Réalisme, Réunification et Rome.
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Dom James (Deschene)
Récemment, un prêtre Anglican (p. David Stokes) convertit
au Catholicisme-Romain, invita Dom James à écrire au
journal local qui avait publié sa lettre. Un autre lecteur lui
répondit; voici la réponse de Dom James:
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Dr. Fritz Wenisch
Département de Philosophie
Université de Rhode Island
24 Septembre 1999
Cher dr. Wenisch:
C'est avec intérêt que j'ai lu votre récente
réponse dans le "Providence Journal" sur mon commentaire
récemment publié par eux sur la conversion de David
Stokes. C'est très flatteur d'être pris suffisamment au
sérieux que pour se voir gratifié d'une réponse.
Avant d'examiner certains points avec vous, je dirais que j'ai
reçu une correspondance chaleureuse et cordiale de la part de
David Stokes, lorsque l'article a été publié.
Comme je le lui ai signalé, sa conversion ne m'a pas fourni un
sujet de critique, mais une occasion de réflexion sur certains
problèmes. Il a compris que je n'avais rien
suggéré de personnel dans mon commentaire.
J'espère que vous comprendrez qu'en ce courrier que je vous
adresse, je n'ai nulle intention de critique personnelle, mais souhaite
plutôt corriger certaines erreurs ou fausses idées.
La première d'entre elles est partagée par nombre de
Catholiques-Romains cultivés. On peut raisonnablement dire que
pour la plupart des Catholiques-Romains, les Eglises orientales ne sont
qu'une réalité vague et éloignée, y compris
ces groupes Uniates qui sont en communion avec eux. Quand aux autres
églises - les Eglises Orthodoxes - elles sont en
général envisagées comme une sorte de
"Catholicisme sans le pape". Vous qui êtes bien plus instruit que
la plupart, vous connaissez d'autres différences que vous
mentionnez : la discipline du mariage et le problème du
"filioque". Vous caractérisez ces différences (y compris
celle de l'autorité papale) comme "mineures". Mais c'est
précisément en cela que les Catholiques-Romains semblent
avoir un étrange aveuglément.
C'est un fait largement reconnu que l'actuel pape espère la
réconciliation entre les Eglises orientales et occidentale. Il
considère les Eglises Orthodoxes comme Eglises "soeurs" et comme
"l'autre poumon" de sa propre église. En bref, il
considère la rupture, bien que réelle, comme étant
légère et facilement raccommodable; car comme vous et
beaucoup d'autres Catholiques-Romains, il commet une grande erreur
d'appréciation quant au profond fossé que les Orthodoxes
voient, qui existe entre eux et l'église occidentale. Ceci s'est
particulièrement remarqué il y a un peu plus d'un an
lorsque l'actuel Patriarche oecuménique Bartholomeos est venu en
visite aux USA.
Vu sa relation personnelle avec Rome et avec l'actuel pape, nombreux
dans le mouvement oecuménique pensaient qu'il poserait quelque
geste d'ouverture ou de réconciliation. Au lieu de cela, comme
vous vous en rappellerez peut-être, les gens furent
choqués de l'entendre calmement décrire le fossé
séparant l'Orthodoxe du Catholicisme-Romain comme étant
"ontologique" et très profond. Sa vision n'est ni
particulière ni isolée au sein de l'Orthodoxie. Mais
c'est justement ce que les occidentaux ne parviennent pas à
comprendre - c'est que les différences sont profondes et
ontologiques, et nullement légères, et dès lors en
rien facile à réparer.
Les causes de cette fausse idée sont nombreuses, et il ne me
serait pas possible de les expliciter toutes de manière
satisfaisante en une lettre. Et bien évidement, moi comme la
plupart des Orthodoxes cultivés, nous aspirons comme notre
Sauveur à l'union des Eglises. Mais on n'obtient rien de bon en
étant aveugle au sujet des différences réelles et
considérables. Mieux vaut tirer tout ça au clair et
examiner convenablement, afin qu'aucune union superficielle ne voit le
jour, qui serait basée sur l'illusion d'une ressemblance si en
fait cette ressemblance n'existe pas encore. Dès lors, comme le
ferait le Patriarche oecuménique lui-même, je me dois de
me démarquer de votre manière de considérer les
différences comme mineures.
