Qui en veut à la Monarchie?

Si les articles avaient été publiés le 1er avril, on aurait cru à de mauvaises plaisanteries. La Monarchie belge fait l'objet d'une attaque en règle. Pourquoi?
Régulièrement - et c'est un jeu normal de la démocratie - la Monarchie belge suscite des discussions, des débats contradictoires, voire des polémiques. Ainsi, celle qui éclata peu avant la mort de Baudouin, lorsque le Souverain refusa de signer la loi qui dépénalisait l'avortement.
À chaque fois, ces discussions reposaient sur un véritable débat d'idées, politiques, constitutionnelles, voire éthiques.

Le temps des ragots

Cette fois, il en va tout autrement: pas d'idées, des intrigues de bas étage. C'est Point de Vue qui a ouvert la première salve. Selon ce magazine français, qui cite des "conseillers" à la Cour restés courageusement anonymes, le prince Philippe ferait l'objet d'un véritable "complot" visant à l'écarter du Trône. Comme chez les Borgias, le Palais royal de Bruxelles serait le siège des intrigues et des manipulations les plus sordides. La deuxième salve, plus méchante, émane de deux quotidiens flamands, De Standaard, suivi dès le lendemain par le journal de gauche De Morgen. Ces informations se basent sur les notes manuscrites griffonnées par l'ancien Premier ministre socialiste flamand Achille Van Acker, analysées par un historien gantois, Karel De Clerck. C'est au bazooka que Karel De Clerck et les deux journaux flamands tirent sur la Famille royale: selon eux, les notes de Van Acker démontrent que, pendant les années 50, c'est la princesse de Réthy qui était la véritable maîtresse du Palais. C'est elle qui décidait. Ils laissent encore entendre que Baudouin entretenait... des relations sentimentales avec sa belle-mère.Rien moins.
Troisième salve: elle est lancée par l'ancien Grand Maréchal de la Cour du roi Baudouin, Herman Liebaers. C'est lui qui, peu avant la mort du roi Baudouin, avait accordé une interview au journal De Morgen, dans laquelle il déclarait que le prince Philippe n'avait pas les capacités intellectuelles pour devenir Roi. Le roi Baudouin apprit l'existence de cette interview au moment d'entrer à l'hôpital pour y subir sa première opération chirurgicale.

La courbe rentrante de l'ex Grand Maréchal

Dans le livre qui va sortir le 21 avril prochain, l'ancien Grand Maréchal, Flamand et d'obédience socialiste, consacre un chapitre entier de contorsions intellectuelles en tous sens pour expliquer ses propos relatifs à Philippe, qu'il considère aujourd'hui comme malheureux. Cette fois, ses affirmations sont moins outrageusement féroces. Elle en sont sans doute d'autant plus redoutables. Le livre, intitulé avec une machiavélique habileté Baudouin en filigrane (titre que Liebaers justifie en précisant: "Ceci n'est pas un livre sur Baudouin, roi des Belges. Toutefois, il sera présent à peu près dans toutes les pages, en filigrane"), montre un roi Baudouin infiniment anxieux, falot et triste. Un Roi qui préfère l'eau au vin, qui n'aime ni les apéritifs ni les desserts, et qui fait pâle figure face aux personnalités du monde.
Qu'y a-t-il de commun entre ces trois attaques? Pour la première fois depuis 1960, ce ne sont ni des idées, ni des principes qui sont en cause. Il n'y a dans tout ce qui sort aujourd'hui que des ragots relatifs à la vie privée de nos Princes. Des rumeurs colportées, comme c'est le cas depuis longtemps en Grande-Bretagne, concernant la Famille royale britannique; ou en France, concernant les Grimaldi.
Pourquoi de telles manoeuvres? Et surtout, pourquoi maintenant? Sans aucun doute, pour détourner l'attention de l'opinion publique belge. On l'a vu dans les plus récents sondages: d'une manière ou d'une autre, le grand public a condamné très largement le monde politique qui se trouve actuellement aux commandes. Il lui reproche son affairisme, sa corruption, son incompétence...
Rien de tel, dans ces circonstances, que de provoquer une diversion en réveillant les vieux démons belges. Et quels plus beaux démons que tous ceux qui sont liés, depuis des décennies, à notre Famille royale, dernier ciment d'un pays qui se déglingue?

Jean-Marc Veszely.

Baudouin en filigrane Témoignage d'un Grand Maréchal de la Cour, 1974-1981, par Herman Liebaers, à paraître aux Editions Labor, 899 FB.