DELPHINE
LA MAZARINE DU ROYAUME DE BELGIQUE

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UN LIVRE REVELE L'EXISTENCE D'UNE FILLE SECRETE DU ROI ALBERT. UN PAVE DANS LA MARE A LA VEILLE DU MARIAGE DE PHILIPPE, LE PRINCE HERITIER, AVEC SA FIANCEE, MATHILDE
Cette «techno girl» grunge et décontractée, anglaise jusqu'au bout des platform boots, déchaîne à son insu la tempête en Belgique. Delphine Boël, en effet, est née des amours illégitimes du futur roi Albert II avec une dame de la cour, il y a trente et un ans. Un jeune auteur flamand vient de révéler, dans une biographie de Paola, l'existence de cette demi-sœur cachée du prince héritier Philippe, dont le royaume entier s'apprête justement à célébrer le mariage dans moins de deux mois. La baronne Sybille de Selys Longchamps, maman de Delphine, ne nie rien mais voit dans l'orchestration de ce soudain scandale « une entreprise de déstabilisation de la monarchie ». Un avis partagé, en Wallonie, par une partie de l'opinion publique qui accuse les Flamands de complot politique.


A LONDRES, UNE ARTISTE DE 31 ANS SANS PROTOCOLE
Delphine, dont la réputation de sculpteur commence à grandir dans les milieux avant-gardistes de Londres, ne se laisse pas déconcerter par l'intérêt subit qu'elle suscite dans sa Belgique natale.

Albert et Paola font face aux rumeurs mais la baronne Sybille, la mère de Delphine, ne dément rien


Dans la maison de Villecroze où elle s'entoure d'animaux, Sybille est choquée par l'ampleur du scandale. «Les deux piliers qui unissent Flamands et Wallons, dit-elle, sont la royauté et le football. Un groupe de pression vient de donner un grand coup de pied à l'un de ces piliers.»

Elles sont de la même blondeur, et le même prince s'est laissé prendre à leur séduction. Albert était marié depuis huit ans à Paola quand il s'est épris de Sybille. Le couple traversait une crise. Paola, dont les propres flirts faisaient beaucoup jaser, a d'abord accepté – et peut-être ignoré – ce qui semblait n'être qu'une amourette. La naissance de Delphine, en 1968, cinq ans après celle de Laurent, son troisième enfant, a eu raison de sa tolérance. L'épouse humiliée a parlé de divorce, mais la raison d'Etat a été la plus forte. Paola a simplement exigé la mise à l'écart de sa rivale et de la petite fille. L'apaisement est venu avec la maturité. En 1993, l'ex-princesse au sang vif est devenue la plus sérénissime des souveraines. Jusqu'à ce que le passé, soudain resurgi, vienne jeter une ombre nouvelle sur un bonheur dont elle avait oublié la fragilité.


Le 22 octobre, trois jours après le début du scandale, Albert, appuyé sur la canne dont il ne se sépare désormais plus, pose au côté de Paola en sortant d'une cérémonie d'ennoblissement. L'épouse qu'il a naguère meurtrie l'aide aujourd'hui à affronter une ultime tempête.

Elle a beau sculpter des trônes en papier mâché, elle n'en a pas moins un port de tête royal


à Marrakech, en 1996, Delphine, invitée au mariage du baron Cédric Van der Straeten Waillet et d'Axelle Delhaye, porte la toilette avec l'élégance d'une princesse.

« Dans quelques semaines, suppute-t-elle, toute l'affaire sera oubliée et plus personne, en Belgique, ne pensera à moi ». Delphine avait 8 ans quand elle est venue habiter en Angleterre après la séparation de sa mère et de son mari, un riche industriel, ami intime du prince Albert et qui passait officiellement pour son père. Après une adolescence dissipée et fugueuse, elle a décidé de se consacrer à la sculpture. Ses oeuvres en papier mâché, influencées par Niki de Saint Phalle, reflètent l'aimable impertinence de son humour : l'une s'intitule « Mademoiselle Foufoune », une autre dote le Manneken-Pis d'un phallus géant aux couleurs de la Belgique ! Son vrai père l'a rencontrée chaque fois qu'il l'a pu, mais elle ne semble guère souffrir de demeurer loin de lui : à une sage vie de château, elle préfère la bohème dorée qui convient beaucoup mieux à son talent et à sa fantaisie.


Dans son atelier de Great Western Road, à Londres, elle pose sur un fauteuil qu'elle a créé. Lors d'une exposition récente, ses oeuvres se sont vendues à partir de 30 000 francs.

