Une méditation d'Ivaylo Ditchev http://www.geocities.com/ivayloditchev2001/AboutIvayloDitchev.htm sur le livre :
Sloviev, Vladimir Sergeevich, 1853-1900.
Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion. Tr. du russe, avec une introd. par Eugene Tavernier.
Paris, Pion-Nourrit, 1916.
civ,217 p. port. 19 cm.
Ob-A297
At head of title: Vladimir Soloviev.

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IVAYLO DITCHEV
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Donner sans perdre.
L'échange dans l'imaginaire de la modernité
Pourquoi définir l'époque moderne à travers
la crise de l'éthique du don ?
Nous vivons la fin d'une certaine modernité qui fait réapparaître le don sur la scène de la culture comme le salut d'une société déréglée. C'est le temps de l'humanitaire et du retour des communautés anciennes, des appels à la solidarité et aux sacrifices, de la responsabilisation, voire de la culpabilisation des anciens exploités. Le temps et l'espace sociaux sont morcelés par la victoire mondiale d'un marché où les transactions se font à la vitesse de la lumière ; s'agit-il d'une nostalgie de la continuité humaine impliquée par l'échange selon la logique du don, ou assistons-nous à la naissance d'une nouvelle idéologie qui veut dépasser la lutte des classes et opposer les inclus responsables aux exclus assistés ?
Avant de nous demander pourquoi la modernité de "l'arbitraire du signe" semble venir à son terme, il convient de revenir en arrière et d'étudier son avènement : le processus unique dans l'histoire qui démystifie les dettes "ontologiques" et libère l'homme de son prochain et de la terre de ses ancêtres. Deux régimes d'échange - celui qui passe par la jouissance de l'autre (l'éthique du don) et celui qui est fondé sur la jouissance du même (l'éthique du contrat) - changent leurs places dans la hiérarchie de la culture.
L'éthique du don est à la base du rapport intersubjectif ; dépenser pour l'autre, c'est s'emparer de lui à travers sa propre jouissance, l'endetter, s'assurer de son soutien. Cependant, donner et sacrifier ne sont pas de simples moyens : une sorte d'inconscient sépare l'acte généreux du retour éventuel, on apprend à désirer la dépense comme telle, à aimer cet autre à qui on donne. Investir dans son propre prestige, sa renommée ou sa gloire est le tournant dialectique qui rend le "je" autre (et qui est à l'origine de toute identité humaine).
La modernité sera donc définie par l'inversion des places dans la hiérarchie culturelle de l'éthique du don et de l'éthique du contrat. Cela ne veut pas dire que le don aurait disparu ou bien que le contrat n'aurait pas existé avant, mais uniquement que l'usage qu'en font les discours dominants change. Il ne s'agit non plus d'angéliser le don au détriment du contrat comme l'a fait une certaine modernité naïve : si le premier produit des liens communautaires, le second rend l'homme libre de la commu-nauté. En ce sens, ces deux régimes d'échange fondent deux aspects immanents à l'identité humaine, l'un étant en quelque
sorte l'inconscient culturel de l'autre.
Le bouleversement des deux régimes d'échange lors de l'époque moderne ressemble à un krach des valeurs boursières
de l'imaginaire. Tout se passe comme si l'on s'apercevait que la banque n'avait plus de réserves pour garantir ses émissions : les hommes essaient à tout prix de se débarrasser de leurs créances traditionnelles qui risquent de se transformer en bouts de papier; plus ils paniquent, plus la valeur baisse. En Europe industria-lisée, "la mort de Dieu" eut, sur le plan symbolique, un effet semblable : en quelques décennies, l'institution transcendante, qui garantissait nos investissements dans le prochain, s'effondra ;  le seul placement sûr qui restait à l'homme était son propre "moi" qu'il commença à "capitaliser". Les paniques de ce passage sont l'objet du présent essai : panique égoïste, panique de l'effondrement de différences sexuelles, panique devant l'usure irréparable de la vie inéchangeable. Paradoxalement, l'angoisse devant la décadence inévitable du monde occidental n'est que le revers de l'euphorie d'un progrès illimité et de la supériorité absolue de la culture européenne ; le souci du monde moderne de (se) préserver et d'éviter de (se) dépenser suscite l'horreur devant la faillite ultime. Car une culture qui a délégitimé toute perte déraisonnable et qui s'emploie à accumuler, garder, préserver se prive ainsi du levier le plus ancien pour renverser le processus de vieillissement cosmique, et réparer l'usure par le sacrifice d'une partie pour le tout.
Les apories du don sont nombreuses. Subjectivation de l'homme, il obéit néanmoins à une logique sociale objective ; fondement de la conscience morale, il n'est possible que grâce à l'oubli du retour espéré ; il est à la fois généreux et violent envers l'autre. Pour les surmonter, il faudrait prendre en considération la structure triangulaire du don. Pour qu'il y ait confiance dans le don immanent, il faut qu'il y ait don transcendant ; pour pouvoir donner, il faut qu'il y ait quelque chose qui nous soit donné. L'instance absente garantit la validité des obligations par le fait même qu'elle est hors de la portée des acteurs sociaux.1
En ce sens, nous pouvons parler d'une esthétique du don : il n'y a don que quand il y a différence, et c'est la transcendance du "il" esthétique, le "il" absent, qui crée des frontières entre "moi" et "toi". Ces frontières, maintenues par l'inconscient
du don, s'estompent dans la transparence épistémologique, ainsi que dans l'identification éthique : c'est à ce moment là que la "guerre de tous contre tous" peut être déclenchée, que le "moi" se retrouve dans une lutte désespérée avec ses doubles spéculaires.
Dans l'échange selon la règle du don, celui qui crée des liens humains durables au-delà de l'intérêt immédiat,
comporte donc trois participants (ou groupes de participants) : le moi, l'autre immanent et l'autre transcendant. Si les rapports entre parents et enfants, entre hommes et femmes, entre dominants et dominés s'éloignent
du don pour se rapprocher de plus en plus du contrat, c'est que le pôle transcendant du triangle est mis à mal : l'homme ne peut plus légitimement donner ce qui ne lui est pas donné, les différences sociales perdent leur légitimité, toute altérité devient problématique. Quel est ce pôle transcendant qui n'arrive plus à jouer son rôle ? Nous pouvons traduire
la métaphore du Dieu nietzschéen par un universel anthro-pologique :
ce sont les morts qui disparaissent de la scène culturelle, la "mort de Dieu" n'est que la "mort des morts", c'est-à-dire
la libération de l'homme par rapport à son passé. La mobilité sociale, ayant arraché l'être humain au territoire où reposaient ses ancêtres, repousse l'échange avec les morts, étalon de tout échange social, dans la vie privée, et marginalise la tradition. Nos morts seront remplacés par des morts nationaux ou universaux, des Grands Hommes, dont le culte sera célébré par la déesse Raison révolutionnaire, ainsi que par le positivisme scientifique d'Auguste Comte (du coup, la communauté du
clan sera remplacée par la pseudo-communauté de la nation). La culture s'emploie donc à réinventer ses morts; les fils, culpabilisés par la rupture permanente avec les générations précédentes, commencent à fabriquer des pères idéaux plus nobles, plus exemplaires. Or, réinventer les pères signifie réinventer un mode d'échange de dons, construire une communauté.
Les dons des ancêtres absents sont irremboursables; notre rapport avec eux est irréversible et asymétrique. Les morts nous
ont donné la vie, notre identité sexuelle, les richesses dont nous disposons, nous pouvons donc, à notre tour, donner la vie, faire l'amour, redistribuer des richesses. Or, l'irréversibilité du rapport au tiers absent est pensée par la psychanalyse comme interdit. Que faire dans un monde où le pôle du tiers est refoulé et les interdits tombent ? Les figures de l'imaginaire moderne reconstruites ci-dessous seront une tentative pour répondre à cette question : le projet de Fiodorov d'un remboursement
intégral des pères, le fantasme décadent de l'échange des sexes se substituant à l'échange des femmes, la notion d'un l'héritage purement biologique créant un corps immortel incestueux, etc.
