Halte aux Habsbourg !

Indiscrétions soigneusement éventées ? Simples ragots ? Politique fiction ? Difficile de décider. Ce qui est certain, c’est que les questions posées devraient trouver des commentaires adéquats. Le petit royaume de Belgique, est une curiosité à de nombreux points de vue : c’est un royaume fédéral( ? !) à tendances confédérales et centrifuges prononcées ; une monarchie aux moyens de plus en plus réduits (au plan constitutionnel s’entend, sinon en ce qui concerne la fortune qui reste une des plus importantes d’Europe) ; l’un des rares pays d’Europe où l’Eglise (catholique) joue un rôle officiel (et officieux aussi important. Les partis – PSC pour les francophones, CVP pour les néerlandophones – qui s’en réclament, ont été presque constamment au pouvoir (en coalition presque toujours il est vrai) depuis la fin de la seconde guerre mondiale, soit plus de cinquante ans. En un demi-siècle, dans un pays de tradition catholique sinon de pratique fervente, ces partis ont largement eu l’occasion de noyauter tous les rouages de l’appareil de l’Etat. Le système scolaire accorde au réseau catholique les mêmes avantages qu’au réseau officiel, les membres des syndicats catholiques sont plus nombreux que ceux des syndicats socialistes ou libéraux, le système des mutuelles qui régit la Sécurité sociale belge est largement dépendante de ces mêmes syndicats – mis à part des Caisses neutres. La monarchie est pour la Belgique le dernier lien entre les citoyens des diverses communautés linguistiques. Les Belges sont attachés à la famille royale – au delà même de leur attachement à l’institution monarchique, paradoxe largement démontré par les sondages. A la mort du roi Baudouin, c’est un véritable sentiment patriotique qui a soulevé une grande partie de la population dans une « communion belgicaine » qui a surpris les tenants du fédéralisme, peu soucieux des réalités émotionnelles qui existent dans ce pays.

Albert II et sa femme, la reine Paola, ne font l’objet d’aucune critique ou commentaires gênants – jusqu’il y a peu ! Cependant il fallait assurer l’avenir et la pérennité du système monarchique ; obéissant aux lois saliques, la succession du trône de Belgique se fait par primogéniture mâle. Pas de problème en principe, puisque le fils aîné Philippe existe. Mais une campagne larvée – suscitée par qui ? – s’est développée il y a plusieurs années déjà, mettant en doute l’intérêt du prince pour la fonction royale et même (surtout !) ses capacités de les assumer.
Un lobby puissant alors a fait proposer – et obtenir !- une loi modifiant la succession royale et permettant à une fille de succéder éventuellement au Roi.
Toute la question est que la fille c’est Astrid et son mari un Habsbourg ! Un descendant – prétendant éventuel – de la dynastie d’Autriche, un Grand Maître de l’Ordre de la Toison d’Or – version autrichienne et exclusivement catholique (il existe une version espagnole – seule reconnue par la République française).
Or, il est de notoriété que la Toison d’Or – à qui la très catholique Autriche a reconnu une personnalité internationale en 1953 – a un projet politique et européen. De là à évoquer l’Opus Dei et ses manigances il n’y a qu’un pas à accomplir que quelques uns ont franchi allègrement.
Astrid sur le trône à Bruxelles, c’est un Habsbourg occupant une place de choix dans la capitale européenne, c’est regonfler tout le politique catholique européen, inquiet de voir s’ouvrir l’Europe à des Nations non-catholiques et même, horreur ! à la Turquie, ennemie héréditaire. Inacceptable pour la Toison d’Or – version autrichienne, moins tolérante que la branche espagnole qui accepte en son sein et des non-catholiques et même des roturiers ! Au sein même de la catholicité belge, cette extrême-droite à tendances intégristes (attention, elle n’a rien à voir avec le fascisme ou le nazisme, Hitler était d’ailleurs un ennemi féroce des Habsbourg) – n’est pas perçue avec une sympathie unanime. Il fallait donc barrer la route aux Habsbourg ! Et tant pis pour le Trésor de l’Ordre transféré de Bruxelles à Vienne en 1794 et que certains rêvaient déjà de voir rapatrié !
Barrer la route aux Habsbourg, c’est-à-dire empêcher Astrid d’accéder au trône de Belgique. Proclamer la république ? Impossible sans provoquer l’éclatement du pays. La mort dans l’âme de beaucoup il fallait trouver un compromis – les Belges sont maîtres dans cet art. Et pourquoi ne pas tout simplement retrouver les voies traditionnelles et voir dans l’héritier naturel du trône l’élément stable ? Pour cela il fallait redorer – si l’on peu s’exprimer ainsi – la couronne princière. Et là, ce fut un des plus beaux coups de la politique belge : il existait une véritable histoire d’amour entre le prince Philippe et une jeune aristocrate belge, histoire datant de plusieurs années. Mathilde, puisqu’il faut l’appeler par son nom, offrait, en outre, l’avantage exorbitant d’appartenir pas ses racines familiales et par son domicile parental aux deux communautés de ce pays… et d’habiter Bruxelles, capitale nationale mais aussi de la Communauté flamande tout en étant peuplée à 85% de francophones. Je sais tout cela a l’air bien improbable, mais nous sommes en Belgique, pays où tout peut arriver ! L’idée d’une Reine, vraiment belge (ce serait la première fois dans l’Histoire du pays ) tout le romantisme des fiançailles – bien brèves d’ailleurs – et du mariage, tout cela a mis du baume au cœur des Belges, malmenés par les « affaires » autant que par les querelles communautaires ou le marasme économique. Mais pourquoi cette hâte ? Certains estiment que la succession d’Albert II est imminente. Pour raisons de santé ? Peut-être, il a semblé fort fatigué lors de ses dernières apparitions. Mais ce n’est un secret pour personne : si le frère du roi Baudouin a accepté la difficile tâche du défunt roi des Belges, ce n’est ni dans la joie ni avec enthousiasme, s’en décharger sera certainement un soulagement pour lui. Avant cela il lui faudra certainement assumer encore quelques crises difficiles – certains lui pardonnent difficilement l’évincement d’Astrid et de son époux de Habsbourg. Le coup bas de la « découverte » d’une enfant adultérine est là pour le démontrer ! Le plus surprenant est peut-être que c’est une coalition à majorité laïque – où se retrouvent pas mal de républicains d’ailleurs – qui sauve la monarchie belge qui n’aurait probablement pas survécu à un « prince consort » du type Habsbourg.

Marc Joris – www.europe-aujourdhui – Juin, 1999