Le prince Charles était en froid avec Léopold III.

Pendant la Question royale, la ligne de fracture de la société passait aussi dans la famille royale. Des documents étonnants l'attestent.
Après le cinquantenaire de la Libération, on approche à grands pas de celui de la Question royale. Une aubaine pour les historiens, car, même si cette crise majeure de l'histoire de Belgique reste hantée par des tabous, des documents intéressants commencent à se libérer. Et jettent des regards neufs sur les rapports entre léopoldistes et antiléopoldistes, mais même sur les tensions au sein même de la famille royale.
C'était un secret de Polichinelle que le prince Charles était en froid avec Léopold III. Eternel second aux yeux d'Albert Ier et d'Elisabeth qui n'avaient d'yeux que pour le prince héritier, ce « Poulidor » d'avant la lettre avait conçu de forts ressentiments à l'égard de son frère qui voyait d'un très mauvais oeil sa vie privée plutôt dissolue. Pourtant, la fonction créant l'organe, Charles s'était mué en un excellent Régent.
Un jeune historien francophone, Vincent Dujardin, avait déjà levé un coin du voile dans « Belgique 1949-1950. Entre régence et royauté » paru l'an dernier chez Racine. La perspective d'une version flamande qui vient de sortir chez Kritak (1) l'a amené à pousser plus loin ses investigations à la lumière de documents nouveaux. La moisson a été bonne et décoiffante : Dujardin a, en effet, pu mettre la main sur un mémorandum qui révèle que le prince Charles n'a pas hésité à faire une démarche auprès du pape Pie XII afin que ce dernier amène son frère à renoncer au trône ! La démarche peut paraître d'autant plus surprenante que le Régent n'était pas en odeur de sainteté auprès de la hiérarchie ecclésiale, même s'il avait de bons contacts avec l'ancien nonce à Bruxelles, le cardinal Micara.
Ce dernier avait été approché par Charles pour intervenir dans son sens à Rome. Léopold III était parfaitement au parfum de la démarche car il y avait eu une fuite de Micara, et l'entourage royal tenta de s'interposer afin que le Régent ne rencontrât pas le pape. L'ancien ministre Paul van Zeeland prit contact avec le nonce sur ordre du Roi, mais son frère se rendit quand même au Vatican. On n'a guère d'informations sur l'audience, mais on dispose d'un rapport romain qui montre que le pape n'était nullement disposé à accéder à sa demande…
Ce n'est pas la seule révélation du livre, qui confirme que Gaston Eyskens n'était pas vraiment léopoldiste et qu'il était comme d'autres favorable à un régime intermédiaire qui aurait fait du prince Baudouin le lieutenant général du royaume. L'obstination de son père a balayé cette hypothèse, et Baudouin est devenu prince royal. Cela dit, une grande leçon des recherches de Dujardin est que c'est bien Charles qui a sauvé la monarchie en Belgique.
Selon Mark Eyskens, auteur de la préface, le secrétaire du Régent, André De Staercke, aurait bien des choses à dire, mais l'homme se tient toujours à son devoir de réserve… Dernière surprise du livre : Anthony Eden et Franklin Roosevelt avaient, dès 1943, leur petite idée sur l'avenir de la Belgique. Ils la voyaient en fait scindée avec « une Grande… Wallonie élargie au grand-duché », à l'Alsace-Lorraine et au nord de la France… Vous avez dit « rattachisme » ?

CHRISTIAN LAPORTE

(1) « Gaston Eyskens, tussen Koning en Regent », Meulenhoff-Kritak, Louvain.