Quest-ce que le protestantisme ?
Le protestantisme... cela n'existe pas. Il n'y a que des protestants et des Églises protestantes.
Un protestant... non, ne disons pas de nouveau que cela n'existe pas. Mais tout de même... c'est plus une sorte de surnom qu'un nom véritable. Le seul nom que nous puissions accepter sans restrictions est celui de chrétien, d'après le nom du Christ. Un protestant n'a pas d'autre ambition que de rendre témoignage à Jésus-Christ.
Non seulement nous croyons à son enseignement sur Dieu et sur l'homme, mais nous le considérons comme le maître de notre vie : car il est vivant à tout jamais depuis sa résurrection. Bien qu'invisible, il est présent, son Esprit nous éclaire et nous guide. Malheureusement, nous ne lui obéissons pas toujours parfaitement, mais alors nous nous repentons de nos fautes, car nous admettons qu'il a droit à une obéissance absolue de notre part.
Nos désobéissances à la Loi de Dieu devraient nous valoir un châtiment terrible : être à tout jamais séparés de Dieu dans la mort ; voir toute notre vie n'aboutir qu'au grand trou noir de la tombe, et en attendant être angoissés à chaque signe avant-coureur de la mort : souffrance, chagrin, échecs, incertitudes, etc. De tout cela, le Christ nous délivre : tout ce qui peut nous arriver de pire, il l'a subi en mourant sur la croix, et à cause de cette mort nous n'avons plus rien à craindre : notre dette envers Dieu est payée, sans que nous ayons rien à ajouter (c'est pourquoi la croix est devenue le symbole universel du Christianisme) ; dès à présent, notre vie est transfigurée, elle a un sens, elle est éternelle.
Et maintenant, deux questions :
Comment connaissons-nous le Christ Jésus ?
Comment sa mort sur la croix nous profite-t-elle ?
Les réponses à ces deux questions sont les deux fondements de la foi chrétienne :
Dieu, le père qui nous crée, le Fils Jésus-Christ qui nous sauve, le Saint-Esprit qui nous éclaire et nous conduit, ce Dieu unique et vrai, nous le connaissons parce quil nous parle. Comment ? Par la Bible. La Bible, qui nous montre comment Dieu agit, nous éclaire donc sur les intentions de Dieu à notre égard et sur le sens de notre vie. Elle est la seule source de vérité religieuse, la seule autorité en matière de foi.
La croix, c'est un fait : il ne dépend pas de nous que ce soit arrivé ou non. Dans la Bible, Dieu nous demande simplement davoir foi en ce quil nous dit quand il nous montre que la mort du Christ et sa résurrection signifient quil nous pardonne gratuitement (c'est cette joyeuse nouvelle qu'on appelle l'Évangile). Nous sommes donc sauvés par la foi : les « bonnes uvres » que nous pouvons faire par amour pour Dieu ne sont pas la cause de notre salut, mais sa conséquence.
Voilà, ami lecteur, vous connaissez l'essentiel de la foi protestante.
Le vocable « protestant » vous choque-t-il par son apparence négative ? Ouvrons un dictionnaire. Le verbe « protester » nous donnera tout d'abord une acception positive. Protester : « assurer fortement, publiquement ». Voyons aussi le verbe « attester, certifier, assurer la vérité ». Nous nous apercevons que ces deux verbes, protester et attester, ont la même racine « testis » qui signifie témoin, et « testari » qui signifie témoigner. Jésus a dit à ses disciples qu'ils seraient ses témoins. Les protestants sont des chrétiens qui assurent fortement, publiquement que Jésus-Christ est le seul Sauveur, l'unique Médiateur et le Seigneur révélé par l'Écriture Sainte, seule autorité en matière de foi. Être protestant, ce n'est donc pas, comme on le pense habituellement, protester toujours contre quelque chose ou quelqu'un, mais bien, à la suite d'une option nettement personnelle, protester de son attachement à Jésus-Christ par sa pensée et par ses actes.
A propos du libre examen que Rome reproche au protestantisme et qui est si cher au cur de tout chrétien évangélique, laissons parler le pasteur R. de Pury. « Nous entendons revendiquer sans vergogne et sans limite pour la foi chrétienne la pleine liberté d'examiner librement les Écritures, et non seulement la pleine liberté mais le plus strict devoir. Assurément le protestantisme réclame et proclame non pas seulement le droit mais la nécessité du libre examen des Écritures, sachant que la foi ne saurait être elle-même et revenir à elle-même sans un tel examen... On devrait même dire que l'examen de la Bible ne devient vraiment libre qu'au moment où on a découvert l'autorité du Seigneur dont parle cette Bible... »
Une série de questions vous viennent encore à l'esprit : Mais tous les chrétiens ne sont-ils pas Protestants ? Pourquoi cette séparation entre catholiques et protestants ? Est-il nécessaire de maintenir le protestantisme, puisque le catholique aussi croit en Jésus-Christ ? Nous allons essayer de répondre simplement et loyalement.
Vos questions sont inévitables dans un pays où tout le monde est censé être catholique et où les quelques protestants qu'on rencontre apparaissent comme des gens ayant des idées particulières et bizarres, des individualistes mettant une sorte de point d'honneur à ne pas faire comme tout le monde. Mais savez-vous qu'en Suède par exemple, ou dans certaines régions dAllemagne, de Grande-Bretagne ou des États-Unis, vous poseriez la question inverse : « Comment peut-on être Catholique ? » Il y a dans le monde autant de chrétiens non catholiques que de catholiques romains. Seulement, le catholicisme se glorifie de ne former qu'une seule Église avec un seul chef, le Pape, et de remonter en droite ligne et sans interruption au Christ et aux apôtres ; les protestants, dit-on, sont divisés en une poussière d'Églises et ne remontent qu'à 400 ans. Ce sont simplement des « séparés », des « hérétiques » ; l'unité des chrétiens ne peut se faire que par leur retour dans le sein de lÉglise Romaine.
Eh bien ! Nous vous le demandons : la véritable question est-elle là ? Être dans la vérité, est-ce une affaire de tradition historique ? L'existence pendant 1900 ans d'une institution religieuse portant à peu près le même nom durant tout ce temps est-elle à elle seule une garantie contre l'évolution dans un sens erroné, contre l'oubli des premiers principes et contre le foisonnement progressif d'idées et de pratiques étrangères à l'Évangile dans son sein ? Non certes. Laissez-nous donc à notre tour vous poser une question : les deux fondements de la foi chrétienne dont nous vous avons parlé, subsistent-ils sans altération dans le catholicisme ?
La Bible est-elle bien l'autorité suprême en matière de foi et de vie, ou bien le dernier mot revient-il au « magistère romain » ? Jésus-Christ est-il bien le seul Seigneur et Sauveur, ou bien y a-t-il, en dernier ressort, soumission aux instances de lÉglise, et le salut doit-il être gagné, au besoin, avec l'aide d'intercesseurs humains, tels les Saints et la Vierge Marie ?
Voilà pourquoi il y a des « protestants », parce qu'ils croient fermement que le Christ est le seul Seigneur et Sauveur, que la Bible est au-dessus de lÉglise, et que l'homme ne saurait mériter le ciel.
Ce n'est pas que Luther et Calvin aient voulu être des fondateurs d'églises ou de sectes : ils voulaient que l'unique Église redevienne vraiment chrétienne et évangélique, et cette Église, hélas, les a rejetés !
Et maintenant, voici quelques précisions sur l'organisation religieuse des communautés protestantes.
Il existe dans le monde quatre confessions protestantes principales : langlicanisme, le luthéranisme, le calvinisme et les diverses dénominations de type baptiste.
Les Anglicans forment une communion très unie et cohérente, qui a beaucoup de formes extérieures semblables à celles de lÉglise romaine : évêques, forme du culte, etc., mais dont la Confession de foi est calviniste.