Bien que quelques portes-parole Orthodoxes très en vue sont
très prompts à accepter la notion de l'actuel pape
"d'églises soeurs", la très grande majorité des
croyants Orthodoxes souscrira à la déclaration d'un
évêque Orthodoxe Américain, "L'Epouse du Christ n'a
pas de soeurs". Par cela il signifie que l'Eglise Orthodoxe se
considère comme étant elle l'Epouse du Christ, l'ayant
été sans discontinuer depuis les jours des Apôtres,
ne reconnaît aucune église en dehors d'elle-même :
il y a une Eglise, une Epouse, et l'église occidentale Latine a
chuté hors de cette unité.
Et c'est ici précisément que l'aveuglément
précité des Catholiques-Romains a, si ce n'est son
origine, au moins ce qui l'entretien. Car les occidentaux ont grandit
en étant habitués à considérer
l'unité de l'Eglise comme étant enracinée dans une
personne ou un office, celui du pape de Rome, et ne conçoivent
aucune unité en dehors de cela. L'Orthodoxie n'a jamais connu,
pas même aux temps apostoliques les plus reculés, un tel
fondement pour l'unité. Le rocher sur lequel l'Eglise est
bâtie et unie n'est pas le ministère de Pierre mais la foi
de Pierre, et l'unité n'émane pas d'un
évêque universel (catholique), mais tient en la communion
de chaque évêque Orthodoxe à travers le monde.
N'ayant jamais connu un évêque universel monarchique,
l'Orthodoxie n'a jamais pensé trouver son principe
d'unité dans un tel ministère.
Au contraire, comprenant le profond principe Trinitaire dans les mots
du Christ "qu'ils soient un, comme Moi et Toi sommes Un", l'Orthodoxe
trouve sa vision de l'unité dans celle de la Sainte
Trinité. Et au lieu de regarder pour une allégeance
terrestre et légale de croyants envers un évêque
universel, l'Orthodoxie a toujours compris cette unité comme
résultant de l'unité de foi et de la
célébration commune de l'Eucharistie, à chaque
célébration de laquelle Eucharistie
l'entièreté de l'Eglise Catholique est présente et
rendue réelle, de même que dans n'importe quelle Personne
de la Trinité, la plénitude de Dieu est présente,
avec rien de manquant. Donc là où l'actuel pape pense
à l'unité dans son encyclique "Ut Unum Sint", il continue
à penser à ces mots, et à celui d'unité, en
terme de soumission à lui en tant que source et lien
d'unité. Cette compréhension n'est pas partagée
par le moindre croyant Orthodoxe.
Ce n'est pas une mince différence, mais une profonde. Et elle
signifie que, d'un point de vue Orthodoxe, le seul chemin
d'unité pour les églises orientales et occidentales,
c'est pour le pape de renoncer à son hérésie, de
confesser sa rupture de communion avec tous les évêques
Orthodoxes, de renoncer à sa prétention à
être la source et l'origine de l'unité, et ensuite de
prendre humblement sa place parmi ses collègues
évêques, ne conservant que la primauté d'honneur.
Alors, et alors seulement, il sera revenu à la Foi Catholique et
Orthodoxe. Comme l'actuel pontife n'est pas prêt à faire
cela, et comme les Orthodoxes ne sont pas prêts à
abandonner la Foi et la pratique qu'ils ont conservées depuis
les temps Apostoliques, les possibilités d'une
réunification imminente ne sont pas très grandes. Aussi
triste que cela puisse être, c'est, je pense, mieux de s'en tenir
à ce fait et de travailler à partir de cela, plutôt
que d'espérer de manière invraisemblable après
quelqu'improbable réunification imminente.
S'ajoutant à cette difficulté, on a le spectacle de ces
décennies récentes où l'Eglise Romaine semble
rejeter sa propre tradition, y compris ces quelques vestiges qu'elle
avait conservé de l'Orthodoxie, en particulier dans sa liturgie
et dans sa dévotion à la Mère de Dieu. Quiconque
réalise une étude soigneuse de la révolution
liturgique des 30 dernières années dans le
Catholicisme-Romain ne peut qu'être scandalisé par
l'abandon total, massif, d'un héritage liturgique vieux de 2
millénaires. Même certains Catholiques-Romains en ont
été choqués. Mais pour les Orthodoxes, qui pendant
des siècles ont observé l'église occidentale
rejeter progressivement les éléments Orthodoxes l'un
après l'autre, ce n'est pas une surprise, bien que cela soit
source de beaucoup de tristesse (ou cela devrait l'être). En tout
cas, ça ne peut que réduire l'optimisme de tout croyant
Orthodoxe concernant un retour du Catholicisme-Romain dans
l'unité de l'Eglise.
