Le roi Baudouin était-il plus boudeur que triste ? Plus religieux que politique ? Plus intuitif qu'intelligent ? Claude de Valkeneer, qui fut son conseiller pendant trente ans, l'affirme. Loin de la légende royale, il dresse le simple portrait d'un homme et de ses faiblesses.
Un couple en prière, une union stérile, un pays divisé, est-ce un bilan ?» L'interrogation - audacieuse - porte sur le règne de Baudouin. Elle tranche radicalement avec l'hommage unanime rendu au Roi lors de son décès en juillet 1993.
« La notion d'inviolabilité alimente la légende d'un être supérieur sans faute et sans reproche, assurant ainsi le déroulement normal d'un règne», explique Claude de Valkeneer. «Ce bon fonctionnement est étranger à la vérité historique. De surcroît, celle-ci, après un certain temps, devient quasi impossible à cerner, faute de témoignages directs considérés parfois comme des trahisons : le serviteur du Roi doit être élogieux ou muet. »
Claude de Valkeneer n'est ni élogieux ni muet. Il était pourtant l'un de ses « serviteurs », lui qui passa trente ans au service de Baudouin à s'occuper des relations avec la presse. Conseiller au Cabinet du Roi, il fut entre 1953 et 1983 le témoin privilégié de trois décennies de règne. Mais aujourd'hui, l'homme de l'ombre sort de l'ombre. « La liberté d'esprit devient vertigineuse avec l'âge », explique-t-il simplement. A 80 ans, il livre donc ses souvenirs. Pas de vrai coup de pied dans la fourmilière, certes, mais quelques belles égratignures tout de même... « Au début, je suis allé au Palais avec des pieds de plomb », se souvient de Valkeneer, qui se destinait plutôt à une carrière diplomatique à l'étranger. « Travailler avec un vrai roi vivant et qu'on n'a jamais vu, c'était inquiétant et angoissant » Mais les propos du ministre Camille Gutt mettent un peu de baume au coeur du jeune homme : « Je tiens à vous dire que vous assumez une fonction aujourd'hui capitale pour le pays ».
« Le sens de l'humour du Roi était imprévisible »
En ces années-là, alors que les cicatrices de la Question royale ne sont pas encore refermées, l'image du Palais n'est pas partout au beau fixe. L'attaché de presse s'emploie à l'amélioré, mais le Roi n'y met pas toujours du sien. « Au retour de chacune des Joyeuses Entrées », raconte de Valkeneer, « les reporters photographes étaient au désespoir : pas un sourire. Le jeune homme triste des premières années de règne l'était-il réellement ou simplement boudeur ? », s'interroge sans ambages celui qui fut son conseiller. Et de répondre : « Le Roi par vénération pour Léopold III, ne consentait pas à se dérider devant un public dont une partie était hostile à son « auguste père ».
« Lentement une volonté nationale exigea que le roi Baudouin se construise une indépendance à l'égard du roi Léopold et de la princesse Lilian. Des projets de mariage furent échafaudés sans succès par de grandes familles », se souvient de Valkeneer. « A l'initiative du cardinal Suenens, des contacts se nouèrent et aboutirent en Espagne. Les futurs conjoints avaient une nature plus religieuse que politique. Presque mystique, ce fut un mariage de politique chrétienne. La mère de la Reine avait fait entendre qu'il n'était pas du tout certain que sa fille puisse avoir des enfants », affirme de Valkeneer. « Et l'on dit que le cardinal Suenens se serait exclamé : « Dieu y pourvoira ».
« Le culte du secret ne s'est jamais aussi bien manifesté qu'à l'occasion des fiançailles royales » L'attaché de presse lui-même n'est averti qu'à la toute dernière minute. Il doit rédiger un communiqué en urgence. « Rien n'était prévu », raconte-t-il, « pas même une photo de la fiancée. Nous ôtons de son cadre la photo personnelle du Roi, et la faisons reproduire pour une distribution à la presse ». Ensuite, tout le monde prend la direction de Ciergnon. « Vous êtes le premier Belge que je vois et qui sait que je vais devenir sa Reine », dit Fabiola à de Valkeneer. « C'est dire », note-t-il, « combien le secret fut partout bien gardé ». Le roi Léopold lui-même n'aurait pas été dans la confidence. « Surprise totale, le 15 septembre 1960, entre 12 et 13 heures ! Le roi Léopold et son épouse voient du parc de Ciergnon la poussière dégagée au loin par deux limousines de la Cour. Ils s'interrogent. Peu après, une dame se présente avec sa fille, notre future Reine et sa mère. Le roi Baudouin arrive à son tour. On se met à table. La radio joue la Brabançonne et on entend l'annonce du mariage royal ! ».
