Actualité informations générales et société Lundi (8 juillet 1996)
Fallait-il privilégier le patriotisme ou l'appartenance à la grande famille des travailleurs pour lesquels la guerre était un ineptie en soi ? Pendant les grandes guerres, la question a taraudé nombre de militants de la cause socialiste, partagés entre leur désir de pacifisme et une volonté de faire triompher les idées parlementaires, même si elles s'éloignaient des grands principes marxistes. Juste avant la fin de la première guerre mondiale, il y eut une sérieuse tentative d'établir une « paix socialiste » avec « la conférence de Stockholm » qui devait mettre autour d'une même table les socialistes des pays en guerre et des pays neutres afin de faire arrêter l'effroyable boucherie. De réelle conférence, il n'y eut point, mais les contacts avaient été très avancés. Parmi ceux qui permirent ce rapprochement, il y avait le Belge Camille Huysmans, alors président du Bureau socialiste international, organe exécutif de la IIe Internationale.
Dans la mythologie socialiste flamande, il était « l'homme de Stockholm ».
Historien de formation, Wim Geldolf, qui fut comme Huysmans échevin et parlementaire socialiste, s'intéresse depuis longtemps à son illustre prédécesseur, mais, ces dix dernières années, il a travaillé sur les années de la guerre et « l'occasion manquée » de la paix. Cela a débouché sur une étude de 507 pages où apparaissent, avec leurs qualités et leurs défauts, dans une rare succession de coups de théâtre, tous les acteurs du drame.
Le mot est choisi à dessein car on était loin là des terribles combats d'avant la capitulation allemande – même s'ils se profilent à l'arrière-plan – mais plutôt dans les coulisses d'un dramatique débat idéologique auquel il fallait ajouter de solides rivalités personnelles…
Les socialistes belges étaient en première ligne, explique Wim Geldolf. On leur avait confié la direction de la IIe Internationale, un peu par défaut, car les Français n'acceptaient pas une direction allemande, et c'était réciproque. Quant à la Russie, elle comptait trois partis membres avec les bolcheviques (Lénine), les mencheviques et les socialistes révolutionnaires. D'où la montée en ligne d'Emile Vandervelde à la présidence du BSI et la désignation d'Huysmans comme secrétaire.
Dans cette fonction, Huysmans ne cessa de chercher des voies de compromis entre des personnalités au caractère trempé, peu enclines à revenir sur leurs engagements. Ce fut le cas de Karl Liebknecht, qui avait voté les crédits militaires et qui était venu en Belgique pour faire libérer un proche. Logeant chez Huysmans, il était reparti vers l'Allemagne avec l'idée qu'il fallait changer la politique des socialistes de ce pays.
Camille Huysmans dut aussi affronter d'autres réticences : le fait qu'Emile Vandervelde avait été nommé ministre d'Etat dans le gouvernement belge en exil à Sainte-Adresse provoqua les réactions négatives dans les rangs néerlandais. Pieter J. Troelstra, leur chef de file, rêvait de prendre la présidence du BSI, mais Huysmans trouva encore un compromis. Ami d'Henri van Kol, autre leader influent des socialistes néerlandais qui avait une maison en Ardenne, il désamorça la bombe et fit entrer les « rouges » septentrionaux dans l'exécutif où restaient en (bonne) place les Belges ! Il fallut aussi tenir compte d'une partie de la gauche européenne qui eut l'idée de monter une autre conférence à Zimmerwald, en Suisse, voire de mettre sur pied une nouvelle Internationale.
– Trop d'éléments « contre » pour arriver dès lors à un compromis global ?
– Non, rétorque Wim Geldolf, parce qu'un espoir d'union et de succès vint de Russie avec la première révolution de 1917, celle de février qui avait aboli le régime tsariste. Jusque-là, bien des démocrates étaient très ennuyés d'avoir comme allié un régime qui ne faisait pas dans la dentelle. Ce fut donc l'euphorie. Il y avait, enfin, une chance de mettre fin à la guerre…
« Stockholm » pouvait voir le jour sous l'influence des Scandinaves Stauning (Danemark) et Branting (Suède) et du Néerlandais Troelstra. Et d'Huysmans, qui n'avait pourtant pas que des alliés en Belgique : Vandervelde était contre, Louis Bertrand était plus nuancé, plutôt favorable, lui, à
des conférences séparées. Le comble est qu'Huysmans a failli ne pas obtenir de passeport.
– Il n'y eut pourtant pas de conférence générale !
– Mais non, car les Allemands n'avaient pas obtenu de visa. Lénine aussi était farouchement opposé à la conférence. Cela ne signifiait pourtant pas qu'il était suivi dans les rangs bolcheviques. Nous l'avons appris après avoir pu accéder à des documents russes jamais exploités jusqu'ici puisqu'ils étaient mis sous le boisseau communiste… Il y avait aussi des délégués américains, mais Huysmans aurait voulu en amener davantage et en fut empêché par l'ambassadeur Cartier de Marchienne. Le hasard veut que le même diplomate devait torpiller en 1940 une tentative d'Huysmans de mettre sur pied un gouvernement de gauche à Londres.
CHRISTIAN LAPORTE
Dans le cadre de sa monumentale recherche, Wim Geldolf a aussi débusqué un certain nombre de mythes autour de la conférence. Ainsi, celui selon lequel le roi Albert Ier aurait joué un rôle de premier plan dans la mise sur pied de la conférence.
– A la fin de sa vie, Huysmans avait écrit un papier dans ce sens dans la « Volksgazet », et toute la presse s'était jetée sur le sujet. Force me fut de constater que c'était chronologiquement impossible. Qu'est-ce qui avait donc incité l'homme d'Etat socialiste à écrire cela ? On mettra
cela sur le compte d'une certaine confusion due à l'âge. D'ailleurs, Jos Van Eynde cessa à ce moment d'accueillir les tribunes d'Huysmans…
Bien que ce ne soit pas le sujet de son ouvrage, l'auteur émet aussi de nettes réserves sur les liens étroits qu'entretenait Huysmans avec la reine Elizabeth.
– On a évoqué cette amitié au moment où tous deux, héros de grands événements du siècle, étaient considérés comme des « monstres sacrés ». Il ne fait pas de doute qu'ils s'estimaient mutuellement, mais de là à aller jusque-là… Il apparaît à travers les documents qu'Elizabeth avait comme « chouchou » Henri De Man. Dans la foulée, je serais aussi de l'avis de Marie-Rose Thielemans à propos d'Albert Ier : ce n'était pas le glorieux Roi-Chevalier dont on a fait un mythe ! Après la chute d'Anvers, il a voulu capituler, et il a fallu toute la force persuasive de ses collaborateurs pour l'inciter à ne pas baisser les bras. Quant à ses rapports avec le gouvernement en France, ils n'étaient pas au beau fixe. Une villa lui avait été réservée à Sainte-Adresse, mais il ne l'occupa jamais…
Voilà une jolie tranche de notre histoire qui n'a pas fini de faire parler d'elle…
C. L.