Les Luthériens sont aussi unanimes quant à leur foi, formulée dans un texte appelé Confession d'Augsbourg. Mais ils sont organisés en Églises nationales (une Église luthérienne dans chaque pays ou région). Les formes de leur culte sont assez variables, tantôt proches de l'anglicanisme, tantôt du calvinisme.
Les Calvinistes se nomment plus volontiers Réformés ou Presbytériens. Il existe plusieurs Confessions de foi calvinistes, semblables quant au fond ; mais l'unité doctrinale est moins grande que chez les Luthériens (la plupart des sectes ont été fondées par des dissidents dÉglises presbytériennes ou de l'anglicanisme). Même cloisonnement national ou provincial que chez les Luthériens. L'organisation est du type démocratique (dit « presbytérien-synodal ») et le culte a des formes très simples.
Notez que la distinction entre Luthériens et Réformés, si elle a encore son importance au niveau des théologiens et des autorités ecclésiastiques, n'en a plus guère de nos jours aux yeux des fidèles.
Les Baptistes ou assimilés (anabaptistes, mennonites, pentecôtistes, etc.) ont en commun comme rite fondamental le baptême par immersion des adultes croyants. C'est parmi les Baptistes que l'on trouve le plus de dissidences concernant les questions relatives à la forme du culte et à l'organisation de l'église. C'est pourquoi souvent ils se groupent en petites communautés indépendantes (« libres ») dans lesquelles seuls les « professants » (cest-à-dire les fidèles confessant activement leur foi) peuvent participer aux charges de l'assemblée. Ces assemblées ne se sont pas jointes aux ensembles cuméniques.
Pour être complet, il faudrait mentionner les innombrables sectes. Attention ! Ne confondons pas les Églises Protestantes et ces principales sectes non-chrétiennes : « Témoins de Jéhovah », « Science Chrétienne », « Mormons », « Antoinistes », « Théosophes », « Rose-Croix », « Anthroposophie », « Spiritisme », « Amis de l'Homme »...
Nous vous mettons en garde contre l'idée facilement répandue que toute organisation religieuse d'allure quelque peu excentrique est une « secte protestante » (il y a du reste de nombreuses sectes d'origine catholique, ou orthodoxe, ou juive, ou musulmane, ou bouddhiste, etc.). Procédé infaillible pour reconnaître une secte : demander s'il existe une part de vérité ou une possibilité de salut ailleurs que dans l'adhésion sans condition au groupe en question et à son enseignement. Si on vous répond « non », il s'agit bien d'une secte. L'immense majorité des vrais protestants sont convaincus, au contraire, que la vérité totale est dans la Bible, non dans l'enseignement des Églises, et que le salut est donné par la foi en Jésus-Christ, et non par l'incorporation à telle ou telle communauté religieuse.
Vous avez peut-être assisté à un service protestant appelé communément « culte ». Vous avez remarqué qu'il se célèbre dans la langue du pays et que la prédication y tient une grande place. Vous savez sans doute que les protestants ont conservé les deux sacrements bibliques : le Baptême et la Sainte Cène (communion) et que les pasteurs sont le plus souvent mariés et pères de famille. Vous connaissez, ou vous connaîtrez si vous venez à la foi évangélique, une foule de détails pratiques que nous ne pouvons énumérer ici. Mais sachez bien surtout que tout cela est relativement secondaire par rapport aux fondements de la foi tels que nous vous les avons exposés. Il est navrant de constater combien les gens ne s'intéressent, en fait de problèmes religieux, qu'à des détails de pure forme ou à des croyances accessoires. Pris au sérieux, le fait religieux nous met avant tout en face de deux questions, qui sont des questions de vie ou de mort :
Où est la vérité ?
Où est le salut ?
Comprenez bien, ami lecteur, qu'à côté de ces deux points le fait de manger le vendredi de la viande ou du poisson, de prier assis, debout ou à genoux, de vouvoyer ou de tutoyer Dieu, est bien peu de chose. Les protestants n'ont d'autre ambition que de proclamer avec les anciens témoins :
« Cieux, écoutez ! Terre, prête loreille, car le Seigneur parle ! » (Esaïe 1:2)
« Il ny a sous le ciel aucun autre nom (Jésus-Christ) qui ait été donné parmi les hommes par lequel nous devions être sauvés. »
(Parole de l'apôtre Pierre dans les Actes des Apôtres 4:12)
Pasteur Marcel Demaude
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Un passé glorieux : LA REFORME EN BELGIQUE
Bien avant le XVIème siècle, un désir très prononcé de réforme religieuse se fait jour dans notre pays comme dans toute la Chrétienté. L'état de Église romaine donne peu de satisfaction aux âmes sincères, assoiffées de vérité. Tout en restant dans lÉglise, beaucoup de croyants mettent en discussion les dogmes ou prétendent entrer directement, sans l'intermédiaire de Église, en communion avec Dieu. Un petit troupeau de fidèles, souvent dispersé, pousse la hardiesse jusqu'à marcher librement aux côtés de lÉglise officielle.
Dissidents religieux, mystiques et, plus tard, humanistes, peuvent être tous considérés, par quelque côté, comme les précurseurs de la Réformation du XVIème siècle.
Par exemple, les béguinages, répandus en Flandre et dans les régions voisines, sont des associations d'hommes ou béguards, et de femmes ou béguines, dans lesquelles chacun vit à son goût, en exerçant un métier, tout en se soumettant aux exercices religieux en commun.
Ils lisent le Nouveau Testament dans la langue du peuple et pratiquent la pauvreté évangélique. Lambert le bègue (1131) devient prêtre de la paroisse de Saint-Christophe à Liège. Il y fonde un béguinage. Il traduit en français les épîtres de Paul. Dans ses prédications, il dénonce hardiment les abus de lÉglise romaine et il annonce le salut en Jésus-Christ. Accusé d'hérésie, il est privé de sa charge ecclésiastique. Il n'en continue pas moins à prêcher dans les rues de Liège. Souvent injurié et maltraité par la foule excitée, il est finalement jeté en prison. Quelques amis réussissent à le faire évader et, avec leur aide, il se réfugie en France.
Réagissant contre la scolastique, qui accorde une importance écrasante aux subtilités de la dialectique, les Mystiques du Moyen Age insistent sur le sentiment religieux et sur la possibilité d'entrer en communion directe avec Dieu. Dans ce domaine, les Pays-Bas comptent trois personnalités de tout premier plan : Jean Ruysbroeck, surnommé l'Admirable, qui laissa plusieurs ouvrages d'édification et entre autres, ce chef-d'uvre littéraire : « L'ornement des noces spirituelles » de Gérard Groot, le fondateur d'un nouvel ordre religieux : « Les Frères de la vie commune », qui répand largement l'esprit évangélique. Thomas A Kempis, l'auteur présumé de l' « Imitation de Jésus-Christ ».
D'autre part, l'Humanisme prépare la Réforme par le retour aux origines du Christianisme, et par la méthode du libre examen appliquée aux problèmes religieux.
Au XVIème siècle, la Belgique est déjà un carrefour de l'Europe. Un prince, né à Gand, Charles-Quint, règne sur la moitié du monde. D'autre part, depuis plus d'un siècle, la réforme de lÉglise catholique romaine « dans son chef et dans ses membres » est à l'ordre du jour. Trois conciles tentent cette épuration, mais en vain. Le geste de Luther ne fait que polariser ces tendances profondes. C'est pourquoi on peut affirmer que la Réforme est à la fois européenne et nationale, comme l'écrivit Charles de Rémusat : « La Réformation du XVIème siècle est un événement européen ; elle a éclaté presque au même instant dans les principaux pays de l'Europe. En moins de dix ans, elle avait envahi l'Allemagne, la Suisse, la France, lAngleterre ».