Le parallèle entre Orient et Occident permet de mettre en relief les paradoxes de la modernisation. Pour la plupart des penseurs russes de la deuxième moitié du XIXe et le début du XXe siècles démocratie légale, rationalité formelle, espace privé
ou consommation de masse ne suscitent que du mépris. S'il y a une dimension de la modernité qui fascine la gauche comme de la droite, les matérialistes comme les  idéalistes, c'est la délégitimation de la mort.
Cependant, à l'Est, le choix entre la perte et la séparation se pose de manière différente. Soucieux de ne pas (se)perdre, les décadents occidentaux avaient sacrifié la communauté pour concevoir une vie-réservoir qui s'épuise irréversiblement. Les
Russes vont avoir recours à la solution messianique : un super-sacrifice réglera tous les comptes avec le passé, effacera les différences et fusionnera les êtres humains dans la fraternité sans organes, sans différences, sans distances sociales.
La coupure entre les morts et les vivants effectuée par la culture du progrès, est doublée par la coupure entre
les générations. La modernité rompt la continuité des générations : les enfants ne vivront plus comme les parents, ils ne s'habilleront plus comme eux, ne produiront plus de la même manière, ne liront plus les mêmes poésies. Margaret Mead appelle cette culture de la transmission rompue "configurative" ; elle se transforme devant nos yeux en  culture "préfigurative" où ce sont les parents qui ont tout à apprendre de leurs enfants mieux adaptés au monde changeant.2
Les identités ne sont plus transmises d'une génération à l'autre, immuables et éternelles ; la nouvelle culture est fondée sur une dévaluation permanente de ce que Bourdieu appelle les "capitaux symboliques" ; il s'agit d'une fuite en avant permanente plutôt que d'une confrontation. Auguste Comte, apôtre du progrès, ira jusqu'à affirmer que le progrès présuppose "le renouvellement continu, suffisamment rapide" des générations : une vie individuelle trop longue entraverait le mouvement en avant.3
En ce sens, outre le savoir et la richesse, le progrès est également caractérisé par l'accumula-tion infinie de la culpabilité.
De plus, ce sentiment de culpabilité est encore plus fort dans les pays en voie de "rattrapage historique", où le fossé entre les générations se creuse de façon brusque et brutale. Certes, l'universalisme de la raison ne connaît ni frontières, ni territoire.
Pour la première fois dans l'histoire, les cultures particulières sont confrontées non plus à d'autres cultures particulières, mais à un modèle universel - social, économique, politique, culturel4 - à suivre. Et pourtant, cette même modernité reste la fille de l'Europe du nord-ouest; les pays modernes sont des pays particuliers, avec leur histoire, leur culture, leur gloire : ce sont eux qui portent le flambeau de la raison, du progrès et de la démocratie. Cette paradoxale localisation de l'universalisme
déclenche dans les pays "retardataires" une crise identitaire, dont on ne saurait surestimer l'importance. L'identité des nouvelles nations qui se réveillent dans l'ombre des cultures puissantes est bâtarde.
Les pères "naturels" locaux, dépassés et ridiculisés par le développement historique, coexistent dans la culture avec les pères universels des autres : l'héritage des premiers est un fardeau honteux, celui des seconds une convoitise impossible. Comment se débarrasser des pères "naturels" sans perdre sa propre identité, comment sauter par-delà le temps et les frontières sans risquer la soumission ?
Les théories de la modernité se heurtent à une difficulté fondamentale : s'agit-il d'un fait anthropologique, ou bien d'un mode de rapport à soi, de la mort ou du meurtre de Dieu ? Une définition qui s'appuie sur les métamorphoses de l'éthique du
don permet de dépasser cette ambiguïté. Les régimes d'échange dans une culture reposent sur la croyance, le symbolique est ancré dans l'imaginaire.
Il suffit de détruire le socle imaginaire de l'échange pour que l'homme cesse d'investir dans l'autre. C'est bien pour cela que le marxisme peut jouer un rôle réellement révolutionnaire et le freudisme peut avoir une valeur réelle thérapeutique, sans qu'ils soient nécessairement véridiques. Or, après un siècle de travail subversif, aujourd'hui des intellectuels "post-post" s'emploient à produire "de l'or imaginaire" pour rétablir le don et la dette comme norme de l'échange social.
Cependant, il n'est pas facile de situer politiquement une réflexion sur le don, car les positions classiques ont été conçues dans la seule optique de l'échange contractuel. Sur la scène politique le discours sur le don se heurte donc à de nombreux
malentendus. La gauche démystifie toute dette ontologique de l'homme envers le passé, et en même temps son moteur principal est la générosité envers les opprimés, le sacrifice pour la cause, la solidarité face au pouvoir. Pour la droite, le don fait partie du dispositif traditionnel du pouvoir; cependant le communautarisme conservateur exclut, fabrique des ennemis et légitime les inégalités. Au centre, la philanthropie libérale, source de la bonne conscience dans le monde du laisser faire,
semble un parfait exemple du fantasme qui, pour Lévi-Strauss, est au fond de toute utopie humaine : "donner sans perdre".
La difficulté de fonder une politique du don résulte évidemment de l'asymétrie esthétique de l'échange triangulaire qui lui est sous-jacent, ainsi que de sa double nature elle-même : d'une part, le don est partage, d'autre part, il impose la domination du créancier sur le débiteur. La modernité, dans son esprit de pureté et de clarté, va tenter de "mettre de l'ordre" dans les ambivalences du don, de ranger d'un côté le gain, d'un autre la perte, d'un côté Éros, d'un autre Thanatos. La confusion que laisse derrière elle cette entreprise nous confronte à cette question : comment intégrer l'ambivalence fondamentale
de l'être humain - cette même ambivalence qui est à l'origine de l'éthique du don - à notre action politique ?

Avant-propos
Les ambiguïtés de la modernité
1. Choisir son passé
Le mot "modernus"5 entre dans la langue dès le Ve siècle; il est dérivé de "modo" (= juste maintenant) et signifie "présent, récent". On le rencontre chez nombre de penseurs chrétiens qui opposent systématiquement l'antiquité païenne aux nouveaux tempora Christiana, ces derniers étant souvent appelés "modernes". La Renaissance du XIIe siècle, ère de prospérité et de culture, qui se caractérise par un sentiment de fierté et la conscience d'une supériorité de l'époque nouvelle sur celles qui
l'ont précédée, va enrichir le concept. La métaphore célèbre de Bernhard de Chartres comparant les Modernes à des nains juchés sur les épaules de géants peut être interprétée de deux manières : les Anciens sont infiniment plus grands que le Modernes, mais les Modernes sont plus perspicaces que les Anciens, ils voient plus loin parce qu'ils font leur entrée sur la scène historique plus tard que leurs prédécesseurs.
Il s'agit en effet d'un nouveau rapport au passé, fondé sur le refus des "ténèbres", sur la volonté d'en finir avec l'hiatus du
Moyen-Age et de retrouver la "lumière" de l'Antiquité. Ainsi, le regard rétrospectif se dédouble : le passé immédiat est rejeté au profit d'un passé plus lointain (Hegel, participant du même type de modernité, formulera le principe dialectique de la négation de la négation).
La recherche, voire l'invention d'un "nouveau passé" sera l'entreprise majeure des Romantiques dans leur tentative de rompre avec le passé immédiat et de devenir modernes. De nouvelles oppositions sémantiques apparaissent. Ainsi, dans la définition
de Mme de Staël6, "le classique" est identifié à l'Antiquité universelle, alors que "le romantique" renvoie à la quête d'une histoire chrétienne et nationale. Nous pouvons dire que la culture européenne fait un premier pas pour se dégager de l'emprise du passé sur le présent ; les ancêtres, au lieu d'être considérés comme un pôle immuable de l'identité humaine, sont partagés par la modernité naissante en deux camps : elle se donne le choix entre l'exemple des uns et des autres.
