Actualité politique et sociale Lundi (7 août 1995)
De tous nos monarques, Albert Ier est sans doute le seul à être entré de son vivant dans la légende. Roi-Chevalier, il devint, avec l'entrée en guerre de la Belgique, le 4 août 1914, le Héros dans lequel s'identifiait le peuple belge. Symbole de la résistance de la nation sur les rives de l'Yser, un véritable culte lui est rapidement voué. Les dernières pièces d'or de vingt francs, frappées à l'effigie d'Albert, sont autant de pendentifs patriotiques portés avec fierté par les dames de la bourgeoisie dans la Belgique occupée. À la fin de la guerre, d'innombrables objets (cartes postales, boîtes de biscuits…) représentant le roi en uniforme, inondent le marché. Une légende qui se nourrit encore de la mort du roi, « héroïque » parce que tragique et inopinée.
Pourtant, pour Marie-Rose Thielemans, docteur en histoire et professeur honoraire à l'ULB, le mythe du roi Albert, c'est le peuple qui se mythifie lui-même, un peuple qui projette sur le roi les idéaux, les valeurs qu'il souhaitait lui voir représenter. En se conformant à cette image aux yeux du public, même si elle ne lui correspondait pas (Albert n'aimait pas son titre de Roi-Chevalier), le roi a su cultiver une aura dont il tira un large parti.

Marie-Rose Thielemans rapporte qu'Albert Ier pratiqua plusieurs fois de larges bonds au-dessus de la Constitution. Ainsi, lors de la formation du cabinet Theunis, en 1924, c'est le roi, soucieux d'écarter les socialistes du pouvoir, qui rédigea lui-même le programme de gouvernement, avant de chercher un Premier ministre acceptant de le défendre.
Les Anglais jouèrent également un rôle important dans la formation de la légende d'Albert Ier. Cherchant à justifier son entrée en guerre par des motifs moins bassement politiques que la simple préservation de la puissance de l'Empire, menacée par une flotte allemande chaque jour plus puissante, l'Angleterre tenait à souligner le soutien qu'elle apportait à un petit pays inoffensif injustement attaqué. À l'initiative du « Daily Telegraph », un volume, intitulé « King's Albert Book », est publié pour la Noël 1914. Sous la plume de 230 auteurs, poètes, peintres parmi les plus célèbres de l'époque (Edmond Rostand, Vincente Blasco-Ibañez, Émile Verhaeren ou Maurice Maeterlinck), le roi se transforme soudain en chevalier, à l'égal de César, Marc-Aurèle ou Cromwell. La réalité de la présence du roi au front est pourtant toute différente, affirme Marie-Rose Thielemans. Entre ses audiences à son Q.G. de Houtem, ses promenades à cheval ou ses baignades à La Panne, le roi n'a guère le temps d'arpenter les tranchées. Bien plus, à l'opposé de l'image de Roi-Chevalier, Albert Ier était, dans le camp des Alliés, celui qui était le plus favorable à une paix de compromis. Soucieux de préserver le fragile équilibre européen, il prit d'ailleurs secrètement contact avec son beau-frère, le comte Tôrring, en 1915-1916, à Berne, pour sonder les intentions de l'Allemagne. Le roi n'est pas à l'aise dans la guerre, mais il est certainement celui qui a le plus épargné le sang de ses soldats.
Après la reddition du 28 mai 1940, plus d'un Belge jura ses grands dieux que « jamais Albert n'aurait capitulé là où avait capitulé Léopold ». À bien comparer les deux souverains, on découvre cependant plus de ressemblances que de différences. C'est de son père que Léopold tient son interprétation de l'article 68 de la Constitution (1). Comme Albert, il considère les affaires étrangères, mais surtout le commandement de l'armée, comme un domaine réservé. Une conception autoritaire que, contrairement à son fils, Albert Ier n'a jamais laissé transparaître dans le grand public.
Ce n'est qu'en juillet 1918, lorsque la victoire alliée ne fait plus de doute pour personne, et enfin plus pour le roi, qu'Albert accepte de placer l'armée belge sous le haut commandement allié, explique Marie-Rose Thielemans. Chacune des actions du roi est motivée par un souci supérieur de l'unité du pays. Cela rejoint l'esprit des discours royaux actuels. Par exemple, après-guerre, Albert Ier est intervenu en personne auprès du Parquet général pour qu'on ne poursuive pas les inciviques rentrés de Hollande.
Derrière le mythe apparaît un homme extrêmement intelligent, pragmatique, ne laissant pas percer ses véritables sentiments. La légende a fabriqué un saint « aseptisé », conclut Marie-Rose Thielemans. La recherche historique a trouvé un homme d'État d'envergure, guidé de bonne foi par ce qu'il considère comme l'intérêt fondamental du pays.
B.P.
(1) « Le Roi commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce. »