« Le Roi Albert, histoire d'un mythe ».

Actualité informations générales et société Lundi (3 juillet 1995)

Par les mythes, l'homme veut accéder à la signification, à l'excellence, à l'immortalité. Celui du roi Albert éclaire aussi la réalité belge.
Lorsqu'il y a deux ans, des milliers de Belges se présentèrent aux portes du palais royal pour rendre hommage au roi Baudouin, certains esprits dits éclairés tentèrent d'expliquer cet engouement populaire par une sorte de sombre manipulation des foules. L'explication de cette lame de fond dans une mer généralement (trop) huileuse trouve peut-être son explication dans un passionnant ouvrage consacré au… roi Albert (le premier s'entend) ou plutôt au mythe qui s'est créé autour de son personnage dans l'inconscient des Belges.
L'historienne Laurence van Ypersele a, en effet, fait oeuvre plus qu'utile, non point en écrivant une énième biographie sur notre troisième roi mais en étudiant les représentations collectives qui firent accéder celui-ci au rang de mythe. Son ouvrage est d'autant plus intéressant qu'il montre comment Albert a enraciné la monarchie dans le XXe siècle, au point que les structures alors nouvelles continuent à déterminer la place de la monarchie dans la société actuelle.
Mais le cœur de son livre (qui est en fait le fruit de cinq ans de recherches dans le cadre d'un doctorat à l'UCL) est bien, évidemment, la manière dont est né puis s'est développé le mythe d'Albert dans l'imaginaire collectif national.

Il est essentiel qu'une société se nourrisse de représentations mentales pour exister, explique l'historienne. Il ne fait pas de doute que, pour les Belges, la monarchie a une fonction identitaire et unitaire certaine. Mais elle se nourrit aussi d'un esprit de famille – sous Léopold II, la Belgique avait mal à son roi parce que celui-ci était en marge de cette image – et Albert entra aussi dans la légende parce qu'il était très proche de son peuple – sous son règne, la distance entre le roi et le peuple diminua au propre comme au figuré. Les socialistes étaient clairement républicains de cœur, mais ils n'en vénéraient pas moins le roi…

Il suffit de lire « Le Peuple » de février 1934 après l'accident de Marche-les-Dames. Enfin, un dernier pilier du mythe fut sa préoccupation constante du progrès qui l'amena à côtoyer moult hommes de science mais aussi, par exemple, à promouvoir l'avion. À propos, il ne pilota jamais lui-même comme le prétendait la légende…
Pour s'approcher du mythe, Laurence van Ypersele a longuement dépouillé la presse, l'iconographie, l'historiographie et, enfin, approche très originale, elle est remontée aux sources à travers l'étude des (nombreux) hommages locaux rendus au roi (monuments mais aussi noms de rues, etc.).
Premier constat : Albert est le roi sur lequel on a le plus écrit. De manière positive, voire parfois euphorique. Seules exceptions : les socialistes (avant 1914), les communistes (qui traînent en permanence l'institution dans la boue) et, enfin, les ultraflamingants qui reprochent surtout à Albert de ne pas avoir donné l'université flamande à Gand avant 1930. Dans tout le reste de la presse, Albert est utilisé (malgré lui) dans tous les combats peu ou prou chargés sans qu'il puisse lui-même intervenir. En fait, le roi était avancé comme caution morale de causes qu'il ne soutenait pas nécessairement !
Laurence van Ypersele montre aussi que le mythe était né dès l'accession du roi au trône, donc bien avant le début de la première guerre…

LÉGITIMITÉ CHARISMATIQUE.

Albert apparut d'emblée comme un personnage hors du commun, quasi divin. Il y eut aussi un double mouvement intéressant : le roi se rendit populaire en allant à la rencontre de son peuple en traversant les foules alors que celles-ci s'identifiaient à lui et à sa famille. On atteindra un stade paroxystique en août 1914 : ce n'est plus le roi qui bénéficie du privilège de sa fonction, mais c'est l'institution qui va hériter du prestige d'Albert. D'une légitimité traditionnelle, on passait à une légitimité charismatique…

Très vite se créa la légende du roi-soldat, du Roi-Chevalier. Albert était devenu la Belgique martyre, fière et victorieuse (plus en francophonie qu'en Flandre, toutefois). Lui-même n'appréciait pas cette mythologisation, mais il finit par s'y conformer : il n'aimait pas être le roi casqué, mais, par respect pour la population, il ira à sa rencontre sous les traits du héros…
Après la mort tragique du roi en février 1934, le mythe d'Albert allait devenir une réponse à tout ce qui n'allait pas dans la société belge. Sa mise en valeur(s) permit de répondre aux difficultés politiques, économiques, sociales, à la crise des années trente qui se précisait…
Léopold III s'inscrivit dans la ligne de son père, mais l'image se brisa pendant la guerre. Par contre et alors que le roi Baudouin se forgea aussi au fil des ans une identité hors de l'ordinaire, Albert resta présent dans bien des esprits.
En étudiant de près les monuments qui lui étaient consacrés, j'ai croisé des « anciens » qui restent plus que jamais attachés à ce passé, conclut Laurence van Ypersele qui est déjà repartie pour une autre recherche passionnante mais probablement plus décoiffante : Léopold II à travers la caricature…

CHRISTIAN LAPORTE

« Le Roi Albert, histoire d'un mythe », Laurence van Ypersele, éditions Quorum, 410 pages.