Avec son Parallèle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences (1688-1696) Charles Perrault inaugure la querelle célèbre qui va diviser la scène culturelle française pendant une bonne vingtaine d'années. Contre ceux qui voudraient suivre les modèles anciens, l'argument principal de Perrault est aussi simple qu'ingénieux : ce ne sont pas les Anciens qui sont anciens, c'est nous qui sommes les anciens, car nous venons après eux et par conséquent notre culture est plus "âgée" que la leur. Ce bouleversement métaphorique est beaucoup plus important qu'il n'y paraît. Dans la tradition,
les ancêtres sont de vénérables vieillards; plus on remonte en arrière dans la Bible, par exemple, plus les personnages vivent longtemps. L'image du passé implique sagesse et responsabilité, tandis que le présent est représenté comme un être jeune et futile qui est censé suivre l'enseignement du passé. Une telle conception des époques renvoie évidemment au rapport
entre les générations : les jeunes sont censés obéir aux vieux, venus au monde avant eux. De Perrault à Marx et à Spengler, en passant par les Lumières et le Romantisme, cette évidence métaphorique sera renversée : c'est l'Antiquité qui deviendra la jeunesse joyeuse, ludique et créative de l'Humanité, perdue à jamais, alors que la modernité assumera le rôle de la vieillesse sobre, réflexive, hantée par la conscience de la fin imminente.
Les enfants se croient-ils plus âgés que leurs parents ? C'est plutôt, semble-t-il, la structure profonde de la métaphore qui a changé. Les parents commencent à être perçus comme des enfants devenus grands; pour le dire dans le langage de l'époque,
les classiques d'aujourd'hui sont à présent perçus comme "les romantiques d'hier". Tout se passe comme si le fils ne s'identifiait plus au père comme à un père, mais comme à un ex-fils, c'est-à-dire à un être semblable à lui- même, en faisant l'économie de la figure paternelle.
Jadis, les classiques étaient ceux qui présentaient un exemple à suivre; désormais ils ne sont que ceux qui, en leur temps, ont rejeté les exemples. D'une certaine façon il n'y a plus de classiques, plus de pères.7
2. La fuite dans le présent
Progressivement, le sens de "moderne" glisse vers le nouveau, le jamais vu, mais également l'éphémère, le "démodé de demain". L'éternité qui fondait jusque là le cosmos social est en passe de perdre son monopole culturel. Vivre dans l'instant
en cassant les chaînes du temps, cela signifie également qu'on privilégie le bonheur de l'être individuel, qu'on abandonne l'éthique chrétienne du sacrifice de soi pour laquelle toute récompense est nécessairement posée dans un moment qui transcende le présent. Alors que le principe de la négativité se déploie dans le temps, l'éphémère ne peut être que
positivité ; en ce sens, le passage de l'éthique du don à l'éthique du contrat (celle qui prédomine à l'époque moderne) implique un changement dans la structure même du temps social. Au lieu de commencer par le négatif, par la dépense et d'attendre la récompense, le temps des échanges contractuels est fait de moments satisfaisants (ou, plus précisément,
dont l'eidos est la satisfaction) qui ne peuvent être liés que de façon objective, extérieure. Déjà, Bentham avait tenté de fonder l'ensemble des activités humaines sur la seule économie des plaisirs et des déplaisirs, et c'est cela qui lui avait permis de penser la rationalisation de tous les rapports humains.
Après avoir affirmé, dans son essai sur Racine et Shakespeare, que sa génération avait vécu des bouleversements
qui la coupaient des générations précédentes, Stendhal définit la beauté comme une "promesse de bonheur". Ce motif constituera un thème majeur de la nouvelle époque. Il sera repris par Baudelaire, qui ajoutera au bonheur la dimension de l'éphémère ; à travers le présent transitoire et contingent l'homme accède à l'éternel et à l'immuable.8  Dans la mesure où le bonheur fugitif est posé comme la seule justification de l'être, l'homme est contraint de recréer son monde à partir de l'instant
de son bonheur actuel : c'est en cela que consiste l'entreprise impossible de la modernité.
Pourtant, le bonheur lui-même ne semble plus être celui des époques précédentes; l'homme moderne le découvre dans le changement et l'excitation permanente plutôt que dans une ataraxie inébranlable. Georg Simmel écrit : “Notre rythme interne réclame des périodes de plus en plus courtes dans le changement d'impressions ou autrement dit : l'acmé des stimulations se déplace d'une façon croissante de leur centre substantiel vers leur début et vers leur fin (…) Le rythme spécifiquement
"impatient" de la vie moderne ne signifie pas seulement la nostalgie du changement accéléré des contenus qualitatifs de la vie, mais aussi la force de l'attrait formel de la limite, du début et de la fin concomitants.9
Pourquoi aspire-t-on sans cesse au nouveau dans l'art comme dans la vie de tous les jours ? Benjamin semble être
le plus radical : “Peut-être pour triompher des morts”.”10
En effet, il n'y a pour l'homme qu'une nouveauté inconnaissable qui est toujours la même : la mort11; c'est à cette altérité absolue que l'homme moderne veut échapper dans sa recherche de l'éphémère. La nouveauté de la marchandise soumise aux flux et reflux de la mode remplace le sérieux de la condition humaine, refoulé dans une fuite en avant vers un rythme de plus en plus rapide d'échanges sociaux.
Pour la tradition marxiste, le monde capitaliste se caractérise par une substitution des choses aux personnes, par une chosification du vivant; la nouvelle culture est celle du fétichisme de la marchandise. Soulignons que la notion de fétiche, popularisée au XVIIIe siècle par Charles de Brosses et devenue célèbre grâce aux théories de Comte, Marx et Freud, implique
1/ l'adoration apparemment absurde d'objets inanimés ou des animaux (pour Ch. de Brosse, le point de départ est le culte des pierres) et
2/ une certaine crainte des hommes primitifs devant des forces hostiles cachées dans ces objets non-humains
qui dépassent leur entendement.12
Ces deux sens du mot "fétiche" seront gardés dans son emploi moderne pour désigner le déplacement de l'érotisme social de l'autre homme vers la chose :  adorer la marchandise plutôt qu'un autre être humain est aussi absurde qu'adorer une pierre
plutôt qu'un dieu anthropomorphe;  la marchandise qui a échappé à la volonté de son producteur devient une force obscure et menaçante. Le fétiche, écrit Benjamin, évoque la séduction de l'immobile, de l'inorganique, du cadavre.
La métaphore du fétiche pourrait nous aider à comprendre les changements qui interviennent dans le régime d'échanges interhumains et, par conséquent, dans le rapport intersubjectif à l'époque moderne. Il s'agit d'une "démystification" du rapport
à l'objet de cet échange. Au lieu de garder la trace de l'autre - celui qui nous le donne et qui, à travers lui, établit avec nous un lien - l'objet est réduit à une chose morte, l'objet est objectivé, nous sommes seuls avec lui, en le consommant nous le réduisons à néant. Notons également que la marchandise fétichisée (c'est-à-dire dissociée du sujet humain) transforme le temps social en espace13 et semble résoudre le problème fondamental de la vie humaine, en transfigurant miraculeusement l'éphémère en éternité : une fois le temps social de la dépendance d'autrui aboli, l'instant s'étend à l'infini.
