L'action du Roi en Belgique depuis 1831. Pouvoir et influence.

L'historien qui se respecte ne s'arrête jamais à une vision des choses qui serait figée pour l'éternité. Tant qu'il le peut, c'est-à-dire jusqu'à son dernier souffle, il mettra tout en oeuvre pour que son travail connaisse le dernier des « aggiornamenti »… Jean Stengers, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'ULB, a aussi été taillé dans cette pierre solide.
Et s'il s'est voulu très discret dans l'analyse « à chaud » des plus récents événements qui ont secoué le pays comme des diverses péripéties qui ont émaillé la chronique royale, il ne les a pas moins scrutés avec grand intérêt. Pour le bonheur des « royalty watchers » comme des observateurs politiques, il lève un peu le voile dans la deuxième édition de sa magistrale étude sur l'action des différents rois des Belges depuis 1831.
Petit rappel : ni apologiste ni hagiographe des Saxe-Cobourg sur le trône de Belgique depuis 166 ans, il est avant tout l'historien qui a analysé l'évolution des pouvoirs royaux et l'influence qu'ils ont pu exercer à un moment ou un autre de leur règne. Sa fresque s'était arrêtée en 1992, alors que la monarchie belge avait été secouée par l'affaire de l'IVG. Mais à ce moment, malgré deux opérations difficiles, rien ne laissait prévoir que le roi Baudouin quitterait de manière inattendue l'avant-scène royale.
Jean Stengers est un homme prudent. Il n'aime pas trop l'histoire immédiate parce qu'elle est encore d'actualité, mais il a néanmoins dégagé quelques leçons des plus récentes évolutions.
Il faut dire qu'il n'a pas manqué de matière puisqu'entre-temps, la Belgique a modifié sa Constitution dans la voie de l'approfondissement du fédéralisme, dont une révision de plusieurs articles relatifs au Roi et à sa fonction.

BAUDOUIN SE MÉFIAIT DU PRINCE LAURENT

Il y a eu, ainsi, la modification des règles relatives à la succession au trône avec l'abolition de la loi salique. Certains persistent à dire que cette mutation aurait été voulue afin de présenter le trône sur un plateau d'argent (d'or ?) à la princesse Astrid et à son très habsbourgeois époux. Stengers ne croit pas à cette hypothèse, penchant plutôt pour celle de Wilfried Martens selon laquelle Baudouin pensait encore pouvoir régner une dizaine d'années avant de céder le trône à son neveu Philippe.
La « retraite obligatoire » ne semble pas avoir été un tabou puisque le roi Albert Ier envisagea de se retirer en Suisse à 65 ans. En Suisse et non à Ciergnon, pour ne pas donner l'impression de vouloir encore influencer le cours des affaires…
Mais, se demandera-t-on, pourquoi alors mettre Astrid en bonne place ? Stengers croit pouvoir dire que Baudouin voulait ainsi barrer la route au prince Laurent dans lequel il n'avait c'est une litoteaucune confiance.
L'historien s'est également penché sur la raison qui a finalement amené Albert, au lieu de Philippe, sur le trône en août 1993. A vrai dire, il confirme ce que l'on savait : le gouvernement, vu les circonstances difficiles, avait opté pour le frère de Baudouin, mais il semble que ce dernier s'était toutefois mis d'accord avec le défunt pour lui succéder si, par malheur, il disparaissait prématurément. Entendez : alors que Philippe n'aurait pas achevé sa formation et, surtout, qu'il n'aurait pas encore fondé de famille…
Certes la question ne se pose pas immédiatement, mais l'historien n'a pas manqué de souligner la volonté de Philippe de suivre aussi une destinée royale comme il s'en était ouvert devant plusieurs journalistes (dont le signataire de ces lignes) dans un établissement sis au bord de la forêt de Soignes…
La diminution des pouvoirs royaux au profit, ici, de l'Europe, là, des communautés et des régions, fait moins problème pour Stengers. L'historien bruxellois s'interroge davantage sur le fait que le Roi n'a plus autant de liberté dans les crises politiques : Plus que jamais, il est devenu le notaire du régime là où il pouvait encore prendre sérieusement l'affaire en mains.
Par contre, dit encore Stengers, on continue à battre le beurre pour ce qui est de la sanction des lois. L'incident de 1990 devait déboucher sur une autre approche, or, à ce jour, c'est toujours le statu quo avec le risque de voir surgir un nouvel incident…
Il eût été intéressant de voir l'historien aller plus avant à propos d'Albert II, mais il préfère encore attendre. Il a cependant relevé que sa première « vraie » intervention politique n'a pas été son message pour la réconciliation lors du cinquantenaire de la Libération, mais plutôt son appel à la vigilance et aux réformes après l'éclatement de l'affaire Dutroux.
Certes, la situation était exceptionnelle, ce qui justifiait sans doute cette intervention qui a toutefois été « bissée » avec la table ronde au palais, deux jours avant la « marche blanche »…

LES MALADRESSES DE LÉOPOLD III

Jean Stengers a donc peaufiné son analyse qui n'en paraît que plus pertinente. A lire (entre bien d'autres nouveautés), son analyse sur la foi de Baudouin qui, à ses yeux, n'a pas interféré avec sa fonction sauf, bien sûr, lors de sa brève interruption volontaire de règne. Un jugement très sévère aussi sur Léopold III : là où tous les autres rois avaient fait preuve d'un sens politique certain, il en a singulièrement manqué. Et s'il a finalement perdu sa couronne, il le doit à ses propres maladresses. Nul doute que d'aucuns reprocheront cette sévérité à l'historien, mais pour ce dernier, la vérité est une chose, la loyauté à son pays une autre.
Bien sûr, Stengers croit aux liens des Belges avec leur Roi. Mais de là à croire qu'il pourra, seul, maintenir l'unité du pays, l'historien exprime comme un doute : si le roi représente une fameuse pièce sur l'échiquier, il en existe bien d'autres…

CHRISTIAN LAPORTE