Du caoutchouc rouge d'Octave Mirbeau au « Fantômes du Roi Léopold » de Adam Hochschild

Dans le grand journal belge « Le Soir » Colette Braeckman, spécialiste parfois controversée de l'Afrique noire, fait une longue analyse d'un livre récemment traduit de l'américain et paru aux éditions Belfond, « Les fantômes de Léopold II – un holocauste oublié » de Adam Hochschild. Il a donc fallu la conjonction d'un auteur américain et d'un éditeur français pour que le public belge retrouve une histoire assez copieusement contée déjà : le drame humain de la colonisation belge au Congo. Nul n'est prophète en son pays, ceci en est une autre preuve.
En 1994, Emile Van Balberghe, libraire et éditeur sortait une brochure éditée conjointement avec « Le Libraire Alain Ferraton » – « The romantic agony » et « Yves Gevaert éditeur » intitulée « Le caoutchouc rouge ». Un document écrit par Octave Mirbeau et qui est inclus dans un paragraphe de son livre « La 628-E8 » – « Chez les Belges », histoire d'un voyage en automobile à travers la Belgique, la Hollande et l'Allemagne.
La brochure est abondamment documentée et l'on peut y trouver maintes références bibliographiques que Colette Braeckman n'a pu ou voulu citer.
Dans la même page consacrée au livre et à diverses considérations personnelles de Colette Braeckman, un large encadré donne la parole – ou plutôt la plume ! – à Jean Stengers, excellent historien contemporain et qui connaît bien l'histoire du Congo. En quelques lignes Stengers affaiblit considérablement les étais de l'ouvrage de Hochschild, « non justifiés dans le temps ou l'espace » ainsi que les conclusions génocidaires basées sur des statistiques incomplètes et de toutes façons amalgamant des situations ponctuelles géographiquement peu adéquates. Si le caoutchouc et son exploitation sont en effet sanglants, on l'a assez répété, les conséquences pour abominables qu'elles soient n'ont jamais abouti à la destruction volontaire d'un groupe humain de dix millions de personnes ! Il y a donc ici une volonté évidente d'accrocher un public – et c'est dommage pour une œuvre qui se veut historique. Tout le monde ne peut pas écrire « La liste de Schindler » et si la population noire américaine constitue un lectorat au moins aussi important que la population juive, des ouvrages comme « Racines » ont déjà ratissé le secteur.

La brochure de Van Balberghe n'avait pas l'ambition d'être un best-seller, elle a le mérite d'une bibliographie exceptionnelle, où les références permettent au lecteur d'enrichir ses connaissances et de puiser aux sources plutôt que d'en recevoir les éclaboussures.
Les mains coupées, citées maintes fois dans les ouvrages qui dénoncent la colonisation de l'Etat indépendant du Congo de Léopold II sont un fait historique, que l'usage était de les couper sur des morts et non des blessés (ce qui arrivait « accidentellement » comme le précise Stengers, n'enlève certainement rien à cette pratique qui nous rappelle celle du « scalp » prélevé pour prouver la mort de l'ennemi – plus léger que la tête, le scalp était destiné au colonisateur espagnol qui récompensait ainsi ses mercenaires autochtones.

Même si plus tard l'usage s'est généralisé dans toute l'Amérique du Nord et que les Peaux-Rouges l'ont quasi monopolisé – au moins dans la légende de l'Ouest ! – c'est bel et bien le colonisateur espagnol qui a introduit cette méthode.
Mains coupées, massacres en tous genres, l'histoire de la « mise en valeur du Congo » est tout aussi édifiante que celles des autres colonisations – ceci n'excusant certainement pas cela. A l'horreur il faut ajouter le scandale ; et le scandale c'est celui de la bonne conscience donnée au public de l'époque et cela dès l'école primaire.
Nos grands parents recevaient sous forme de prix, par exemple, de forts beaux ouvrages consacrés à la découverte et à la civilisation de l'Afrique, ceux-ci accompagnaient fort bien les cours consacrés à l'œuvre des Belges au Congo ou aux exploits anti-esclavagistes menés jusqu'au sacrifice suprême d'un Lippens et d'un Debruyne, immortalisés dans le bronze face à la Mer du Nord, sur la digue de la station balnéaire populaire de Blankenberghe.
Nous avons sous les yeux un de ces ouvrages attribués à des lauréats scolaires, il s'intitule « La découverte du Congo » et est signé par un Stanley lui-même ! Ce long récit de découvertes et de combats des « bons contre les méchants » permet à un lecteur averti de trouver la réalité entre les lignes romanesques.

Cet ouvrage est postérieur à celui qu'il consacre à l'odyssée qui le conduisit à la recherche du médecin allemand Ed. Schnitzer (Emin Pacha), mêlé à la guerre contre le soulèvement du Mahdi, « Dans les ténèbres de l'Afrique » (titre qui a probablement inspiré le célèbre roman de Joseph Conrad « Au cœur des Ténèbres » auquel Colette Braeckman fait allusion). Il ne faut pas oublier que Stanley est journaliste, aventurier et homme d'affaires à ses heures, mais journaliste très certainement et que ses récits comportent des croquis littéraires d'une grande exactitude. Quoiqu'il en soit, en cette fin de siècle, il n'est pas inutile de faire se souvenir les populations des pays ex-coloniaux, qu'une partie importante de leur bien-être actuel est due à la spoliation éhontée de ce Tiers-Monde regardé aujourd'hui avec une pitié méprisante.

Marc Joris