La théorie de Freud propose une autre approche de cette question.14 Pour lui, le fétiche est un "substitut"  de l'objet sexuel "normal"; "bien qu'il soit en relation avec cet objet, [il] est néanmoins tout à fait impropre à servir à la réalisation du but sexuel normal".15 L'archétype de tout fétiche semble être le substitut du phallus maternel dont l'absence est déniée par l'enfant.16 Il s'agit en effet d'un déni de la castration dont l'angoisse est provoquée par le manque de phallus chez la femme. Pour éviter de faire la découverte terrifiante du phallus manquant, l'enfant, confronté au corps nu de sa mère, arrête son regard sur un objet qu'il trouve sur son chemin - une chaussette, une chaussure, etc. - pour en faire l'objet pervers de son désir. La chose inanimée est au-delà de la castration, elle est immortelle; c'est donc à travers elle que le sujet peut conjurer sa propre mort et aspirer à l'immortalité. Il en va de même au niveau de la culture : le culte fétichiste de l'artifice dépasse l'échange de mort entre les positions sociales, annule la différence sexuelle, efface les traces du temps irréversible au profit d'un jeu interminable avec des excitations sans satisfaction. Une culture qui a figé son regard sur la chose pour éviter d'être confrontée à la dimension existentielle du mal et de la mort ne peut plus sortir du labyrinthe du présent, elle est prise au piège de sa propre fantasmagorie.17
L'échange sans dette18 qui morcelle le temps social, ainsi que la fuite en avant devant le mal, "déontologisent" l'homme. L'être humain n'a plus de "place naturelle" dans l'Univers, plus de territoire souverain, plus de destin sacré ; il est confronté à des possibilités multiples de vies virtuelles.19 La nécessité n'a plus de légitimité ; c'est la dimension du possible qui devient le fondement de l'identité humaine.20
3. Sens large et sens étroit du  concept
La modernisation des sociétés remplace les valeurs fondées sur la tradition, c'est-à-dire sur le passé, par des valeurs fondées sur la raison, c'est-à-dire sur le présent ; la dette envers le passé est rejetée de façon plus ou moins violente. Ceci sera, pour nous, le sens le plus large du concept de modernité ; un sens plus étroit du terme sera l'intériorisation de la différence entre
passé et présent à l'intérieur du long processus de modernisation, la culture du moi clivé qui commence vers la deuxième moitié du XIXe siècle. En effet, cette conception plutôt nietzschéenne se retourne contre le premier grand théoricien des temps modernes, Hegel : dans la culture de la différence intériorisée, le savoir universel aliéné ne peut plus être "relevé" (aufgehoben) dans le sujet. Déjà Kierkegaard, en combattant Hegel, avait inauguré cette conception du sujet comme
défaillance du système, comme question.21 Les penseurs de la modernité s'emploieront à théoriser ce sujet brisé, situé sur des frontières - entre les superstructures et la base, entre le public et le privé, entre la conscience et l'inconscient.
Mais notre délimitation du concept de modernité se réfère également au développement historique lui-même.
Dans la deuxième partie du XIXe siècle, le monde commence à changer à une vitesse jamais connue, non seulement en ce qui concerne les idées et les mouvements politiques, mais également au niveau de la vie quotidienne elle-même. Baudelaire l'exprime dans son célèbre vers :
“La forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel”22
Il s'agit en premier lieu d'une rupture dans la continuité du mode de vie des générations : les pères ne transmettent plus aux fils leur identité sociale et culturelle ; leurs "capitaux symboliques"23 sont constamment dévalués, car les fils vivront mieux qu'eux.24 Sur le plan économique, on commence à sentir les effets de la révolution technique en Europe et aux États-Unis; sur le plan politique, c'est l'époque de la libération de l'homme et des peuples. Certains événements historiques et sociaux nous donnent une idée de l'esprit du temps : l'émancipation des serfs en Russie par Alexandre II en 1861, l'amendement n° 13 de la Constitution des États-Unis abolissant l'esclavage (1865)25, l'unification de l'Italie et de l'Allemagne, la Commune de Paris (1871), la renaissance et l'émancipation des peuples d'Europe centrale et orientale à la suite de l'effondrement des empires.
Or, la modernité n'est pas seulement l'époque de l'individu; elle est également celle du réveil national.
Dans l'ensemble du monde industrialisé, avec ou sans guillotine, on remplace la figure du souverain par celle de la nation souveraine. Si le souverain est un autre qui représente sur terre l'autre absolu, c'est-à-dire Dieu, la nation ne comporte aucune altérité, car elle est pensée comme communauté immédiate, comme évidence pour tous ceux qui en font partie26; les métaphores du sang, de la terre, de l'esprit du peuple, etc., ne font qu'exprimer cette évidence immédiate. Sur un autre registre, les vernaculaires compréhensibles pour chacun remplacent la langue sacrée qui avait été détenue par le
clergé et qui avait transcendé l'horizon culturel commun. En d'autres termes, la conception de la nation souveraine implique que la transcendance de la volonté sacrée d'autrui fasse place à une immanence (pseudo)naturelle.
C'est le peuple - son Volksgeist, pour parler comme Herder - qui se veut sujet de l'histoire, quelles que soient les figures de sa subjectivation. Le début du XXe siècle verra la transformation de ce nouveau sujet en une masse exclue du processus historique et revendiquant d'y jouer un rôle27.
La notion moderne du peuple, construite dans un processus révolutionnaire contre le souverain, le "père" et la loi transcendante, est essentiellement incestueuse28, car il s'agit d'un refus de la médiation du tiers. Le peuple est fusion immédiate des êtres humains ; ce qui reste de l'altérité se retrouve projeté dans un ailleurs géographique, l'autre, ce sont les autres peuples, les peuples ennemis. Le souverain-père est autre dans le temps, d'une certaine façon il précède ses sujets ; l'altérité des peuples-ennemis voisins ne s'exprime que dans l'espace géopolitique. Quant aux peuples colonisés des autres
continents (le XIXe siècle étant également celui du colonialisme), ils sont assimilés à la nature, aux matières premières pour l'industrie.
Rien n'est perdu à l'intérieur du peuple et rien n'est donné, car il n'y a plus qu'un seul sujet qui échange avec lui-même. La loi du souverain destitué ne peut plus garantir l'unité du cosmos social ; pourtant, sans elle la société risque de se précipiter
dans le chaos (car, pour parler comme Ivan Karamazov, "si Dieu n'existe pas, tout est permis"). C'est à ce moment-là qu'apparaît un substitut de cette loi qui empêche le monde d'éclater : c'est le phénomène moderne des idéologies nationales, culturelles, politiques.29 Le trait essentiel de l'idéologie n'est pas qu'elle est une "fausse conscience" (comme s'il en existait une "vraie") ; l'important est que, à la différence de la loi du souverain, le désir idéologique est celui du même, et non pas de l'autre, qu'il relève du besoin égoïste de l'individu ou du groupe auquel la culture a permis de se libérer. Au lieu d'être
soutenue par un regard transcendant comme l'était l'action morale, l'action idéologique est mue par une règle immanente (pour accéder au but il faut faire ceci, il faut penser cela…); elle est une sorte de technologie du désir moderne.
Nous l'avons dit, il s'agit de l'époque des libérations, de la révolution  chronique. C'est l'époque de la lutte des classes, des sexes, des générations : la plupart des échanges interhumains sont démystifiés comme mensonge et exploitation. Notons
la fondation de la première Internationale ouvrière en 1864 par Karl Marx; l'instauration de la liberté de la presse en 1881 et du système de l'assurance-retraite pour les personnes âgées en France dès 185030 ; la création des premières organisations d'émancipation de la femme et l'admission du mariage civil. L'altérité des positions sociales est mise en question : pour la première fois dans l'histoire, il n'est plus évident qu'on soit riche, femme ou enfant; tout pouvoir de l'homme sur son prochain
est rejeté comme construction artificielle, conçue dans l'intérêt de quelqu'un. Les différences sociales ne disparaissent certes pas, mais elles commencent à perdre leur légitimité : l'homme moderne les démystifie, en dénonce l'arbitraire. Dans cette perspective, la modernité s'avère être la culture de l'arbitraire du signe31, d'un nominalisme radical dans les sphères les
plus intimes de la vie où le possible devient plus légitime que le réel.