Vous mentionnez dans votre article que l'Eglise Catholique-Romaine a
toujours été pleine de sollicitude envers les formes de
culte chrétien utilisées en Orient. C'est un difficile
à croire face à l'histoire troublée des
églises Uniates et à la latinisation à laquelle
elles ont été soumises - un processus qui n'a
considérablement diminué qu'au cours des récentes
années - mais qui a fait beaucoup pour décourager les
Orientaux de faire confiance dans les offres Romaines d'unité et
du respect de leur tradition. Et l'absence pratique de sollicitude dont
font preuve la plupart des évêques Catholiques-Romains
envers les Catholiques-Romains désirant célébrer
dans leur propre rite occidental traditionnel démontre aussi la
fausseté de cette affirmation. Officiellement, la théorie
est que le pape a dit aux évêques de donner large
permission pour ce faire. En pratique, cependant, c'est donné
très parcimonieusement, à contre-coeur, quand seulement
c'est donné.
C'est comique que vous mentionniez que je n'aurais aucune
difficulté à trouver une liturgie de Rite Russe dans
l'Eglise Romaine. Je n'en doute pas. Mais en fait, moi comme beaucoup
d'autres croyants Orthodoxes, nous n'utilisons pas les rites orientaux,
mais pratiquons les anciennes Liturgies Orthodoxes de l'occident. Ces
Liturgies, qui ont leurs racines remontant au jours où l'Eglise
d'Occident était encore Orthodoxe, ont aussi leur place
aujourd'hui dans l'Eglise Orthodoxe. C'est ainsi qu'ici à Rhode
Island, notre congrégation utilise une liturgie qui n'est pas si
différente de celle que votre église a abandonné
après son deuxième Concile du Vatican. Nous utilisons
essentiellement l'anglais, mais aussi occasionnellement le latin, et
nous pratiquons les chants traditionnels Grégoriens et
Ambrosiens. L'Eglise Orthodoxe aussi, est pleine de sollicitude envers
ceux qui suivent le rite Orthodoxe occidental traditionnel. Ce n'est
pas le rite qui unit les Orthodoxes, mais la réalité qui
se trouve derrière le rite - l'unique Corps et Sang du vivant
Christ Ressuscité offert en sacrifice et reçu dans les
Saints Mystères.
Vous mentionnez que Rome reconnaît sans hésiter les
Ordinations et Sacrements Orthodoxes, et bien sûr, ceci est vrai.
Par contre, il n'est pas vrai que l'Orthodoxie reconnaisse les
ordinations ou sacrements Romains. Et la raison pour cette absence de
reconnaissance mutuelle reflète une différence plus
profonde. Pour les Romains, l'Apostolicité des Orthodoxes ne
saurait être mise en doute, ni leur intention de maintenir la
prêtrise et les sacrements traditionnels. S'il y a bien une chose
qui est vraie de l'Orthodoxie c'est cela - qu'on n'y change pas les
anciennes choses. Donc la charge de la preuve n'est jamais chez eux
pour justifier leurs habitudes - car leurs façons sont
simplement celles qui ont été transmises depuis les
Apôtres jusqu'à nos jours. La charge de la preuve repose
toujours sur les innovateurs, ceux qui changent ou quittent la
tradition.
Pour les Orthodoxes, qui croient que l'unité de l'Eglise est
enracinée dans les sacrements et la communion de leurs
évêques entre eux, il est logique qu'aucun sacrement ni
évêque ne pourrait exister en dehors de cette foi et cette
communion. Avec cette chute de Rome hors de l'Orthodoxie, il y a eu
inévitablement une chute hors des véritables sacrements.
Rien de ceci ne veut dire que Dieu ne pourrait accomplir Ses desseins
et Sa volonté à travers les rites quasi-sacramentels des
non-Orthodoxes - la vieille devise est d'application : Deus non
alligatur sacramentis. Et en fait, la position des Orthodoxes
concernant les rites du Baptême ou de l'Ordination accomplis par
les Catholiques-Romains est qu'ils sont que des vases vides aptes
à être remplis de la grâce sacramentelle par le
ministère de l'Eglise Orthodoxe. Dès lors, si un
Catholique-Romain a été convenablement baptisé, il
peut être reçu dans l'Orthodoxie rien que par la
Chrismation, qui est considérée comme remplissant de
grâce le rite vide de son Baptême, le transformant en fait
en vrai Baptême; mais jusqu'à ce moment-là, il
n'est pas considéré comme un vrai Baptême. Et de
fait, les Orthodoxes conservateurs insistent que l'imperfection du
baptême non-Orthodoxe est si "ontologique" qu'il doit être
accompli "de novo" pour être effectif. A nouveau, ceci
reflète une différence qui ne peut pas être
considérée comme "petite".
