Les archives sulfureuses d'Achille Van Acker
Homme politique socialiste flamand, Achille Van Acker fut Premier ministre à deux reprises: en 1946-47 et en 1954-58. C'est dire s'il a connu intimement toute la Question royale, ses suites et les personnages qui y ont joué un rôle. À cette époque, entre la Monarchie et les socialistes, ce n'était pas le grand amour, loin s'en faut.
Après la mort de l'ancien Premier ministre, survenue en 1975, toutes ses archives officielles ont été léguées soit aux Archives du Royaume, soit à la
Bibliothèque royale de Bruxelles. Toutes, sauf les notes manuscrites d'Achille Van Acker, transmises à son fils. En fait de notes, il s'agit de l'agenda du ministre, sur les pages duquel
sont gribouillés quelques mots, des réflexions prises au vol, des projets. En 1996, le fils d'Achille Van Acker a confié ces notes à un historien gantois, Karel De Clerck, dans le but de
rédiger une biographie de l'ancien Premier ministre flamand. Ces notes ont été difficiles à déchiffrer car, manuscrites, elles étaient parfois illisibles. Quand elles n'étaient pas rédigées
en patois... Quoi qu'il en soit, ce travail a débouché non pas sur une biographie d'Achille Van Acker, mais... sur les deux articles parus dans les quotidiens De Standaard et De Morgen,
concernant la princesse Lilian et le roi Baudouin. De ses travaux, l'historien tire deux conclusions. Primo: pendant la période qui a suivi l'abdication de Léopold III, et jusqu'au mariage
du roi Baudouin avec Fabiola, le rôle de Lilian de Réthy a été déterminant à la Cour. Léopold III, écoeuré par la politique, était tout à ses voyages. Baudouin, trop jeune,
apprenait son métier de Roi avec application. Quant à Lilian, elle "ordonnait"...
Secundo: l'historien, se basant sur les manuscrits de Van Acker, va beaucoup plus loin dans ses allégations. Il y aurait eu une "relation" entre Lilian et Baudouin. Divers
passages dans les notes de Van Acker permettent, selon l'historien, de nourrir cette hypothèse. Notamment en novembre 1952, lorsque Lilian et Baudouin partent en voyage en train en
direction du Tyrol. Van Acker note: "Ils ont voyagé dans le même compartiment à couchettes... Il faudra parler de cette question au Conseil des ministres. "Ils" ne veulent
pas que cela s'ébruite". En janvier 1953, Baudouin et Lilian partent en vacances sur la Côte d'Azur. Van Acker note: "Baudouin subit un véritable envoûtement. Au téléphone,
il lui dit: "Je suis à toi". Il perd tous ses moyens. À la Noël, il déclare "Je ne te quitte jamais"... De tout cela, l'historien Karel De Clerck conclut sans la
moindre hésitation qu'il y avait "quelque chose" (de sexuel) entre Baudouin et Lilian! Cette relation aurait duré jusqu'au mariage de Baudouin et Fabiola. La rupture étant
survenue lorsque Lilian et Léopold III ont quitté Laeken pour s'installer à Argenteuil. Suite à cette querelle, Fabiola ne rencontrera plus Lilian qu'une seule fois: aux funérailles de
Léopold III.
Le travail de Karel De Clerck pose de nombreux problèmes. D'abord, on ignore totalement d'où Achille Van Acker tient ces indiscrétions. Il aurait eu, selon l'historien gantois, une
"armée d'informateurs" au Palais! Bizarre. Autre problème, plus grave: tous les témoins, directs et indirects de cette affaire, démentent cette thèse. De Pierre Harmel, qui se
trouvait à ce fameux Conseil des ministres, où l'on a discuté de l'affaire du "compartiment à couchettes pour le Tyrol", jusqu'à Pierre Mertens, qui, on s'en souvient, connaît
fort bien la princesse de Réthy (pour avoir écrit un livre Une paix royale, qui lui a valu un procès avec Argenteuil), en passant par Léo Tindemans, Herman de Croo... tous démentent
cette hypothèse. La plupart admettent qu'il existait bien, en revanche, une relation maternelle entre Lilian et Baudouin. Lorsque Lilian est arrivée dans sa vie, Baudouin n'était tous
comptes faits encore qu'un enfant.
Baudouin, le filigrane ?
Herman Liebaers sort, le 21 avril prochain, le livre consacré au Souverain qu'il a servi entre 1974 et 1981 en tant que Grand Maréchal de la Cour. Flamand,
libre penseur et socialiste de coeur, Herman Liebaers fur le premier Grand Maréchal à ne pas être issu de l'aristocratie. Cela, le roi Baudouin l'avait voulu, lui qui souhaitait se
trouver en contact avec toutes les couches de la population et se rapprocher du "peuple": "Ainsi, je fus le premier Grand Maréchal flamand de centre gauche, dit Liebaers.
C'est le Roi qui l'a voulu ainsi!"