Dès 1519, Érasme signale à Luther que ses livres sont lus à Anvers et qu'un mouvement de rénovation spirituelle est amorcé par le prieur du couvent des Augustins, Jacques Praepositus. La répression sévit et le 1er juillet 1523 deux moines, Henri Voes et Jean van Esschen sont brûlés vifs à Bruxelles. La Belgique a ainsi le « triste honneur » de donner à la Réforme ses premiers martyrs.
L'inquisition et les placards de l'empereur vont poursuivre implacablement les réformés. Quoique le nombre des martyrs s'élève à plusieurs milliers, les protestants n'en continuent pas moins, avec courage, leur action rénovatrice. Non seulement des communautés luthériennes, zwingliennes, anabaptistes et calvinistes se fondent, mais la ville d'Anvers est un des plus grands centres d'impression de la Bible.
Le calvinisme, qui se manifeste dans nos Provinces dès 1540, va donner à la Réforme une orientation nouvelle : liberté religieuse et liberté politique vont s'unir, surtout après l'accession au trône de Philippe II, favorable aux Espagnols plutôt qu'aux Belges. Le calvinisme est en effet organisé et dynamique, il façonne des caractères : Guillaume de Nassau, les frères Marnix, Guy de Brès, etc. L'esprit démocratique dont il est imprégné satisfait les Belges qui voient leurs libertés menacées sous le joug espagnol.
De Genève, Calvin, qui a épousé la Liégeoise ldelette de Bure, suit de près les événements et, dès la fondation de lAcadémie, forme des pasteurs belges.
En 1566, on compte 300.000 réformés. Le joug de l'inquisition et des placards devient intolérable, même aux catholiques. Deux mille nobles forment un Compromis et présentent une requête à la Gouvernante Marguerite de Parme. On les traite de « gueux ». Le cri « Vivent les Gueux », devient le slogan des protestants. La Gouvernante tente d'endiguer le flot, et c'est alors la poussée de fureur populaire connue sous le nom d'iconoclastie.
Le roi Philippe II jure de se venger et envoie le duc d'Albe à la tête de 12.000 vétérans. La répression est horrible : le « Conseil des Troubles » condamne à mort par « fournées », de 8.000 à 18.000 personnes (chiffre affirmé par le duc lui-même). L'émigration est énorme : plusieurs dizaines de milliers de personnes se réfugient à l'étranger.
Les Gueux des bois et les Gueux de mer réagissent et, après des revers, tiennent en échec les troupes du duc dAlbe. Le roi, déçu, le rappelle en Espagne.
Une période troublée succède au départ du duc, les troupes espagnoles se révoltent. Les modérés signent la Pacification de Gand. En 1577, un comité insurrectionnel de 18 membres s'empare du pouvoir à Bruxelles. La ville deviendra une république semblable à Genève. D'autres villes suivent : Gand, Anvers, Bruges, Courtrai, Ypres, Tournai...
Philippe II envoie comme gouverneur Alexandre Farnèse, et ce brillant général s'empare successivement des villes de Tournai (1581), Ypres, Bruges, Gand (1584), Bruxelles, Malines et Anvers (1585). Seule Ostende résistera jusqu'en 1604.
La scission des 17 Provinces est consommée par les armes : celles du Nord (les Pays-Bas actuels) vivront indépendantes leur « siècle d'or » grâce en partie à l'importation calviniste du Sud, celles du Sud (la Belgique actuelle) seront « recatholicisées » par les archiducs Albert et Isabelle. En Belgique, une nouvelle vague d'émigration s'ensuit, que certains estiment à 100.000, d'autres à 300.000 personnes et se poursuit de 1585 à 1648.
Des Églises wallonnes nombreuses se développent en Allemagne, en Angleterre, aux Provinces-Unies, et jusqu'en Hongrie et en Pologne. D'autres émigrés colonisent le Nouveau Monde et fondent la Nouvelle Belgique (actuellement ville et État de New York). D'autres encore vont rénover la métallurgie suédoise ou fonder la ville de Batavia en Indonésie.
En Belgique les villes sont désertes, les campagnes dépeuplées. Quelques îlots protestants subsistent à Bruxelles, à Anvers, à Gand, à Maria-Horebeke près dAudenarde, au-delà de la Meuse : Hodimont-Verviers, Olne-Dahlem, Eupen, au Borinage enfin. Ces communautés se terrent en attendant des jours meilleurs.
Après la défaite de Louis XIV la Hollande exige, pour se protéger des invasions françaises, l'établissement de garnisons le long d'une « Barrière » formée par les villes de Namur, Tournai, Menin, Fumes, Warneton, Ypres. Ces troupes, accompagnées d'aumôniers, ont leurs temples, et grâce à leur présence, des Églises se regroupent à Tournai-Rongy et à Namur.
Par son Décret de Tolérance du 12 novembre 1781, l'empereur Joseph Il accorde aux protestants la liberté de conscience, mais soumet la liberté de culte à certaines restrictions. Ce Décret permet aux réformés de se regrouper et de se compter. C'est alors que se reconstituent les plus anciennes communautés de notre pays.
Les rares Églises qui ont pu subsister vivent indépendamment et repliées sur elles-mêmes. Les Articles Organiques du 18 Germinal An X (8 avril 1802), promulgués par le Premier Consul, accordent à ces communautés une existence légale.
Pendant cette période se développent : l'Église Évangélique Protestante de Belgique (jusqu'en 1957, elle s'intitula Union des Églises Évangéliques Protestantes de Belgique) dont le Synode, reconnu par l'État Belge, jouit de ce fait d'une position officielle, et Église Chrétienne Missionnaire Belge (1849), issue de la Société Évangélique Belge (1837). Celle-ci se réclamant de principes libristes n'accepte aucun subside de État.
Au cours de cette période d'autres oeuvres se créent : la branche belge des Y.M.C.A., les Assemblées de Frères ou Frères Larges (1854) et les Assemblées Chrétiennes Évangéliques ou Darbystes.
En 1874, le pasteur N. De Jonge, lance une oeuvre d'évangélisation dans la région flamande du pays, la « Silo Vereeniging » en rapports étroits avec lÉglise Évangélique Protestante de Belgique.
En 1889, l'Armée du Salut ouvre son premier poste en Belgique dans la région flamande, suivi bientôt de postes francophones.
En I892, venant du Nord de la France, une uvre baptiste débute dans le Hainaut. Par la suite, elle deviendra I'Union des Églises Évangéliques Baptistes.
En 1894, les Églises Réformées des Pays-Bas (Gereformeerde Kerken) prêchent lÉvangile en Flandre.
À côté de ces dénominations, qui s'adressent plus particulièrement à la population belge, il faut signaler un certain nombre de paroisses anglicanes qui, ayant existé sous l'ancien régime, se réorganisent après Waterloo et sont reconnues par État Belge.
La première guerre mondiale porte un rude coup d'arrêt au protestantisme belge, et certaines Églises ne retrouveront jamais leur vitalité du XIXème siècle. D'autre part, elle permet une extension nouvelle par la création d'autres dénominations, dans les régions flamandes et francophones. En 1919 la Mission Évangélique Belge est créée. Parmi ses activités, il faut souligner la fondation de l'Institut Biblique (bilingue) qui a déjà donné plus de 200 évangélistes et pasteurs.
En 1922 la Mission Méthodiste Épiscopale est organisée et passe progressivement de l'aide sociale à l'évangélisation. La Conférence Belge de lÉglise Méthodiste, qui fait partie du Diocèse de Genève, est divisée en deux districts et se rattache au Méthodisme mondial.