Vue de l'Orthodoxie, la notion du pape d'incorporation d'idées
orientales dans le Catholicisme-Romain ressemble à vouloir
greffer des pousses vivantes sur un tronc d'arbre mort. Ca "ne prendra
pas", ni ne redonnera vie à l'arbre une fois qu'il est mort. Ce
qui est nécessaire, c'est, pour la branche brisée du
Catholicisme-Romain, de se voir regreffée sur l'arbre vivant de
l'unique véritable Eglise dont il est tombé il y a un
millénaire. Tant que les Catholiques-Romains n'auront pas
compris ce point-là, ils n'auront pas commencé à
comprendre l'étendue de leur séparation ni la profondeur
des différences qui existent entre orient et occident. C'est
simplement la différence entre un corps vivant et un mort,
jamais une "légère" différence. Et cependant,
cette vie est encore maintenant accessible à l'Eglise Romaine si
elle surmonte son aveuglément et cherche la lumière.
L'Orthodoxie ne demande pas la soumission de Rome elle-même, mais
le retour du fils prodigue à la maison du Père, pour y
être accueilli chaleureusement, dans la joie et la fête.
Tant que le fils prodigue n'a pas compris la profondeur et
l'étendue de son exil et de son éloignement, il ne sait
pas commencer à "rentrer en lui-même" et penser à
revenir à la maison de son Père.
Je me permettrais de vous recommander la lecture de plusieurs livres
récents, publiés pour permettre aux occidentaux de saisir
les véritables différences entre eux et l'Eglise
Orthodoxe :
1. "The Truth: What Every Roman Catholic Should Know About the Orthodox
Church", Clark Carlton (Regina Orthodox Press: 1999) ISBN:
0-9649141-8-2. Ce livre est exactement ce que son titre suggère.
2. "Two Paths: Papal Monarchy - Collegial Tradition", Michael Welton
(Regina Orthodox Press: 1998) ISBN: 0-9649141-5-8 (A moins d'avoir
été réimprimé, ce livre est
gâché par de multiples problèmes d'édition.
On m'a dit que le mauvais exemplaire aurait été
envoyé à l'imprimerie. Mais c'est un bon ouvrage pour
voir les différences entre orient et occident).
3. "The Mystery of the Church", William Bush, (Regina Orthodox Press:
1999) ISBN: 0-9649141-7-4. Un convertit de l'Anglicanisme à
l'Orthodoxie passe en revue les différences entre orient et
occident.
4. "The Non-Orthodox: The Orthodox Teaching on Christians Outside of
the Church", Patrick Barnes (Regina Orthodox Press, 1999) ISBN:
0-9649141-6-6.
Tous ces livres sont publiés par Regina Orthodox Press, PO Box
5288, Salisbury, MA 01952 (1-800-636-2470).
Ils sont bien écrits et bien documentés, et ils vous
fourniront une lecture qui est à la fois source d'illumination
et provocatrice. Moi-même, bien que n'étant pas
étranger à l'histoire de l'Eglise et
l'ecclésiologie, je les ai trouvés très
éducatifs et enrichissants. Je suis pratiquement certain
qu'après les avoir lus, vous aurez une vue
considérablement plus profonde et large de l'Orthodoxie que vous
n'en avez maintenant, et avec quelques aperçus du
Catholicisme-Romain qui sont souvent inconnus de la plupart des
occidentaux. Je ne fais rien d'autre que de vous suggérer
d'appliquer à vous-même l'excellent conseil qui se trouve
reprit à la fin de votre rubrique : "Un prérequis...
c'est que les représentants de chaque bord s'informent
eux-mêmes adéquatement sur ce que l'autre
communauté de foi a comme position par rapport à sa
propre église."
Pour terminer ce qui est devenu une longue lettre, j'offre tout ce qui
est écrit ci-dessus dans un esprit de dialogue affectueux.
J'espère que rien de ce que j'ai dit n'est une offense pour vous
personnellement, bien que certains points semblent un affront à
votre foi. C'est regrettablement dans la nature des choses, et cela
provient de ces différences que vous avez, comme je le
suggérerais, prises trop à la légère.
Je vous demanderais vos prières pour moi et mon petit troupeau
de pécheurs Chrétiens Orthodoxes, qui aspirent
après le retour de leurs frères et soeurs prodigues dans
la maison du Père. Quelle joie il y aura lors de ce retour
à la maison!
Sincèrement en notre Sauveur,
Dom James (Deschene)
Abbé de Christminster