Au palais, Laurent, son demi-frère, le rebelle de la cour, s'amuse à laisser traîner sur le bureau de leur père commun un magazine ouvert sur une photo de Delphine


Delphine sait qui est son véritable père, mais il y a quelques mois, pour écrire au « Evening Standard », elle a rayé son nom de famille. Elle parle d'un grand-oncle maternel sans souffler mot de son père. La mère d'Albert, Astrid, a régné moins de deux ans avant de se tuer dans un accident. C'est à la fille de Paola qu'on a donné son prénom, mais c'est à celle de Sybille qu'elle a légué ses traits, son sourire et son regard.

Vêtue d'un ample imperméable, les cheveux retenus par un bandeau rouge, la baronne Sybille de Selys Longchamps tond la pelouse de sa propriété de Villecroze, dans le Var ; chargée de deux sacs, sa fille, Delphine Boël, tente d'échapper aux journalistes qui assiègent sa maison de Notting Hill, à Londres ; appuyé sur une canne à pommeau d'argent, la reine Paola à ses côtés, Albert II remet à une douzaine de ses sujets leur titre de noblesse, au Palais royal de Bruxelles. Dans trois lieux différents, les quatre protagonistes de « l'affaire Delphine » affrontent l'orage déclenché par quelques lignes tirées d'une biographie, « Paola, van la dolce vita tot koningin », écrite par Mario Danneels, un Flamand de 18 ans. « Un des amours d'Albert peut difficilement être appelé un flirt. Pendant une période appréciable, il a entretenu une relation extraconjugale. Si les épouses des rois Léopold et Albert Ier ont dû accepter les enfants hors mariage de leurs époux, Paola, elle, a refusé de s'incliner sans rien dire face à la demi-sœur de ses enfants ». Le jeune écrivain, dont le livre a été imprimé à 10.000 exemplaires, puis à deux fois 5.000 – un gros tirage pour la Belgique, énorme pour la Flandre –, offre ainsi sa « Mazarine » au royaume.
La rumeur courait dans les milieux « bien informés » depuis des années. Elle avait même été rendue publique, en 1997, dans deux journaux satiriques au tirage confidentiel, l'un flamand, l'autre francophone, qui donnaient le prénom, Delphine, et la date de naissance, 1968, de cette « princesse » illégitime.
« Le Palais royal ne fait pas de commentaires à propos de ragots », a déclaré Françoise Gustin, la porte-parole du palais, le lendemain de l'annonce de cette « nouvelle venue » dans la famille royale. Une réponse que certains ont jugée plus ferme qu'un « no comment », mais que d'autres se sont empressés de prendre pour un aveu implicite. Et la chasse aux « ragots » s'est ouverte.
Brusquement, des anciens du village de Villers-la-Ville, où se trouve le château de Mellery, demeure ancestrale des Selys Longchamps, se rappellent qu'à la fin des années 60 « un hélicoptère venait y déposer le prince Albert ». D'autres, dans les rédactions bruxelloises, que le couple princier traversait depuis plusieurs années quelques turbulences. Paola s'ennuyait, Albert aussi. Ils avaient tous deux besoin d'une marge d'indépendance, qu'ils ne tardèrent pas à s'accorder mutuellement. On rencontrait beaucoup la jeune femme au bras d'un riche importateur de voitures allemandes en Belgique, d'origine italienne. La naissance d'un troisième enfant, Laurent, ne suffit pas à ressouder le couple. La princesse file à Paris chaque fois qu'elle le peut, rejoindre un autre Albert : le journaliste Albert de Mun, petit-fils homonyme d'un troisième Albert, politicien connu, en son temps, comme « le Jaurès catholique ». Cet Albert bis a l'âge du prince, 34 ans. Sa mère est une des héritières de Juan de Bestegui, le milliardaire dont Paola et son mari ont, naguère, couru les fêtes ensemble. A la même époque a lieu le mariage précipité de Sybille de Selys Longchamps avec Jacques Boël, dirigeant des aciéries Gustave Boël, héritier d'une famille d'industriels wallons anoblie après la Première Guerre mondiale, écuyer du roi et grand ami du prince. Et la naissance et la reconnaissance de Delphine. Celle-ci serait cette mystérieuse demi-sœur rejetée par Paola.
Dans une lettre envoyée au quotidien londonien « Evening Standard » pour annoncer l'exposition prochaine de ses oeuvres à L'Equipe anglaise, une galerie du quartier chic de Mayfair, Delphine écrit qu'elle est la fille de la baronne, elle-même nièce d'un « grand héros belge » ayant rejoint la R.a.f. pendant la dernière guerre mondiale. Mais elle ne parle pas de son père. Celle qui tient à se faire appeler simplement Delphine explique qu'elle s'est « installée à Londres il y a vingt-trois ans avec sa mère ; j'étais nulle à l'école », et se décrit en adolescente révoltée. « Détestant l'étroitesse d'esprit des pensionnats de jeunes filles anglais, je me rebellais et fus envoyée au Rosey, l'école internationale b.c.b.g. à Rolle, où, je me rebellais encore, et fuyais ces riches étudiants sans domicile qui ont au moins cinq maisons mais pas de parents, seulement de l'argent. Je savais déjà, à 16 ans, que des études académiques et ennuyeuses n'étaient pas faites pour moi ». Pauvre petite fille riche, dont la mère s'était remariée après son divorce