« Le Roi, attaché à son père, prit cependant des distances qui s'accrurent avec les années » En témoigne cet incident que Valkeneer qualifie de « navrant » : « Le roi Baudouin ayant appris que son père avait eu un malaise cardiaque, se rendit à Argenteuil en insistant pour que tout se passe en famille, sans présence étrangère gênante. Quelque peu surpris, il demande : « Qui est cette jeune femme ? » Il lui fut répondu que c'était Maria-Esmeralda, sa demi-soeur qu'il n'avait plus vue depuis 15 ans ... ».
Au-delà des faits, anecdotiques ou d'envergure, de Valkeneer esquisse un portrait sans fioritures de l'homme que fut le Roi. « L'intuition le guide plus que l'intelligence », affirme-t-il. « Le Roi n'avait pas la formation, le caractère et l'autorité indispensables pour des interventions musclées dans le respect de la Constitution. Être passé de l'adolescence à l'âge adulte sans avoir eu la maturité, occuper la plus haute fonction sans avoir fréquenté ni athénée, ni université, tout cela incite à la prudence, voire à la méfiance ». « Le roi Baudouin ne se livrait jamais. Il était sur ses gardes. Il le fut toute sa vie. Il interrogeait, mais ne se prêtait à aucun interrogatoire. Un jour, le Roi demande à Molitor [son chef de cabinet] ce qu'il fait quand il se sent débordé par les problèmes. « J'en parle avec ma femme, sire.» Le Roi exprima un réel étonnement devant pareille confiance en une épouse ».
Une absence de culture universitaire, due aux vicissitudes de sa jeunesse, l'handicapait aussi lors de conversations libres. Ainsi, une simple citation latine, extraite des pages roses du petit Larousse, pouvait l'irriter. « Vous devez savoir que je ne connais pas le latin », répliquait-il. »
« Lors de sa présidence, se souvient de Valkeneer, Giscard a invité plus d'une fois le roi Baudouin à passer quelques moments dans une de ses belles résidences. Le Roi ne s'y rendit jamais, redoutant peut-être l'acuité et la curiosité d'esprit d'un tel hôte. » « Le sens de l'humour du Roi était imprévisible », raconte encore le conseiller retraité. « Ainsi, dînant dans le train royal parti de Bruxelles et arrivant à Liège pour assister au gala de la presse, je constatai que nous devions interrompre le repas. Je fis remarquer que le royaume était à ce point exigu qu'il empêchait la dégustation d'un repas complet. Le Roi n'apprécia guère ces propos ».
Du Congo à Bali, du Maroc aux Etats-Unis, l'attaché de presse du Palais a également suivi le souverain dans une quarantaine de voyages officiels. Autant d'occasions de cerner mieux encore la personnalité de Baudouin. Autant d'occasions de comprendre aussi combien le métier de Roi peut être difficile. Ainsi à Saint-Pétersbourg. Tandis que la mission belge ressort éblouie du musée de l'Ermitage, « le Roi dit très simplement que la quantité de règles à observer, de gens à reconnaître, de propos à tenir, et surtout à ne pas tenir, l'empêchent de savourer, ne serait-ce qu'un instant, une oeuvre d'art. Son « Je n'ai rien vu » nous navre. Les tracas du navire peuvent priver le capitaine des joies de la mer ! »
Claude de Valkeneer, lui, a fui le navire dès que l'âge de la retraite le lui a permis. Depuis près de vingt ans maintenant, il vit en gardant à l'esprit cette phrase de Voltaire : « Après avoir vécu chez des rois, j'ai vécu comme un roi chez moi. »
Christine MASUY d'après Claude de Valkeneer, « De Cour à jardin. 30 ans au Palais royal », éd. Racine.