C'est également le début du processus que nous appelons aujourd'hui "la mondialisation" : les expositions universelles en sont l'expression symbolique. Depuis le Moyen-Âge, l'Europe avait connu des croisements et des influences mutuelles, qui s'intensifierent de plus en plus pendant l'époque des Lumières et le Romantisme. Pourtant, c'est dans la seconde moitié du XIXe siècle que les arts et les lettres commencent à suivre les modes lancées depuis les grands centres (Paris surtout) et imitées à travers tout le continent. Toutes les cultures européennes auront leurs symbolistes, leurs impressionnistes, leurs
futuristes, et ainsi de suite. Ces emprunts culturels subissent des métamorphoses bizarres dans les différents contextes; dans ce travail, le parallèle entre le cosmisme russe et la décadence en fournira un exemple. La raison universelle n'a pas de patrie, chacun peut y aspirer.
Évidemment, il n'est pas de modernité sans esprit de mondialisation : mais comment ce dernier s'articule-t-il
avec le réveil des peuples qui, eux, se définissent en opposition l'un par rapport à l'autre, en exaltant des particularités réelles ou imaginaires ? Le paradoxe consiste dans le fait que les peuples modernes naissent dans la négation de la transcendance du passé : pour qu'il y ait "peuple souverain", il faut toujours décapiter un souverain32, faire éclater un empire,  accomplir une libération. Étant donc fondé sur une négation du passé (même si les idéologies nationales se réapproprient un autre passé réel ou imaginaire), les peuples suivent tous le même chemin d'affranchissement par rapport aux traditions et de rapprochement vers l'idéal universel, tout en étant opposés les uns aux autres ; si nous comparons ces nouveaux sujets collectifs apparus sur la scène historique, nous serons étonnés par leur remarquable uniformité.33
Last but not least, la modernité au sens étroit que nous avons adopté est une culture réflexive d'auto-négation et
d'auto-dépassement permanents : c'est en cela qu'elle se distingue de la modernisation au sens large qui est inaugurée par la Renaissance et qui trouve son acmé philosophique avec Locke, Descartes et Kant.
La modernité au sens étroit est, entre autres, la critique chronique de la modernité elle-même, déchirée entre la vision de son triomphe et celle de son déclin. Le mouvement en avant est devenu une évidence pour la culture moderne34 ; par conséquent, ce qu'on peut lui opposer n'est plus un quelconque idéal immuable "classique", mais un contre-mouvement en arrière. La force aspirant vers un avenir meilleur n'affronte plus que le spectre de sa propre impuissance. La gauche marxiste, mue par une certaine tendance paranoïaque, cherche à démasquer derrière les faits sociaux une certaine mauvaise volonté, une stratégie, un complot, un sujet tout-puissant "réactionnaire". Nietzsche, lui, assimile la décadence au fait biologique, à la maladie, une démarche poussée à l'extrême par Max Nordau qui, dans sa célèbre analyse médicale de la culture de son temps, réduit toutes les tendances de la pensée et de l'art moderne au dérèglement du fonctionnement du système nerveux :
“Comme manifestations fondamentales de la perturbation intellectuelle de nos contemporains se sont présentés
à tous sur ces terrains : le mysticisme, qui est l'expression de l'inaptitude à l'attention, au penser clair et au contrôle des émotions, et a pour cause l'affaiblissement des centres cérébraux supérieurs ; l'égoïsme, qui est un effet de nerfs sensoriels mauvais conducteurs, de centres de perception obtus, d'aberration des instincts par désir d'impressions suffisamment fortes, et de grande prédominance des sensations organiques sur les représentations ; le faux réalisme, qui procède de théories
esthétiques confuses et se caractérise par le pessimisme et le penchant irrésistible aux représentations lubriques et au mode d'expression le plus vulgaire et le plus sale.”35
L'individu, maître souverain des temps modernes, rejette toute dette "ontologique" envers les générations précédentes, Dieu, le pouvoir ou le savoir, il ne veut répondre que des actes qu'il a consciemment commis. C'est dans cette perspective que Rousseau avait soumis la conception traditionnelle du lien social à une critique radicale : tout lien doit être convention, seule la liberté individuelle est naturelle. Ce n'est pas un hasard si, dans Le contrat social, la notion du don apparaît dans le chapitre sur l'esclavage.
“Dire qu'un homme se donne gratuitement, c'est une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul par cela seul que celui qui le fait n'est pas dans son bon sens. Dire le même chose de tout un peuple, c'est supposer un peuple de fous
; la folie ne fait pas droit.”36
Donner un autre (comme c'est le cas des parents qui donnent leurs enfants "irrévocablement et sans condition") est évidemment contraire à la nature humaine, cette dernière étant définie comme une liberté inaliénable ; cependant, se donner pose également un problème. Selon Grotius, écrit Rousseau, un peuple peut se donner à un roi ; mais ce don même est un acte civil, il présuppose donc une délibération publique. Or, avant de nous interroger sur l'élection du souverain, il "serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple". En d'autres termes, Rousseau nous invite à concevoir le "moi" (qu'il s'agisse du peuple ou de l'individu) en dehors du rapport à l'autre, de lui assigner une nature et une liberté qui précèdent l'échange social. Dans cette optique, je suis avant de rencontrer l'autre : je débarque dans ce monde comme Robinson Crusoë sur son île pour négocier ensuite mes rapports avec l'autre. La conséquence logique tirée de cette prémisse, dans le "Contrat", est que cet autre perd son statut ontologique : le souverain n'est plus que la représentation de l'ensemble des volontés des citoyens,"ne tirant son être que de la sainteté du contrat.
Enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à personne."
La modernité est également le processus d'universalisation de tous les rapports interhumains; les échanges deviennent indépendants des particularismes locaux. Cela implique en premier lieu un changement dans l'attitude envers le passé. L'homme universel ne peut avoir qu'une histoire universelle.
Cela nous permet de comprendre pourquoi Hegel, le philosophe du devenir de l'esprit absolu, est le premier à penser systématiquement la modernité et à en faire une partie intégrante de son système.37
Il la présente non seulement comme le résultat logique d'un développement historique objectif, mais également comme l'effet d'une historicisation de la conscience de l'homme qui, dans l'accumulation progressive de connaissances sur le passé, passe par le négatif (à savoir le rejet de sa propre histoire), pour accéder à l'histoire universelle. La modernité est donc l'époque qui n'a plus d'histoire particulière : elle s'est emparée de l'histoire universelle, de l'histoire de l'humanité toute entière. Notons que, dans sa définition, l'époque des temps modernes (Neue Zeit) commence autour de 1500 avec la découverte du Nouveau monde. Le principe fondamental de cette nouvelle ère historique est celui de la subjectivité. Au niveau socio-culturel, elle se caractérise plus précisément par l'esprit d'individualisme, le droit à la critique, l'autonomie de l'action et la philosophie idéaliste. Quant aux jalons historiques qui marquent le processus de sa réalisation, ce sont la Réforme, les
Lumières et la Révolution française.38
Mais qu'est-ce que l'histoire universelle? Serait-ce une vision du passé qui ferait de tout notre patrimoine comme de
nous-mêmes les héritiers des ancêtres de tous ? Nietzsche, critique farouche de Hegel, aborde ce thème de façon sarcastique. Selon lui, la science historique (une invention moderne) conserve tous les événements du passé sans se demander s'ils sont ou non utiles à l'homme. L'espace de la mémoire, pourrions-nous dire, est devenu abstrait comme l'a été l'espace géométrique dans la philosophie cartésienne : tous les points sont équivalents. L'homme est alors submergé par une avalanche de faits étrangers et dissociés qu'il n'est plus en mesure de digérer : les cailloux de connaissances indigestes font du bruit dans son ventre comme dans le ventre du loup du conte de fées. L'homme moderne, c'est l'homme caractérisé par un dedans auquel ne correspond aucun dehors et par un dehors auquel ne correspond aucun dedans.39
En ce sens, Nietzsche fait apparaître les dangers d'une pensée totalisante. Une fois qu'on a abandonné l'Esprit absolu et qu'on s'est placé du côté de l'homme, l'universel risque de bouleverser la notion même d'identité humaine. Revendiquer un lien avec
l'ensemble du passé, se faire le descendant de tout le monde comme l'exige la modernité, signifie se décentrer, éclater en fragments.