en 1978 avec un membre d'une famille d'armateurs. Delphine allait donc se tourner vers l'art et une vie de bohème dorée. Après des études dans une école d'art de Chelsea, où elle n'a laissé aucun souvenir, elle s'installe dans une maison qu'elle partage avec sa mère à Portobello Road. Elle travaille au deuxième étage des anciens entrepôts du service des objets trouvés des chemins de fer britanniques reconvertis en ateliers d'artistes. Influencée par « James Ensor et Niki de Saint Phalle », comme elle l'avoue, elle se lance dans la sculpture en papier mâché. Des meubles, des animaux, une « Mademoiselle Foufoune », énorme femme aux fesses et aux seins rebondis qu'elle a mis quatre mois à réaliser, et un Manneken-Pis dont le pénis gigantesque arbore les couleurs du drapeau belge. Après avoir vu ses oeuvres rejetées par un galeriste d'Ostende, elle les expose sur Internet et, en septembre dernier, à l'Equipe anglaise. Pour le vernissage, la « rebelle », qui aime s'afficher avec des jeans troués, invite barons, comtes et plusieurs princes dont Laurent de Belgique, son demi-frère, qui, selon une source proche du palais, s'amuse à laisser traîner sur le bureau de leur père commun un magazine ouvert à la page où se trouve une photo de Delphine.
« C'est une sombre manœuvre politique. Je trouve triste que mon pays se laisse salir ainsi au moment du mariage si romantique de Philippe et de Mathilde », lâche Sybille de Selys Longchamps aux journalistes groupés devant sa propriété, avant d'ajouter qu'elle a toujours tenu à préserver sa vie privée. Le livre de Mario Danneels ne serait donc qu'une tentative de déstabilisation du pays. « Un contre-feu nationaliste flamand en forme de feu follet », comme le titre la très conservatrice « Libre Belgique ». Et un professeur liégeois de remarquer que le mariage, le 4 décembre prochain, du prince héritier Philippe et de Mathilde d'Udekem d'Acoz « vient quelque peu contrecarrer » la détermination des indépendantistes flamands en favorisant « la renaissance d'un certain sentiment unitariste, une nouvelle ferveur belge ».
L'annonce des fiançailles princières, le 10 septembre dernier, et les bons résultats de l'équipe nationale de football étaient les premiers rayons de soleil à traverser la grisaille dans laquelle la Belgique semblait s'enfoncer depuis quelques années. Sans remonter aussi loin que les « tueries du Brabant » qui, au début des années 80, ont fait 28 morts et restent toujours inexpliquées malgré deux commissions d'enquête, la Belgique ressemblait de plus en plus au royaume d'Hamlet. L'affaire Dutroux a discrédité la police et surtout la justice et la gendarmerie dont les « dysfonctionnements » à répétition ont permis au pédophile d'échapper à leur enquête et empêché de sauver ses victimes. La cote des hommes politiques belges a atteint des profondeurs insoupçonnées à la suite de plusieurs scandales financiers qui ont coûté directement leur poste à trois ministres et à un secrétaire général de l'Otan. L'expulsion musclée d'une jeune Nigériane en a amené un autre à démissionner. L'armée s'est couverte de honte après avoir blanchi des parachutistes envoyés en Somalie qui avaient, photos à l'appui, torturé des civils. Enfin, les poulets à la dioxine ont balayé une coalition gouvernementale qui se croyait inamovible. Seule la royauté, d'abord dans la personne austère de Baudouin Ier, puis dans celle, plus chaleureuse, d'Albert II, survivait à ce naufrage général. Un adolescent de 18 ans peut-il la couler ?
Mario Danneels se défend d'avoir voulu écrire un livre à scandale. Comme il se défend d'être le pantin des extrémistes flamands. « J'ai travaillé pour un journal de S.d.f. Au moment du 60e anniversaire de Paola, j'ai écrit une série d'articles et je me suis aperçu qu'il n'existait pas de biographie de la reine. Un ancien dignitaire de la cour, qui a été dix ans au palais, m'a parlé le premier de la fille d'Albert. J'ai vérifié cette information auprès de cinq autres sources », dit-il un peu agacé que l'on ne s'intéresse qu'à une dizaine de lignes d'un livre qui compte plus de 300 pages. « L'éditeur voulait couper ce passage. Mais il était important pour expliquer l'évolution ultérieure de la reine ». Quant à la date de publication du livre, qui était prévue initialement il y a six mois, c'est l'auteur qui a demandé qu'elle soit reportée, « pour faire des corrections ». Pas pour jeter une ombre sur le mariage du demi-frère de Delphine. Une manœuvre qui, si elle n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination des amateurs de complots, a échoué.
Le jour où toute la presse belge s'intéressait, avec plus ou moins d'hypocrisie, à la jeune artiste londonienne et à sa mère, Philippe et Mathilde étaient à Bastogne, la ville où la jeune fiancée a été élevée. Dans la foule d'enfants et de retraités qui agitaient des drapeaux sur leur passage, l'indifférence vis-à-vis des frasques extraconjugales d'Albert II dominait. Entre Delphine et Mathilde, ils ont refusé de choisir. Ils acceptent les deux. Un compromis à la belge.

