Edition du 30/11/99 - © Rossel & Cie SA - LE SOIR Bruxelles
Les passions de la « question royale » ne sont pas éteintes près d'un demi-siècle après l'abdication de Léopold III et plus de quinze ans après son décès. Si les griefs populaires se focalisèrent, en 1950, sur le remariage secret, illégal (le religieux ayant précédé le
civil), voire anticonstitutionnel, qu'avait annoncé le cardinal Van Roey en décembre 1941, l'amour ne fut pas seul à causer la « perte » du Roi, sans doute moins victime de son cœur que de son caractère obstiné.
Ainsi, il aurait pu « rentrer (d'Allemagne) dans un fauteuil » en mai 1945 mais il eut des attitudes inflexibles et des exigences qui lui firent différer, jusqu'à la gâcher, cette opportunité. On a écrit que Lilian Baels subjuguait le Roi au point de le remurer dans l'obstination
alors qu'il venait, avec ses interlocuteurs politiques, de mettre de l'eau dans son vin. Mais Léopold eut toujours une conception très personnelle et très large de ses prérogatives.
En 1936, quand il y avait unanimité belge et louanges sur son discours quant à la politique d'indépendance, il apparaissait neutraliste par conviction, alors que son gouvernement était neutraliste par prudence. Rien de blâmable alors. Mais la théorie royale persistera, comme s'il ne s'était
rien passé, dans le « testament politique » du 25 janvier 1944, destiné à être porté à la connaissance du gouvernement et des « autorités occupantes (sic) alliées » à la libération du pays. Churchill en aurait dit, soit « C'est puant », soit « Il est comme les
Bourbons, il n'a rien appris et rien oublié ».
L'historien Jean Stengers affirme d'ailleurs qu'il n'y aurait plus eu de question royale si, à la fin de 1945, Spaak avait révélé à la Chambre le peu de cas que le Roi faisait des Alliés (appelés « l'étranger ») et de la Résistance (ignorée) dans ce testament qui était, en
fait, un projet de déclaration du souverain. Il y usait, vis-à-vis des politiciens belges, de mots que le Pétain de 1940 n'aurait pas désavoués mais qui expliquent que le Roi voulait que les « Londoniens », les ex-fuyards, répudient erreurs, errements, lui fassent réparation solennelle : Les
défauts de l'ancien système gouvernemental ont ouvert les yeux dans les milieux les plus conservateurs. La nation n'admettra pas un retour pur et simple aux errements d'avant la guerre. Elle désire (…) des hommes intègres et compétents qui cessent d'estimer le bien général à la mesure des intérêts de
parti…
Le Roi croyait de bonne foi avoir gardé intacte toute son extraordinaire popularité après la capitulation du 28 mai 1940, quand nos hommes politiques étaient aussi détestés que ceux de la IIIe République française et quand Léopold III était de la majorité des Belges convaincus comme lui
que la cause des Alliés était perdue (compte-rendu de la dernière audience du Roi avec ses ministres, le 25 mai 1940). Robert Aron (« Léopold III ou le choix impossible ») rapporte que le monarque aurait confié à un de ses proches quant à cette défaite trop vite supposée des Anglais : C'est
une rupture complète avec un passé de politiciens. Le 12 septembre 1940, l'analyse royale était claire : Nous ne pouvons partager la manière de voir des ministres qui, actuellement, soit de Londres, soit de Lisbonne, déclarent vouloir poursuivre la guerre car ce pourrait être en opposition avec
notre intérêt et notre loyauté. Nous ne sommes plus en guerre avec l'Allemagne; nous devons être correct. Ceci est une question de tact.
D'où des initiatives contestées quand elles furent, fort tard seulement, bien connues.
Le 12 septembre 1940, le ministre de Belgique à Berne, le comte Louis d'Ursel, informé par le secrétaire du Roi (le nom-code de Léopold III était « Le Professeur »), adressait à nos diplomates une circulaire dont les idées fortes étaient que la guerre était finie et qu'il fallait
des relations courtoises avec l'Allemagne. Elles allèrent jusqu'à la rencontre secrète avec Hitler, le 19 novembre 1940 à Berchtesgaden (elle avait d'abord été prévue à Yvoir). La traduction de l'interprète allemande Schmidt est très différente des notes dictées après coup par Léopold au comte Capelle. On
a aussi fait grief au Roi d'échanges de mondanités avec le Führer et de son voyage de noces « bis » en Allemagne et en Autriche. Pour Berchtesgaden, dont il revint bredouille, le Roi considérait-il qu'il n'allait pas plus loin que son pourtant vénéré père qui, Roi-Chevalier jouant cavalier seul,
avait, de novembre 1915 à février 1916, caché à son gouvernement des pré-pourparlers de paix à Zurich. Mais le fils mit et remit le bras là où le père avait risqué un doigt en pressentant que la guerre de 1914 finirait par un compromis et non par la prise de Berlin. Erreurs faites, persiste et signe :
Léopold continua toujours plusieurs temps de trop à jouer très « personnel ». Stengers rappelle qu'en février 1950, un mois avant le référendum relatif à son retour, le Roi voulut prononcer une allocution radio. Jacques Pirenne, son secrétaire, fut épouvanté par le projet de texte:
Il me
paraissait être une déclaration de guerre à tous ceux qui s'étaient montrés hostiles au Roi et, même, jusqu'à un certain point, à tous les parlementaires.
JEAN-CLAUDE BROCHE