Dans ce livre, Herman Liebaers dépeint le roi Baudouin comme un individu triste et anxieux, attitudes qui contrastent violemment avec celles d'Herman Liebaers, qui est un bon vivant. Tout
au long du livre, le roi Baudouin est décrit comme un être modeste, un peu comme s'il était trop "étriqué" pour la fonction qu'il occupait. Voici comment Liebaers décrit son
premier déjeuner avec les Souverains, en 1974:
"Après la réception officielle, je fus invité à déjeuner avec le Roi et la Reine dans leur appartement privé au château de Laeken. Cet immense château (...) ne s'harmonisait guère
avec la vie privée d'un Roi et d'une Reine sans enfants. L'appartement pourrait paraître modeste en comparaison avec les châteaux de la cour de Grande-Bretagne ou des Pays-Bas. Il restait
néanmoins "royal" par rapport aux appartements privés de n'importe lequel de leurs sujets".
Un château trop grand pour un Roi trop petit? Visiblement, la simplicité du Roi quant à ses habitudes, alimentaires notamment, restera un éternel mystère pour ce bon vivant, fin gourmet
de surcroît, qu'est Herman Liebars. Lors du même premier repas, le Grand Maréchal félicite le chef du Roi, et est proprement stupéfait de la requête que lui adresse ce dernier:
"Monsieur le Grand Maréchal, à l'occasion de son mariage, sa Majesté a reçu mille bouteilles d'Hospices de Beaune 1960. À ce jour, quatorze ans après le mariage, quatorze
bouteilles seulement ont été consommées et je crains que toutes les autres ne deviennent bien vite la part des anges. Monsieur le Grand Maréchal, vous devez être conscient de cette
situation dramatique".
Bref, on ne rigole pas à la Cour de Baudouin. La religion, en revanche, y occupe une place importante. Expérience étonnante pour un athée...
"Avant d'entrer au Palais, je n'avais jamais mis les pieds dans une église, sauf pour des raisons d'ordre artistique (...) Ironie du sort, le mouvement charismatique entra dans la vie
du Roi à peu près en même temps que moi. Lui au château de Laeken, moi au Palais de Bruxelles (...) Depuis que j'étais au Palais, l'Église catholique romaine occupait une certaine
place dans ma vie (...) Tout le monde sait que je suis un libre penseur non militant. Je porte allègrement une étiquette socialiste, mais je n'ai jamais été membre du Parti. Je savais
que le Roi était pieux, introverti et anxieux. Je pensais savoir que la Reine imposait un catholicisme ibérique au château de Laeken. Le Roi était le premier Belge de ma connaissance qui
assistait chaque jour à la messe. J'avais un tel respect pour son intégrité morale que je n'accordais pas assez d'importance à l'influence que la Reine pouvait avoir sur lui par le biais
de la religion (...) Je commençais à craindre une action pernicieuse de l'Église sur le chef de l'État. Un Roi pieux et inquiet ne pouvait résister aux forces conjuguées d'un cardinal
et d'une Reine charismatiques, sans parler de l'égérie irlandaise du cardinal, Veronica O'Brien. D'autant plus que cette même Reine était le seul bonheur que le Roi connut sur terre. En
prenant toujours et partout la Reine par la taille, même à un âge où les couples normaux ne le font plus en public, le Roi voulait montrer à tout le monde son attachement profond pour
elle. C'était touchant, mais dangereux pour la fonction royale. L'adhésion franchissait ainsi les limites de la vie privée. La Reine n'existe pas au regard de la Constitution".
Liebaers est désespéré de ne pouvoir jouer le rôle qu'il voudrait remplir auprès du Souverain. Il ajoute: "Je pénétrais chaque jour dans un palais construit pour le bon plaisir
des grands de ce monde, mais transformé en une trop grande maison sans vie, où pesait plutôt un sentiment de survie. Je n'y étais certes pas venu pour assister à des bals du beau monde,
mais avec l'intention de faire partager au Roi ma joie de vivre. Pour avoir une chance d'y réussir, il fallait sortir du Palais, de préférence se promener à l'air libre. J'y réussis
parfois, plus facilement à l'étranger qu'en Belgique... Une conclusion s'imposait à moi: la Reine ne pouvait pas comprendre comment le Roi avait pris à son service un hérétique comme
moi, et s'accommoder apparemment de tous ses défauts".
Pour mettre un peu de vie au Palais, Herman Liebaers a l'idée d'y amener quelques personnalités. Rarement, à vrai dire. Il y eut Louis de Funès. Et, surtout, Peter Ustinov. Voici ce que
donna cette rencontre...
"Au château de Laeken, tout commença de manière quelque peu inhabituelle. Lorsque j'introduisis Peter Ustinov et son épouse au premier salon et les présentai aux Souverains, le
chien de la Reine courut droit vers l'acteur et fit quelque bruit. Ustinov demanda la permission de s'adresser d'abord à l'animal. Il entama avec lui une sorte de conversation et le chien
lui répondit. Une deuxième conversation s'engagea, plus animée que la première. Lorsque la troisième s'engagea (...), la Reine l'interrompit:
- Voulez-vous, Sir, me parler aussi?
- Bien sûr, Majesté, en espagnol avec un accent du Nord ou du Sud?
(...) Dans la salle à manger, Peter Ustinov dit encore quelque chose au chien, qui fila droit vers la place réservée à l'invité d'honneur et se coucha sur le tapis.
J.M.V.