Reportage a Londres Pepita Dupont

Un entretien avec la baronne de Selys Longchamps

« J'ai toujours eu pour devise : « Pour vivre heureux, vivons cachés »

Interview Isabelle Leouffre

Paris Match. Comment a réagi Delphine, votre fille, aux révélations qui ont été faites concernant la filiation royale ?
Sybille de Selys Longchamps.
Avec l'humour qui la caractérise et dont il faut user dans pareille situation. Mais elle n'est pas particulièrement préoccupée par tout ça. Et ce n'est pas maintenant que ces révélations vont changer notre vie. Mais je suis vraiment affligée que certains étalent ainsi la vie privée du roi.
P.M.
Elle est pourtant venue se réfugier ici, à Villecroze, auprès de vous, dès que la nouvelle s'est répandue ?
S.S.L.
Non. Elle était déjà ici lorsque nous l'avons apprise.
P.M.
Vous avez quitté la Belgique depuis longtemps, cependant.
S.S.L.
J'ai préféré élever ma fille à Londres. Nous avons quitté la Belgique lorsqu'elle avait 8 ans. On se sent plus libre en Angleterre, et, aujourd'hui, Delphine ne quitterait Londres pour rien au monde. La mentalité légèrement excentrique lui convient tout à fait. Son sens artistique s'est développé très tôt. Très tôt aussi, sa vocation de ne pas aimer l'école. Aussi, lui ai-je permis de quitter le parcours scolaire classique. J'étais contre, mais j'ai dû accepter qu'elle soit une jeune fille d'une autre époque que la mienne. Elle est donc entrée à la Chelsea Art School où elle a étudié durant quatre ans, après un an de préparation.
P.M.
Et, aujourd'hui, elle est reconnue comme un sculpteur qui compte sur la place de Londres… Côtoie-t-elle le milieu artistique londonien ?
S.S.L.
Pas spécialement. Elle aime toutes sortes de gens. Elle nourrit une grande curiosité pour l'être humain en général. Elle a beaucoup d'amis, mais pas de fiancé. Delphine est une jeune femme libre. Elle s'habille n'importe comment, sa casquette toujours vissée sur la tête et, comme elle est astigmate, son regard a toujours l'air un peu ailleurs.
P.M.
Quelles sont vos relations ?
S.S.L.
Nous entretenons une tendre complicité. J'admire ma fille, ce qu'elle fait, ce qu'elle est. Nous rigolons beaucoup. Mais je tiens à garder mon statut de mère vis-à-vis d'elle. Je ne suis pas pour des rapports d'égalité entre une mère et une fille.
P.M.
Quelles valeurs lui avez-vous transmises ?
S.S.L.
Des valeurs classiques : le sens du devoir, la générosité, l'honnêteté, le respect de soi et celui des autres. Mais, surtout, je lui ai appris à ne jamais se mentir à elle-même.
P.M.
Elle vient souvent vous voir à Villecroze. Mais, vous-même, vous rendez-vous à Londres ?
S.S.L.
Oui. Nous vivons d'ailleurs là-bas, dans la même maison de trois étages que nous avons à Portobello. Mais chacune mène sa vie comme elle l'entend. Nous sommes très attachées à notre indépendance. Delphine est une vraie citadine. Je ne me sens bien qu'au milieu de la nature. Quand je ne suis pas à Londres, je partage mon temps entre Villecroze et Villers-la-Ville, la banlieue de Bruxelles où m'attendent mes chiens et mes chats. Je voue une vraie passion aux animaux. Delphine m'a d'ailleurs souvent reproché de m'occuper d'avantage d'eux que d'elle. Ce qui est faux, bien sûr. Cet hiver, je resterai sans doute à Villecroze, car, au bout de six ans, j'ai enfin installé le chauffage dans cette bastide du XIXe siècle. Et j'espère que je n'y serai plus dérangée. Car j'ai toujours eu pour devise : « Pour vivre heureux, vivons cachés ».