Le mouvement de Pentecôte atteint notre pays en 1927 et crée plusieurs assemblées. Un grand nombre de celles-ci se fédérèrent en 1960 dans une Union des Églises Évangéliques de Pentecôte. Cette dernière compte à son actif la fondation d'un Institut Biblique.
Après une longue éclipse, les Églises Luthériennes s'installent à nouveau en Belgique.
Après trois siècles d'absence, les Mennonites reprennent le contact avec la Belgique en 1953.
Dès 1904, lÉglise Évangélique Protestante de Belgique et lÉglise Chrétienne Missionnaire Belge créent la Société d'Histoire du Protestantisme Belge.
En 1910, ces deux Églises fondent la Société Belge de Missions Protestantes, et après la deuxième guerre mondiale, les Gereformeerde Kerken se joignent à cet effort missionnaire.
En 1923 se crée la Fédération des Églises Protestantes de Belgique. Celle-ci groupe lÉglise Évangélique Protestante de Belgique, lÉglise Chrétienne Missionnaire Belge, lÉglise Méthodiste, l'Union des Églises Baptistes et les. Gereformeerde Kerken.
En 1979, toutes ces dénominations fusionnent - à l'exception de l'Union des Églises Baptistes - et constituent lÉglise Protestante Unie de Belgique, reconnue par les Pouvoirs Publics.
Pendant la deuxième guerre mondiale des cours de théologie sont organisés à Bruxelles, et en 1950, la Faculté de Théologie Protestante est fondée. Fruit des efforts conjugués de trois Églises, la Faculté de Théologie, bilingue depuis 1954, prépare les candidats au ministère pastoral et les professeurs de religion.
Citons encore : la Société Biblique Belge, les cours de religion protestante institués à tous les degrés de l'Enseignement officiel, les aumôneries militaire, pénitentiaire et hospitalière, ainsi que les émissions protestantes de radio et de télévision.
Les Églises Évangéliques de Belgique et les uvres qui sont le fruit de leur action commune, veulent manifester à la gloire de Dieu, dans leur liberté et leur diversité, la vraie unité, le véritable oecuménisme en Jésus-Christ.
Pasteur Marcel Demaude
LE PROTESTANT, CET INCONNU ?
Quand Alexis Carrel publia, il y a 60 ans, son célèbre ouvrage, « L'Homme, cet inconnu » il proposait une sorte de reconstruction spiritualiste de l'être humain. Il disait aux hommes qu'ils ne se connaissaient pas eux-mêmes, et il suggérait des voies nouvelles pour appréhender le phénomène humain.
Est-il besoin de préciser que notre propos n'a de parenté avec le projet de Carrel que le titre. « Le protestant, cet inconnu ? » est du reste ponctué d'une interrogation !
Une autre formulation eût été possible, par exemple, « Qui sommes-nous, nous, les protestants ? » ou, plus critique, « Comment peut-on être protestant ? »
Quoiqu'il en soit, notre rencontre procède d'une double démarche. De notre côté, nous avons le sentiment que le protestantisme est largement inconnu, ou méconnu, dans notre pays, où notre importance numérique ne dépasse par le 1 % de la population. Nous constatons souvent que les caricatures et les stéréotypes ont la vie dure. Ainsi, parmi les clichés les plus répandus, relevons au passage des formules telles que « les protestants ne croient pas à la sainte Vierge - avec leur Bible à la main ils se prennent pour des papes - ils sont divisés en une kyrielle de sectes ».
Un mot d'abord sur les racines historiques du protestantisme. Sans pouvoir accorder à cette histoire toute l'attention qu'elle mérite largement, nous y ferons forcément référence. La Réforme s'est caractérisée par une immense aspiration religieuse à l'authenticité, à la vérité, à la liberté. Elle a été l'une des composantes essentielles du grand maelström de la Renaissance, aux XVe et XVle siècles. Elle aboutit à une déchirure majeure de lÉglise catholique romaine. A ce titre, il est clair que le protestantisme est une protestation. Il manifeste un refus catégorique de certains aspects de lÉglise catholique. Mais, selon l'étymologie du mot - protestari veut dire « déclarer publiquement » - le protestantisme énonce un certain nombre d'affirmations. Il se déclare en faveur de valeurs et de principes, qui constituent son unité dans sa diversité.
Ces quelques généralités nous amènent à diviser notre réflexion en trois chapitres. Le premier nous permettra d'une part de souligner le capital commun au catholicisme et au protestantisme, mais aussi, d'autre part, de mettre en évidence ce qui nous sépare.
Dans un deuxième temps, nous tenterons de caractériser les spécificités du protestantisme, qui constituent notre héritage réformé.
Enfin, un dernier chapitre nous permettra de suggérer l'une ou l'autre « valeur » du protestantisme, apte à rencontrer nos situations contemporaines.
Il n'est pas rare d'entendre certaines déclarations insolites comme celle-ci, venant d'une élève catholique dans un cours commun de religion - catholique et protestante : « Nous, les chrétiens, nous croyons que Dieu est le Créateur, mais vous les protestants, vous dites que le monde s'est fait tout seul... »
Ne retenons ici que l'opposition que faisait cette jeune fille entre « chrétiens » et « protestants ». Un simple coup d'il au dictionnaire lui aurait permis de savoir que « le christianisme est la religion fondée sur l'enseignement, la personne et la vie de Jésus-Christ, et qui inclut les catholiques, les orthodoxes et les protestants ».
Notre foi commune a bel et bien Jésus-Christ comme centre. Nous croyons en Dieu comme le créateur des cieux et de la terre, et comme la Providence de ceux qui se confient en lui. Nous avons une même référence : la Bible, qui nous révèle l'amour de Dieu et nous permet de connaître Jésus-Christ, comme notre Sauveur.
Plus surprenant peut-être, nous avons le même credo et nous confessons notre foi par le « Symbole des Apôtres ». Simplement, nous disons « Je crois la sainte Église universelle » ces derniers mots étant du reste la traduction en français de « la sainte Église catholique ».
Du point de vue de la piété, catholiques et protestants prient la même oraison dominicale et un texte commun du « Notre Père » a été adopté dans les deux traditions chrétiennes, il y a de cela bien longtemps.
Comment ne pas citer ici un ouvrage marquant, significatif du dialogue théologique de qualité entre chrétiens catholiques et protestants, le Nouveau Livre de la Foi, publié il y a plus de 20 ans déjà, et qui exposait, sans compromis, « la foi commune des chrétiens ». Publié sous la direction de Johannes Feiner et Lukas Vischer, le Nouveau Livre de la Foi établissait le consensus auquel catholiques et protestants aboutissent. Une première partie aborde la question de Dieu au travers de l'histoire et des courants de pensée, et constate la convergence des opinions notamment à propos du marxisme et de l'athéisme. Catholiques et protestants sont parties prenantes pour aborder la question de Dieu en relation avec la quête contemporaine du sens. Une deuxième partie présente l'accord obtenu à propos de la manifestation de Dieu en Jésus-Christ, en vue du salut du monde. D'autres chapitres font alors l'inventaire des divergences entre catholiques et protestants, d'abord comme des appendices à des convergences plus importantes, telles que la libération de l'homme par la foi, le rôle et l'organisation de la communauté, la vie cultuelle, l'éthique générale, la praxis au travers de questions aussi actuelles que la pauvreté, l'environnement, la guerre et la paix.
Mais une dernière partie porte pudiquement le titre « Questions ouvertes entre les Églises ». Et l'on y trouve les problèmes non résolus : les sources de l'autorité - quelle est la place de la tradition par rapport à la Bible ? ; la grâce et les oeuvres - le synergisme ou l'action complémentaire de la grâce et des oeuvres, pourrait-il ouvrir des pistes nouvelles ? ; les sacrements - où l'opus operatum (l'acte agissant par lui-même) reste inconciliable avec le caractère de mémorial ou de symbolisme des pratiques cultuelles protestantes. Sont aussi évidemment au cur du contentieux : Marie, le magistère de lÉglise, les nouvelles approches théologiques, le dogmatisme et tant d'autres choses encore.