En esquissant un tableau de la nouvelle époque, Hegel souligne le rôle du marché comme champ dominé par la poursuite
d'intérêts égoïstes. Le marché est lié à l'avènement d'un système de dépendance mutuelle généralisée, ainsi qu'à la corruption ou tout simplement à la mise entre parenthèses de la morale sociale.
“Dans la société bourgeoise, chaque individu est pour lui même son but, autrui n'est rien. Toutefois, sans relation
à autrui, cet individu ne pourrait pas atteindre l'intégralité de son but. Pour un but particulier, autrui est donc moyen. Ce but particulier prend alors, à travers la relation à autrui, le forme de l'universalité, et il ne sera satisfait que dans la mesure où il satisfait en même temps le bien d'autrui.”40
Deux moments attirent notre attention dans ce passage. Notons premièrement la dialectique des fins et des moyens. L'autre ne peut plus donner du sens à ma vie : j'ai renoncé à le combattre ou à le séduire, car la seule chose qui m'intéresse est
mon propre bien-être. Plutôt que d'être une fin en soi, l'autre est dégradé en simple moyen dont je me sers pour accéder à d'autres objectifs.
Dans sa célèbre dialectique du maître et de l'esclave41, Hegel établit la structure logique de ces deux types de relation. La
première, c'est la relation du maître envers son semblable. Le maître s'oppose à son semblable, à l'autre maître, mû par le désir d'obtenir sa reconnaissance (Anerkennen). Chacun des deux pairs a pour limite extérieure de son activité l'activité de l'autre ; il intériorise l'altérité de l'autre sous forme de négativité. Par conséquent, chacun, pour s'imposer et être reconnu, est prêt à aller jusqu'au bout, jusqu'à la négation totale de soi-même : la lutte pour la reconnaissance est nécessairement
une lutte à mort. Le deuxième type de rapport, celui du maître et de l'esclave, est d'une toute autre nature. Le jeu des identifications mutuelles n'existe pas dans ce rapport asymétrique; ce n'est pas la personne de l'esclave qui intéresse le maître, mais l'objet de son travail, la chose à consommer ; et c'est vers celle-ci que la négativité de son désir est dirigée. L'esclave n'est que le moyen d'y accéder, il ne peut être la source d'aucune reconnaissance. Dans ce deuxième pôle du paradigme des relations humaines, c'est la chose et non plus l'autre conscience, celle du rival, qui constitue la limite de la conscience du maître :
il n'y a donc plus d'intersubjectivité. Or, le rapport immédiat - la lutte à mort des deux consciences - se trouve médiatisé par le produit du travail vers lequel se déplace l'érotisme social; le désir de détruire l'autre est remplacé par le désir de détruire l'objet de son travail.42 L'objet au sens freudien du terme se transforme en objet tout court; il s'autonomise grâce au travail de celui qui n'a pas le droit d'en profiter. L'autre ne désire plus son prochain : il l'épargne pour l'asservir.
Revenons au passage cité. Le deuxième moment sur lequel il convient de mettre l'accent est celui de la dialectique de la rationalité du tout et de l'irrationalité des activités individuelles. Parmi les interprètes marxistes de Hegel, ce thème a été plus particulièrement développé par Lukács.43 Selon lui,  le sens de l'ensemble de la société dans le nouveau monde est inaccessible aux acteurs sociaux : ceci découle de la définition même du capitalisme, car un tel méta-savoir placerait celui qui le possède dans une position privilégiée et contredirait le principe de la libre concurrence du marché. L'aspect irrationnel
du monde est donc un élément constitutif de l'échange capitaliste. Comment est-il alors possible que le Tout qui résulte des actions désordonnées des acteurs sociaux soit, lui, rationnel ? Rappelons la métaphore d'Adam Smith, le philosophe du libre-échangisme : le marché réglerait toutes les contradictions entre les intérêts individuels par une sorte de "main invisible" qui veillerait au bien commun. Comme l'a montré Karl Polanyi44, l'idée que la société serait régie par le seul intérêt économique ne correspond à aucune réalité anthropologique : dans toutes les sociétés antérieures, le rôle du marché est limité par les principes de la réciprocité et de la redistribution, c'est à dire par ce que nous avons appelé l'éthique du don.45
Ce n'est que l'époque de la paix des cent ans, de 1815 à 1914, placée sous le signe de la finance internationale, qui met en avant le marché comme seul régulateur de la société. L'utopie de l'économie omniprésente
guidée par la "main invisible" ne fait que libérer l'homme
de ses responsabilités traditionnelles envers autrui dans la poursuite
de son intérêt égoïste.
Chez Hegel, la voie de la réconciliation
passe plutôt par l'État, subjectivité supra-individuelle qui effectue
la médiation entre l'individuel et l'universel. Cependant, dans la version
libérale, ainsi que dans celle de l'idéalisme systématique, la raison
de l'ensemble dépasse les hommes ; il n'y a plus de personne privilégiée
ou de rôle social qui serait autorisé à l'incarner.
Rompre la dépendance d'autrui est un
acte ambigu : d'une part, l'homme se livre à une mobilité vertigineuse
qui lui permet de nouer de nouvelles alliances, de faire de nouvelles
expériences ; d'autre part, ce même déracinement est tragique, car tout
lien, tout investissement humain dans l'autre est condamné à être annulé
dans cette culture de séparation chronique. D'un côté, on gagne de plus
en plus, de l'autre, on ne cesse de perdre.
Tocqueville fut parmi les premiers à
évoquer cet aspect tragique du nouveau monde capitaliste, uniquement
fondé sur l'individu. De la démocratie en Amérique met en évidence sa
caractéristique la plus évidente : la mobilité sociale accrue de l'individu.
A la différence de l'aristocratie, c'est-à-dire d'une société dans laquelle
les positions sociales sont fixées une fois pour toutes, la démocratie
implique l'absence de liens profonds et durables entre les hommes, y
compris entre les vivants et leurs  aïeuls décédés : elle "cache
leurs descendants" et "fait oublier leurs origines" ;
en effet, l'homme sort du rien et retourne dans le rien.46 Tout change
et, de surcroît, tout est fait pour changer : rappelons-nous la conversation de l'auteur avec un matelot américain à qui il demande pourquoi, dans
son pays, les vaisseaux sont construits de manière à durer peu et qui
répond que les progrès de la navigation sont tellement rapides que même
le plus beau navire deviendrait inutile si son existence se perpétuait
au-delà de quelques années.47
Il en va de même dans le domaine spirituel
: le changement perpétuel rend impossible toute "forme extérieure
des religions", toute "idée arrêtée sur Dieu et la nature
humaine". Selon Tocqueville,  leur manque est regrettable,
car
“il n'y a que des esprits très affranchis
des préoccupations ordinaires de la vie, très pénétrants, très déliés,
très exercés qui, à l'aide de beaucoup de temps et de soins, puissent
percer jusqu'[aux vérités dernières]”.