Mais en concluant cette première partie de notre réflexion, il faut encore souligner la concordance d'aspiration. Catholiques et protestants, notre ambition et notre raison d'être sont l'obéissance à Dieu et l'amour du prochain.
Alors il est temps maintenant d'aborder la 2ème partie de notre 1er chapitre : ce qui définit le protestantisme, c'est aussi ce qui le sépare du catholicisme.
Dans l'enthousiasme qu'a souvent suscité le dialogue oecuménique, la tentation existe de minimiser les points de désaccord. Il existe aussi une tendance populaire au nivellement, du genre - si vous me passez l'expression - de « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! » Et l'on peut comprendre que dans notre société matérialiste, l'intérêt pour le débat théologique soit réduit à sa plus simple expression : « Oh ! vous savez, du moment qu'on ait la foi... » Et pour laconique et ambiguë qu'elle soit, la formule coupe les ailes à un dialogue digne de ce nom. Car, précisément, un dialogue fécond demande la clarté. Définir avec précision les points de désaccord est au moins aussi important que de s'émerveiller des points de convergence. Il est du reste plus indiqué, de nous émerveiller du climat serein, qui prévaut aujourd'hui, lorsque sont cernées les oppositions. La contribution la plus significative dans les échanges cuméniques, nous paraît être cette capacité nouvelle d'une écoute calme et irénique des points de vue du vis-à-vis, même si ceux-ci apparaissent incompatibles avec les convictions, tout aussi fermement établies, de l'autre partie !
Le Professeur Laurent Gagnebin, de la Faculté de Théologie protestante de Paris, a cette parole de sagesse : « Mieux vaut une opposition franchement reconnue et assumée qu'un dialogue qui sombre dans la confusion ». Et il propose une formule lapidaire qui caractérise le désaccord entre protestants et catholiques : le problème passe par une femme, un homme et une chose. La femme c'est bien sûr Marie, mère de Jésus ; l'homme, c'est le pape et la chose, c'est le sacrifice de la Messe.
Cette formulation, un peu à l'emporte-pièce a l'avantage d'être simple, courte, facile à retenir comme points de repère. Car ces trois mots : « une femme, un homme, une chose » font vibrer trois cordes, sensibles au cur du protestant. Ces trois mots concentrent la protestation, presque cinq fois séculaire, des Réformateurs et de leurs héritiers spirituels. Ces trois mots, enfin, et les doctrines qu'ils recouvrent, rassemblent dans le même refus toutes les familles du protestantisme.
Voici d'abord une affirmation qui surprendra peut-être certains amis catholiques. Dans une large majorité, les Églises protestantes confessent la naissance virginale de Jésus et gardent un immense respect pour la mère du Seigneur. Leur opposition porte bien plutôt sur la mariologie et sur le culte de la Vierge. Une chose, pour nous, est de nous associer au Magnificat, disant avec Marie « Je loue la grandeur du Seigneur, mon cur est plein de joie à cause de Dieu, mon Sauveur, car il a bien voulu abaisser son regard sur son humble servante ». Une autre chose est d'élever Marie à un rang céleste, et de lui adresser des prières, éventuellement même, de préférence à Jésus, selon la formule célèbre : « Ad Jesum per Mariam », à Jésus, par Marie !
Mais il faut ici signaler un problème paradoxal. Le dialogue cuménique a fait des progrès considérables en bien des domaines de cette foi commune que nous évoquions tout à l'heure. Pourtant, c'est au cours du dernier siècle et demi que les affirmations dogmatiques de lÉglise Catholique à propos de Marie ont été les plus inacceptables pour les protestants. Le Pape Pie IX, en 1854 promulguait le dogme de l'Immaculée Conception, qui est ainsi formulé : « Marie fut préservée, dès le premier instant de sa conception, de la tache du péché originel par un privilège unique de la grâce divine, en raison des mérites du Christ le Sauveur de l'humanité... »
Plus déroutant encore pour nous, protestants, fut la promulgation du dogme de l'Assomption, par le Pape Pie XII en 1954, avec la formulation suivante : « A la fin de sa destinée terrestre, la mère de Dieu, Vierge sans tache, Marie, a été prise, corps et âme, dans la gloire céleste. »
Tel est donc le premier objet de notre protestation, aggravée encore, par rapport au temps de la Réforme, par les deux dogmes récents que nous venons de mentionner.
Le deuxième mot, de la formule lapidaire de Laurent Gagnebin, c'est
En 1560, dans son livre fameux, l'Institution Chrétienne, Calvin écrivait déjà à propos de la primauté du pape : « Voici donc le nud de la matière, à savoir s'il est requis en la vraie hiérarchie ou gouvernement de lÉglise, qu'un siège ait prééminence sur tous les autres, en dignité et en puissance, pour être chef de tout le corps... ». Suivent alors trois chapitres de protestation, où le recours à la raison et à l'autorité de lÉcriture sainte se conjuguent pour proclamer le « non possumus » des Réformateurs. Nous ne pouvons pas accepter l'inflation du pouvoir pontifical. Et ce qui s'appliquait à la primauté de juridiction l'est encore bien plus à la doctrine catholique de l'infaillibilité du magistère papal.
Sur ce point aussi, nous ne pouvons que redire notre perplexité, puisqu'il fallut attendre le 1er concile du Vatican en 1870 pour promulguer le dogme de l'infaillibilité pontificale.
Certes, la théologie a déployé de grands efforts pour expliquer que cette infaillibilité était en réalité l'infaillibilité de lÉglise tout entière. Le Concile Vatican II a complété la formulation de 1870, soulignant notamment que le Collège des Évêques est associé d'une manière explicite à l'acte de la prédication doctrinale infaillible.
Relevons au passage que cette précision permet peut-être de mieux comprendre certaines tensions récentes autour, par exemple, de Mgr Gaillot.
Ainsi, la protestation des Églises issues de la Réforme ne porte-t-elle pas seulement sur l'autorité pontificale mais sur l'appareil tout entier et sur les ministères exercés au sein de lÉglise.
Nous ne pouvons accepter le principe de la succession apostolique, selon lequel tous les membres ordonnés du clergé catholique sont reliés par une continuité historique ininterrompue depuis l'Apôtre Pierre, qui aurait été le premier pape. Cette chaîne, toute formelle, ne garantit pas par elle-même la fidélité au message du Christ et des Apôtres !
Sans doute est-ce le moment de dire quelques mots de ce grand principe protestant du « sacerdoce universel des croyants ». Le sacrifice accompli par Jésus-Christ sur la croix fait de lui l'unique grand-prêtre d'une nouvelle alliance. Tout a été accompli, et on ne trouve, dans tout le Nouveau Testament, aucune allusion à un ministère sacerdotal particulier, aucune espèce de distinction entre des prêtres et des fidèles, aucune reconstitution d'une cléricature. C'est ce qui amène l'Apôtre Pierre à dire aux croyants : « Vous vous édifiez en une maison spirituelle pour être un saint sacerdoce qui offre des sacrifices spirituels à Dieu ». L'Apocalypse ajoute, comme en écho (1:6) : « Il nous a lavés de nos péchés par son sang, Il nous a faits rois et prêtres pour Dieu son Père... ».
Le sacerdoce universel des croyants rend compte de ces dispositions nouvelles selon lesquelles tous ceux qui ont cru exercent un service dans le monde, y témoignent du salut accordé par Dieu en Jésus-Christ. Ce n'est pas l'apanage de certains spécialistes, c'est le rôle de tous les croyants. On comprend mieux dès lors que ce principe biblique du sacerdoce universel rende plus douloureuse encore pour nous l'affirmation d'une infaillibilité liée au sacerdoce d'une élite, ordonnée selon la succession apostolique.
Le troisième terme de la formule de Laurent Gagnebin était
La doctrine catholique de la Messe, confirmée énergiquement par le Concile de Trente au XVle siècle a évolué plus récemment dans le sens des demandes, exprimées notamment par Luther. La connotation matérielle du sacrement « chosifiant » est battue en brèche par certains textes, comme l'Encyclique « Mysterium fidei » du Pape Paul VI.
Pourtant, la protestation réformée contre l'idée d'un renouvellement du sacrifice du Christ, dans la Messe, garde sa pertinence, par rapport à la piété populaire, largement étrangère aux explicitations théologiques.
Nous n'en sommes plus, évidemment, et nous nous en réjouissons, aux recommandations faites autrefois aux premiers communiants de « ne pas mordre l'hostie, parce que cela ferait mal au petit Jésus ».
Plus sérieusement, Luther voyait dans le caractère sacrificiel de la Messe « la 3e et la plus dangereuse forme de captivité de lÉglise ». Dans l'Institution Chrétienne, déjà citée, Calvin consacre une quarantaine de pages à l'exposé des objections radicales de la Réforme au sacrifice de la Messe selon le rite latin.
Encore une fois, les formulations proposées par le Magistère à propos de la Messe vont dans le sens des plaidoyers protestants. Les Églises protestantes accordent très largement ce que l'on a coutume d'appeler joliment « l'hospitalité eucharistique » aux croyants catholiques, qui peuvent s'ils le désirent partager avec nous le pain et le vin. Mais on ne peut que s'étonner qu'à plusieurs reprises, la hiérarchie ait rappelé qu'il n'était pas permis aux catholiques d'accepter cette hospitalité.
Sans doute suffit-il d'avoir ainsi identifié le protestant, par rapport à son vis-à-vis catholique. Il est temps de passer à notre 2e volet : les spécificités du protestantisme, constituant ce que nous appelons notre héritage réformé.
Au XVle siècle, le latin était, sans conteste, la langue de la culture universelle. Ce sont donc quelques formules latines qui permettent de signaler l'originalité de la démarche réformée. Voici ces formules, que nous allons brièvement commenter.
Sola scriptura, Écriture seule Sola gratia, la grâce seule Sola fide, la foi seule Testimonium Spiritus sancti, le témoignage du Saint-Esprit Soli Deo gloria, à Dieu seul la gloire !
Sur ces cinq formules, quatre se présentent comme des exclusives, en somme : sola. C'est que ces principes protestants s'expriment par rapport à d'autres réalités qui ont une fâcheuse tendance à édulcorer l'essentiel.
Reprenons donc notre bâton de pèlerin pour parcourir ces 5 formules.
Seule, mais par rapport à quoi ? Par rapport aux traditions qui peu à peu s'installent et finissent par être revêtues de la dignité dogmatique. La caricature, évoquée tout à l'heure, du protestant, qui, Bible en main, se prend pour le pape, a un certain fumet de vérité. La seule autorité de référence est en effet la Bible, pour le protestant. Parfois, avec certains dérapages qui conduisent presque à faire de la Bible une personne supplémentaire de la Trinité.
Mais le biblicisme protestant est bien connu et aujourd'hui souvent envié par des croyants catholiques. Que ceux-ci du reste sachent que la désaffection des Saintes Écritures est une insidieuse paresse de l'esprit qui gagne petit à petit, hélas, le monde protestant !
Il n'empêche, la Bible reste pour les protestants la source de la connaissance chrétienne. Elle est et reste l'autorité et la référence.
Si, dans notre première partie, nous avons répété trois fois le non ! protestant au culte de Marie, à l'infaillibilité du pape et au sacrifice de la Messe, c'est à cause du oui ! à la Bible que nous le faisons, déplorant que des traditions aient ajouté des hypertrophies inacceptables à la Révélation. Ainsi que le soulignent les héritiers de la Réforme, c'est lÉglise qui doit toujours être soumise à la Bible, jamais l'inverse. Et c'est en marge de cette affirmation que s'inscrit cette autre formule de toute lÉglise issue de la Réforme. Elle est « reformata semper reformandan » réformée mais devant toujours être réformée. Cette dynamique ne peut exister qu'à l'écoute et à l'école de la Bible !
A l'écoute de la Bible, nous apprenons la grande vérité : « Dieu nous aime et veut nous faire grâce ». Cette vérité redevient chaque fois Évangile, bonne nouvelle, pour qui la reçoit. C'est dire combien Sola gratia est liée à Sola scriptura. La grâce de Dieu est sans doute la plus importante affirmation biblique. Elle précède la loi, même dans l'Ancien Testament. Dans le livre de l'Exode, l'énoncé des dix commandements commence par l'affirmation de la grâce de Dieu : « Je suis l'Éternel Dieu pour toi l Je t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de la servitude. Tu n'auras pas d'autres Dieux devant ma face... » Oui, la grâce précède même la Loi divine. Et elle rend caduque la croyance populaire : « Je n'ai jamais ni tué, ni volé. J'ai toujours donné aux pauvres. Je n'ai jamais fait de mal à personne. Donc, j'espère bien que le bon Dieu me le rendra ».
La pensée protestante s'insurge contre une telle propre-justice et elle dénonce toute tentative de marchandage avec la sainteté de Dieu. Tout est grâce. Tout est offert. Dieu s'est offert en Jésus-Christ.
Tout s'imbrique. Par Écriture seule, sans les traditions, je découvre la grâce de Dieu. La grâce seule, et non la Loi, à laquelle je suis incapable de me soumettre. Je ne peux que recevoir la grâce, par le moyen de la foi, et non par des uvres méritoires.
Ici nous sommes au cur de l'expérience décisive que fit Luther. Moine augustin, il était hanté par la perspective de la damnation éternelle et pourtant, incapable de parvenir à la tranquillité d'âme, malgré ses exercices spirituels, ses mortifications et son ascèse. Et soudain, la lumière ! Préparant un cours de Bible, il tombe sur le verset fondamental de la théologie du salut : « le juste vivra parla foi ». C'est la foi qui sauve et justifie devant Dieu ! Et non les uvres si méritoires pussent-elles être !
La foi seule. Mais la réflexion protestante insiste et met en garde : la foi, c'est bien plus que la croyance. On peut croire qu'il y a quelque chose au-dessus de nous, on peut croire que Dieu existe. C'est une croyance. Mais la foi, c'est croire en Dieu, c'est mettre en lui sa confiance. Et dans ce sens, la foi est seconde par rapport à la grâce. Dieu prend l'initiative, Dieu appelle, la foi est la réponse à cet appel, un élan qui engage l'être tout entier, une manière d'être...
Certains diront, à juste titre, que, dans ce sens, on ne peut pas dire « avoir la foi », qu'il faudrait au contraire, à cause de la foi, ne plus rien avoir, renoncer à toute prétention, à toute possession. La traduction cuménique de la Bible donne, pour le texte de l'épître aux Éphésiens 2:8-9 ces phrases significatives : « C'est par la grâce en effet que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi, vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas des uvres, afin que nul n'en tire orgueil ».
Mais comment parvenir à cette tranquille assurance ?
C'est le Testimonium Spiritus sancti, le témoignage intérieur du Saint-Esprit, comme l'appelle Calvin, qui permet d'accéder aux fruits de la grâce. L'auteur de l'Institution chrétienne l'explique ainsi : « le Saint-Esprit est le maistre intérieur, par le moyen duquel la promesse du salut entre en nous, et transperce nos âmes et qu'autrement elle ne ferait que battre l'air ou sonner à nos oreilles... En sorte qu'à juste cause on le peut appeler la clef par laquelle les trésors du royaume des cieux nous sont ouverts : et son illumination peut est renommée la Vue de nos âmes ».