Dans la "pratique journalière de
la vie", les "idées arrêtées" sont indispensables, même
si elles nous semblent parfois complètement absurdes : "il y a plus
à gagner qu'à perdre"48. En effet, la destruction des certitudes, en
particulier dans le domaine religieux, amène le doute, la confusion,
l'abandon constant de ses propres opinions :
“Comme on désespère de pouvoir, tout
seul, résoudre les plus grands problèmes de la destinée humaine présente,
on se réduit lâchement à n'y point penser (…) Non seulement il arrive
alors que les [citoyens] laissent perdre leur liberté, mais souvent
ils la livrent. Lorsqu'il n'existe plus d'autorité en matière de religion,
non plus qu'en matière politique, les hommes s'effrayent bientôt à l'aspect
de cette indépendance sans limites. Cette perpétuelle agitation de toutes
choses les inquiète et les fatigue. Comme tout remue dans le monde des
intelligences, ils veulent, du moins, que tout soit ferme et stable
dans l'ordre matériel, et, ne pouvant plus reprendre leurs anciennes
croyances, ils se donnent un maître.”49
Or, en s'affranchissant à un niveau,
on se soumet à un niveau supérieur ; le prix à payer pour dénouer un
lien interhumain est d'en nouer un autre; ayant évacué les "grands
problèmes", c'est-à-dire l'interrogation sur le sens de la vie,  
l'homme transpose leur recherche sur un autre plan.
Ce passage prémonitoire a souvent été
mis en relation avec les totalitarismes du XXe siècle ; il pourrait
également être interprété dans l'optique  du bouleversement des
modes d'échange entre le "moi" et l'autre. Dans un premier
temps, l'autre - que ce soit mon prochain ou mon aïeul - perd sa place
constitutive dans le maintien de l'identité du "moi" ; le monde démocratique, caractérisé par une mobilité sociale potentiellement
illimitée, prive l'individu de tout repère extérieur. Dans un deuxième
temps, le "moi" angoissé se rattache à la figure d'un méta-autre,
projetée derrière la totalité d'un monde social turbulent. Le rapport
à ce nouveau type de maître, que l'homme se donne pour compenser le  
manque de stabilité sociale, est une sorte de substitut de l'échange
concret interhumain de la culture pré-moderne : il est la "relève"
de l'aïeul, du souverain, du prêtre, du père, du prochain.
Ajoutons qu'une personne concrète peut
remplir ou non le rôle du méta-autre, mais qu'il s'agit, au fond, d'une
fonction, d'un pôle de l'échange. Cette fonction est, d'une part, le
résultat de la rupture avec le passé entraînée par la nouvelle mobilité
et, d'autre part, la conséquence de la totalisation du monde social
; le rapport que l'homme entretient avec elle (qu'elle soit ou non incarnée
par un individu concret, un maître), ne suit plus les règles implicites
de l'éthique du don, mais celles, explicites, du contrat et des idéologies.
Soulignons le caractère paranoïaque de la figure du "méta-autre". Le maître traditionnel est un corps, à la jouissance duquel on sacrifie;
le maître moderne est une fonction, un soupçon. Le maître traditionnel
peut être bon ou méchant, aimé ou haï; le maître moderne est perçu soit
comme une projection immédiate du "moi", soit comme persécuteur.
Première partie
Les philosophies de la modernité
Dans La crise des sciences européennes
et la phénoménologie transcendantale, Husserl écrit que le projet moderne
vise à refonder la culture sur les bases d'une philosophie universelle;
par conséquent, c'est la crise de la philosophie qui est à l'origine
de celle des sciences, voire de la civilisation elle-même.50 Permettons-nous
d'ajouter que la philosophie est l'activité la plus radicale de l'esprit,
dans son questionnement permanent des fondements du monde ; elle ne
s'arrête devant aucune évidence; philosopher, c'est détruire les certitudes,
"apprendre à mourir", dirait Platon. En d'autres termes, l'activité
philosophique est par définition un état de crise identitaire. Qu'en
est-il alors d'une culture fondée sur l'interrogation permanente de
la philosophie ? La question se pose de savoir si la crise présumée du
monde moderne est un événement objectif, qui s'exprime par la crise
du discours ou si, inversement, c'est le discours lui-même (c'est-à-dire le facteur subjectif) qui introduit l'aspect de crise dans le monde
objectif. En d'autres termes, la modernité représente-t-elle une époque
historique de crise de l'humanité ou bien est-ce l'angoisse de la crise
qui produit la modernité ?
D'une façon générale, la réflexion philosophique
de l'époque moderne sur elle-même implique un sentiment de perte, de manque ou, si l'on veut, de fatalité. L'avènement de la nouvelle forme
de culture est conçue comme une cassure irréparable dans la continuité
de la tradition, sans retour possible. Pour juger de cette cassure,
les penseurs sont partagés : d'une part, elle est vécue dans l'euphorie
de l'expansion, des inventions, de la croissance, de la consommation; d'autre part, elle inspire des visions mélancoliques relatives à la
dégradation des mœurs, à la démission de la nature et du sens, à l'imminence
d'une catastrophe. Dans les paragraphes qui suivent, nous allons essayer
de montrer que cette réaction ambivalente est le résultat d'un bouleversement
des modes d'échange et, par conséquent, des structures de l'intersubjectivité
et des identités traditionnelles.
1. Le capital comme reste non-      
 échangé (Marx)
L'interprétation de la nouvelle culture
élaborée par Karl Marx est une des plus dramatiques : elle aboutit à
une vision eschatologique du dépassement révolutionnaire de la modernité
capitaliste et de l'instauration du communisme, présenté à la fois comme
l'achèvement et la négation du projet moderne. Dans le processus historique,
l'échange interhumain va jusqu'à la chosification extrême, pour être
rompu violemment par la révolution prolétarienne et pour céder la place
à un nouveau type d'échange intersubjectif fondé, lui, non plus sur
la nécessité et la violence, mais sur la liberté.
Dès les manuscrits de 184451, dits "humanistes",
Marx pense la modernité comme perte et dégradation : sur le plan humain,
le processus historique, mû par la négativité hégélienne, implique l'aliénation
progressive de l'homme par rapport à sa propre essence humaine. Cette
aliénation est le résultat du nouveau mode de production capitaliste,
dans lequel "l'ouvrier met sa vie dans l'objet ; et cette vie n'appartient
plus à lui, mais à l'objet" ; elle s'avère être hors de lui, extériorisée,
elle représente "une force autonome par rapport à lui", "étrangère
et menaçante"52.
A la différence de l'animal qui coïncide avec son activité vitale, l'homme
emploie sa propre vie comme moyen de vivre (Lebensmittel) ; il n'est
donc plus chez soi dans le travail, et le travail ne touche plus à son
essence : le travail est punition, sacrifice de soi53.
Comment le produit du travail humain
et, à travers lui, la vie elle-même ont-ils pu échapper à l'homme ? Selon
Marx, il faudrait chercher l'origine de ce processus dans la division
du travail et dans l'appropriation du résultat de ce travail par un
autre homme. Quelqu'un d'autre jouit pendant que le travailleur souffre
et quand il se rapporte au produit de son travail, à son travail chosifié
(vergegenständlicht) comme si c'était un objet étranger, hostile, puissant,
indépendant de lui, il se rapporte, en réalité, à un autre homme étranger,
hostile, puissant, indépendant de lui qui est le maître de cet objet.54
L'aliénation de l'homme par rapport à
lui-même n'est que le résultat de son aliénation par rapport à son prochain
; une fois transformé en moyen pour l'autre, l'homme devient un simple
moyen pour lui-même. Nous pouvons interpréter la figure de l'ouvrier
comme la métamorphose de l'esclave hégélien : son aliénation est due
au fait que la jouissance du maître s'est interposée entre lui et l'objet.