Inséparable des 3 premiers principes, le témoignage du Saint-Esprit, qui a suscité la Sainte Bible, laquelle révèle la grâce de Dieu, accessible par la foi seule, ce témoignage du Saint-Esprit donne une dignité remarquable à la conscience, à la conviction personnelle.
Le protestant est donc cet homme, cette femme qui lit la Bible, qui, éclairé par le Saint-Esprit, entre au bénéfice de la grâce, par l'élan de la foi et parvient ainsi à une conviction religieuse personnelle. Ici aussi se retrouve en filigrane le phénomène de rejet qu'éprouve le protestant à l'égard de l'autorité spirituelle que d'autres hommes voudraient exercer sur lui. Il le ressent, non pas tant comme une atteinte à sa liberté, mais comme une atteinte à la souveraineté de Dieu (laquelle s'exprime par la rencontre de l'esprit humain avec l'Esprit de Dieu).
Tout naturellement surgit ici le 5e principe : Soli Deo gloria, à Dieu seul la gloire ! Réduit parfois aux trois initiales S.D.G., Soli Deo Gloria est un peu comme un étendard protestant, et en même temps un rappel constant : aucune créature sur la terre ne peut distraire, ne fût-ce qu'une partie de la gloire qui n'est due qu'à Dieu seul. Les protestants se rappellent que les premiers chrétiens préféraient le martyre plutôt que de se prosterner devant la statue de l'empereur de Rome. Et leur affirmation de la seule gloire de Dieu devient du même coup l'affirmation de la dignité de tout homme, puisque tous sont égaux devant Dieu !
Nous voici parvenus au seuil de notre dernier chapitre. Peut-être d'aucuns se seront-ils lassés de ce parcours du combattant, dans des notions ardues et finalement si peu reliées à nos préoccupations quotidiennes. Peut~être beaucoup ont-ils envisagé de se faire vacciner contre la « rabies theologica », la rage théologique, à force d'entendre parler de dogmes, de Conciles, et de formules latines. Peut-être, le protestantisme, ainsi sorti de son armoire ancestrale vous a-t-il semblé parfumé à la naphtaline !
Il est temps donc de dévoiler quelques-unes des « valeurs » protestantes, capables de rencontrer les exigences de notre société contemporaine et de fournir des réponses dignes d'intérêt à des questions pendantes.
Voici cinq de ces valeurs parmi bien d'autres sans doute :
La libération personnelle
La liberté de conscience
La liberté démocratique
Les libertés de la recherche
La simplicité et l'authenticité
C'est évident : la liberté occupe une place de choix dans cette formulation. La première raison de cette priorité à la liberté est liée à lÉvangile. Jésus déclarait apporter la liberté à tous ceux qui en étaient privés. Il disait : « Si moi je vous libère, vous serez réellement libres. » Et lApôtre Paul a osé cette tautologie : « C'est pour la liberté que le Christ nous a rendus libres ».
Nos références théologiques à la grâce de Dieu au bénéfice de laquelle le croyant accède par le moyen de la foi, trouvent ici leurs dividendes ! L'expérience du pardon de Dieu procure une immense liberté, par rapport à nos insuffisances, nos imperfections, nos déficits personnels.
Calvin écrivait à ce propos : « Puisque c'est le Seigneur qui remet, oublie et efface les péchés, que nous les lui confessions pour obtenir grâce et pardon ! C'est le médecin, montrons-lui donc nos plaies... »
Il faut veiller à ce que les consciences ne soient point liées et réduites sous quelque joug quant aux choses que Dieu a laissées en liberté.
Le croyant protestant vit continuellement dans ce rappel de la liberté, que ce soit par sa lecture personnelle de la Bible ou par le culte où sont rappelées les paroles de pardon, après la prière de confession des péchés, que ce soit par la participation au pain et au vin de la Sainte-Cène, de par l'aide que peut apporter un pasteur ou un ami chrétien, dans la prière partagée. Combien n'a-t-on pas besoin d'une telle approche, dans notre monde en désarroi ou la « relation d'aide » devient une exigence élémentaire du bien-être personnel !
La liberté de conscience est d'autant plus une revendication protestante que nos ancêtres spirituels ont éprouvé mille tourments avant qu'elle ne leur soit peu à peu accordée. Celui qui a été libéré de ses remords et de ses chaînes, a une responsabilité auprès des autres, particulièrement quand ceux-ci sont victimes de l'exclusion, de l'exploitation ou de toute autre aliénation.
Nous touchons ici au domaine des libertés démocratiques. Sans prétendre que le protestantisme ait inventé la démocratie, il faut admettre qu'il en fut le partenaire privilégié dès ses premiers balbutiements. L'influence du protestantisme sur la Révolution française est connue, mais plus encore on reconnaît sa griffe dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. C'est que, précisément, l'organisation protestante est foncièrement démocratique.
Face à l'organisation pyramidale du catholicisme et à sa hiérarchie complexe, les héritiers de la Réforme ont élaboré une Église sans hiérarchie, sans prêtres revêtus d'une distinction et d'une autorité spirituelle particulière.
La coordination des communautés protestantes se réalise en synodes, des synodes où siègent, par exemple, pour lÉglise Protestante Unie de Belgique, deux laïcs par pasteur, tant est grande la crainte de voir resurgir 1'ombre sinistre du cléricalisme.
Or, la simple mention de cette crainte démontre que tout, bien sûr, n'est pas parfait dans le protestantisme, mais que sa préoccupation démocratique reste essentielle, et cela jusque dans l'organisation de lÉglise locale, confiée à un Consistoire, dont le pasteur est membre et pas nécessairement président. Pasteur qui est, du reste, élu par l'Assemblée des membres et non pas désigné par les autorités ecclésiastiques.
La liberté de la recherche est une autre exigence du protestantisme qui cadre bien avec les nécessités des expérimentations scientifiques. Et par rapport au catholicisme, jamais le protestantisme n'a élaboré d'Index ni accordé d'lmprimatur.
Alexandre Vinet, célèbre penseur et prédicateur réformé, disait, à propos de la recherche : « La vérité sans la recherche de la vérité, n'est que la moitié de la vérité... Et là où l'erreur n'est pas libre, la vérité ne l'est pas non plus... Et là où l'incrédulité est impossIble, la foi est impossible aussi. »
Mais qu'on ne se méprenne pas. S'il prône la liberté de conscience et la liberté de la recherche, le protestantisme ne conduit pourtant pas à l'anarchie. Dans ce domaine aussi, la référence à la Bible, comme « une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier », guide aussi le chercheur. Un tel principe pourrait trouver d'intéressantes applications dans le domaine si controversé des manipulations génétiques et de la bioéthique en général.
Nous aurions pu ajouter le caractère dépouillé. C'est en effet le mot qui est régulièrement utilisé pour décrire les lieux de culte et les cultes protestants eux-mêmes.
C'est vrai que rien n'est plus étranger au protestant que la pompe et l'apparat ! Il aurait même tendance à les suspecter tant les fastes peuvent recouvrir de leurs voiles l'indigence des convictions personnelles. Dès les premières heures de la Réforme, bien des choses qui procédaient du clinquant antérieur ont été abandonnées. Par exemple, l'usage du latin dans l'office, la traduction de la Bible en langues vulgaires pour la rendre proche de tous et accessible à tous. Dans ce domaine précisément, les premières traductions réformées furent élaborées sur les textes originaux, hébreu et grec. Ceci atteste que la préoccupation d'authenticité est indissolublement liée à la simplicité.
Calvin plaidait pour l'humilité, comme étant la marque par excellence du chrétien. Il disait : « Je requiers seulement que se démettant de tout fol-amour de soi-même, et de hautesse et ambition, desquelles affections et est par trop aveuglé, le chrétien se contemple au miroir de Écriture ». Et précisément, lÉcriture nous recommande, dans la lettre de l'Apôtre Paul aux Philippiens : « Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir inutile de briller mais soyez humbles les uns à l'égard des autres et que chacun considère les autres comme supérieurs à lui-même. Que personne ne cherche son propre intérêt, mais pensez chacun à celui des autres. Ayez entre vous les sentiments qui viennent de Jésus-Christ. »
Assurément, la Bible place très haut la barre de la qualification chrétienne. La teneur même de l'exhortation interdit à quiconque de penser qu'il aurait réalisé effectivement ce programme de vie, qu'il serait déjà arrivé à la perfection. Mais il s'agit de le prendre au sérieux, d'en faire le modèle à suivre. La simplicité qui en découle, accompagnée d'une quête soutenue d'authenticité, correspondent, elles aussi à des aspirations profondes de notre société. Tant d'artificialité, de faux-semblant, de produits frelatés, de langue de bois, de duplicités et de détournements encombrent l'actualité ! La simplicité et l'authenticité protestantes si elles étaient connues et perçues clairement, exerceraient un attrait puissant sur nos contemporains.
Le voilà donc ce protestant méconnu - Vous l'avez entrevu dans sa confrontation avec le catholicisme, dont il est issu. « On se pose en s'opposant » - Vous avez entendu les principes auxquels il rattache sa foi et sa vie - Peut-être emporterez-vous avec vous cette image de liberté, de démocratie, de simplicité, d'authenticité, dont nous aimerions tant qu'elle soit le reflet que nous renvoie notre miroir !
Paul VANDENBROECK.
Conférence donnée à Bruxelles le 17 mars 1995.
LA CROIX HUGUENOTE
Telle
que nous la connaissons, la croix huguenote complétée
par le « Saint-Esprit » en pendentif semble
avoir été imaginée par l'orfèvre nîmois
Maystre demeurant 4, rue du Marché vers 1688 (trois ans après
la Révocation de l'Édit de Nantes).
L'abbé Valette, curé de Bernis, fait état de lengouement qui se manifesta pour cette parure pendant et après l'apparition des « prophètes » cévenols. On rendait ainsi hommage au Saint-Esprit et au sacerdoce universel en portant un insigne irréprochable pour les persécuteurs, puisqu'il dérivait d'une très officielle et très catholique décoration.
Des femmes protestantes ont choisi la croix huguenote comme bijou, de préférence à la croix latine qui avait un caractère catholique accusé et dont Théodore de Bèze avait récusé la figure matérielle.
Cependant, le pendentif des croix huguenotes, même très anciennes, ne se présente pas toujours comme une colombe, mais comme une espèce de boule allongée qui fut appelée en langue d'oc le « trissou » c'est-à-dire le petit pilon destiné à écraser une substance ou un aliment dans un mortier.
L'imagination populaire et la recherche érudite ont pourvu le « trissou » de diverses explications : larmes de lÉglise affligée ou langue de feu semblable à celles qui, à la Pentecôte, se posèrent sur la tête des disciples.
Il s'agirait, selon Pierre Bourguet, d'une ampoule ou petite fiole semblable à la Sainte Ampoule destinée au Sacre des Rois de France : celle que Saint-Rémy aurait reçu du ciel, portée par une colombe pour le baptême de Clovis. La colombe du Saint-Esprit figurait sur cette ampoule vénérée. Aussi ne serait-il pas surprenant que la représentation de la colombe alterne avec celle du réceptacle sacré, sous les croix huguenotes empruntées par les Protestants au symbolisme de la Royauté persécutrice. Hommage héroïque de fidélité au Roi ou signe de reconnaissance habilement camouflé, peut-être les deux à la fois, la croix huguenote dut en partie son succès à son ambiguïté.
Symbole chrétien, la croix a été représentée sous des formes très différentes dans l'art et l'héraldique du Moyen Age.
La croix huguenote dérive de la croix de Malte avec des échancrures triangulaires à l'extrémité de chaque branche, alors que la croix du Languedoc est une croix de Malte dont les branches sont allongées par des triangles qui forment des pointes de flèches.
On dit en héraldique qu'elle est « boutonnée » à cause des boules qui terminent les pointes. Elle présente une grande analogie avec la croix de « l'ordre du Saint-Esprit », instituée par Henri III en 1578 : « croix suspendue d'or à huit pointes émaillée blanc et vert, cantonnée de fleurs de lis, portant à l'avers la colombe rayonnante. »
Plusieurs autres décorations françaises sont conçues d'après ce type de croix : l'Ordre de Saint-Michel fondé par Louis XI en 1469 pour commémorer la résistance du Mont Saint-Michel aux attaques anglaises : l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis créé par Louis XIV en 1693 qui était accessible aux bourgeois comme aux nobles mais dont les non-catholiques étaient exclus ; le Mérite militaire créé par Louis XV en 1759 qui était destiné à récompenser des officiers protestants servant dans les régiments étrangers : la croix de la Légion d'Honneur instituée par Napoléon 1er en 1805.
Dans la croix huguenote, les quatre motifs qui relient les branches entres elles sont des fleurs de lis stylisées qui rappellent celles qui figurent à la même place dans les Ordres royaux de Saint-Michel, du Saint-Esprit, de Saint-Louis et dans le Mérite militaire. Pour Pierre Bourguet, il s'agirait de curs stylisés.
La colombe est un symbole biblique, dont les réformateurs ont admis la reproduction en « image taillée ». C'est la colombe qui avertit Noé que le niveau des eaux du déluge a baissé ! « La colombe revint à lui sur le soir ; et voici, une feuille d'olivier arrachée était dans son bec » (Genèse 8.11). Les quatre évangélistes attestent que Christ, au moment de son baptême, « vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe » (Matthieu 3:16 ; Marc 1:10 ; Luc 3:22 ; Jean 1:32).
Dans l'histoire légendaire de la France, c'est encore la colombe du Saint-Esprit qui apporta à Clovis l'huile de l'onction royale. Conservée à Reims dans une ampoule d'or portant l'image d'une colombe, c'est la même huile qui était censée oindre tous les rois de France. Elle était gardée le jour du sacre par les Chevaliers de la Sainte Ampoule dont l'insigne était la colombe sur une croix de Malte et, au-dessous, une « main d'incarnation » recevant la Sainte Ampoule.
En joaillerie, la colombe du Saint-Esprit est presque toujours représentée la tête en bas et les ailes déployées, volant du ciel vers la terre. Elle est dite « rayonnante ». C'est ainsi qu'elle apparaît au milieu de la croix de l'Ordre du Saint-Esprit et, en pendentif au-dessous de beaucoup de croix huguenotes.
La colombe a souvent été employée, seule, comme bijou. Elle était représentée tantôt avec beaucoup de détails réalistes (bec, plumes, ailes), tantôt en filigrane. Elle était parfois rehaussée d'une ou de plusieurs pierres précieuses : brillant, grenat, rubis ou émeraude. Elle peut prendre l'aspect d'une petite croix.
Le terme de Huguenot, d'abord employé par dérision, a commencé à se répandre vers 1559-1560. Plusieurs hypothèses ont été émises sur l'origine de ce mot. La plus plausible est celle qui le fait remonter à l'allemand « Eidgenossen » qui signifie « confédérés ». Le bijou appelé croix huguenote n'a pris ce nom qu'à une époque récente (fin du XIXe siècle). Il a parfois été appelé croix cévenole.
(Texte communiqué par la Société d'Histoire du Protestantisme Français, 54, rue des Saints-Pères, 75007 Paris).