Or, l'entreprise de la modernité consiste précisément à rejeter cette
jouissance de l'autre ; l'homme n'accepte plus de jouir comme autre,
le "je" refuse d'être "un autre" (même s'il est
condamné à l'être).55
Passons à un autre registre d'analyse.
Le produit - réification du vivant, spatialisation du temporel - a toujours
été interposé entre l'homme et son prochain. En quoi la modernité capitaliste
a-t-elle modifié ce rapport ? Dans les sociétés traditionnelles, l'objet
est, pour ainsi dire, pleinement échangé : l'une des positions sociales
le donne, l'autre le reçoit en assumant l'obligation de rendre une valeur
équivalente. D'un point de vue historique, il semblerait que les services rendus par les groupes dominants en échange contre le travail des dominés
soient purement imaginaires (solliciter le soutien des dieux, prévenir
les catastrophes naturelles, etc.); mais seule compte la perception
subjective de l'époque, si l'échange entre dominants et dominés est
perçu comme adéquat et juste par les participants, il l'est effectivement.56 Nous n'entrerons
pas ici dans la problématique philosophique du subjectif et de l'objectif;
ce qu'il convient de souligner, c'est le fait que la notion de valeur
et, par conséquent, l'échange interhumain fondé sur celle-ci, met nécessairement
en jeu la subjectivité des participants; critiquer cet échange comme
étant "en réalité" injuste, c'est introduire dans la culture
un regard aliéné.
Or, la théorie de Marx représente un
tel regard : elle démystifie l'échange entre dominants et dominés en
le faisant apparaître comme inégal et injuste, bref comme exploitation
(à ce moment-là l'éthique du don ne peut qu'être l'idéologie des dominants).
L'objet commence à être perçu comme échangé à demi : il est accaparé
par l'autre sans être lâché par le "moi". On est tenté de
penser aux hau 57,
les âmes des objets donnés et non-rendus qui errent dans l'espace social
et persécutent l'homme comme les spectres des morts non enterrés.
C'est parce que l'échange est fondé sur
une perception subjective de la valeur qu'il devient possible, pour
la théorie de Marx, de jouer un rôle révolutionnaire réel, sans être
nécessairement véridique.58 Son regard aliéné sape le fondement même du
lien social par une sorte de "transvaluation des valeurs".
Pour celui qui en aurait pris conscience, les dominants n'ont plus rien
à donner aux dominés : ni leur protection, ni leur gloire, ni leur culture.59
On aurait pu croire que la société moderne
a enfin établi un échange équitable : le capitaliste paie la force de
travail et l'ouvrier, lui, la vend librement sur le marché. L'analyse
marxienne de la circulation économique générale60 montre qu'il s'agit d'une fausse réciprocité,
car la stratégie du capitaliste consiste à accumuler de la valeur, c'est-à-dire
à mettre en dehors de la circulation une partie de ce qu'il devrait
rendre à l'ouvrier pour son travail. Le fruit de cette accumulation, le capital, réinvesti constamment dans la production, change le rapport
de forces entre les positions sociales en question : il concentre de
plus en plus de pouvoir dans les mains du capitaliste et asservit de
plus en plus l'ouvrier.
Dans cette optique, il n'est plus possible
d'établir un échange équitable. L'ouvrier n'en est pas un vrai sujet
: il pense participer à la circulation économique en vendant sa force
de travail et en revendiquant un salaire, mais en réalité le capitaliste
se sert de lui comme d'un simple moyen pour accumuler de la valeur non-échangée.
C'est ce principe de non-réciprocité qui explique la naissance du capital.
Le cycle fermé de l'échange pré-capitaliste, où l'argent n'est qu'un intermédiaire entre les marchandises qui changent de propriétaire, c'est-à-dire
un instrument pour mesurer la valeur des biens, est présenté par Marx
de la manière suivante :
marchandise - argent - marchandise .
Dans la reproduction élargie il se transforme
en cycle ouvert :
argent - marchandise - plus d'argent
Dans le cas de ce dernier cycle, caractéristique
de la société moderne, ce n'est plus la valeur d'usage de la marchandise convoitée, mais la majoration de la masse d'argent qui devient le motif
principal de l'échange.61 Or, le capitalisme est le triomphe de la valeur
d'échange sur la valeur d'usage ; alors que les valeurs d'usage des
choses sont échangées entre les hommes, la valeur d'échange acquiert
une autonomie et échappe au contrôle de l'homme pour devenir le maître
du monde.
Évidemment, l'injustice et l'exploitation
caractérisent les rapports de production depuis la division du travail
; pourtant, c'est la société capitaliste qui, pour la première fois,
rend la non-réciprocité de l'échange entre dominants et dominés parfaitement
évidente, formalisable : l'altérité qualitative des hommes et de leurs
positions sociales est réduite à néant par l'aspect quantitatif de la
valeur d'échange émancipée. En ce qui concerne la classe montante des
prolétaires, Marx et Engels la définissent par une série de manques62 : ce sont
des personnes sans propriété, sans patrie, sans famille, sans sexe (car
la machine efface la différence entre hommes et femmes), sans religion.
En ce sens, les prolétaires représentent le nec plus ultra du système
capitaliste : totalement aliénés de leur essence humaine, ils se trouvent
réduits à des moyens impuissants pour l'auto-accumulation du maître-capital.
Selon la pensée dialectique de Marx, c'est précisément à partir de ce
point-limite que s'effectuera la rupture : les prolétaires renverseront
le monde de l'aliénation pour abolir la propriété privée, en remplaçant
"enfin" les individus "locaux" par des "individus
empiriquement universels et historiques (weltgeschichtliche) et en substituant
de cette façon à l'arbitraire de la particularité individuelle la nécessité de l'épanouissement des forces essentielles de l'homme."63 Dans le
communisme, le processus dialectique sera accompli : après avoir été
relevé (aufgehoben) dans un rôle social abstrait et aliéné, l'animal
empirique sera relevé à nouveau dans l'homme véritablement individuel.
Le communisme nie les types, les rôles sociaux, pour inaugurer une société
de liberté nouvelle, nous pourrions dire : une société de la différence,
où la qualité de chacun est préservée et développée, sans être réduite
à néant par le principe quantitatif économique :
La vieille société bourgeoise avec ses
classes et ses conflits de classes fait place à une association, dans
laquelle le développement libre de chacun est la condition du développement
de tous.64
Dans cette perspective, et contrairement
à certaines interprétations communautaristes du marxisme, la véritable
tragédie de la modernité, pour Marx, ne consiste pas dans la différence,
mais dans son effacement65, dans l'aliénation de l'essence humaine par
la non-réciprocité du capital. La voie du salut implique la négation
de la société actuelle et l'établissement conscient  
d'une société sans travail aliéné. En d'autres termes, la prise de conscience
est la négation de la masse inconsciente du travail chosifié qui circule
dans la société ; la conscience prolétaire occupe une place privilégiée,
car c'est la seule classe qui, par définition, est privée de toute possibilité
d'accumuler ce reste non-échangé et non-réciproque du rapport interhumain
qu'est la propriété.
2. La culture-cadavre (Simmel)
La modernité se voit comme l'époque qui
remplace l'échange avec les êtres vivants par l'échange avec les choses  mortes.66
Le thème de la réification, abordé dans une perspective non-historiciste
et individualiste, est également le fil conducteur de l'œuvre du sociologue
"impressionniste" allemand du tournant du siècle, Georg Simmel.
Pour lui, il s'agit du destin tragique de l'être, car toute vie est
condamnée à devenir son contraire, à se figer en forme arrêtée. Pourtant,
la société n'existe pas en dehors de la production de formes culturelles
(œuvres d'art, découvertes scientifiques, techniques, codes juridiques,
etc.) qui semblent avoir, dès l'instant de leur naissance, une stature
ferme qui n'a plus rien à faire  avec le rythme sans repos de la
vie, ses avancées et ses retours, son constant renouvellement, ses divisions
et réunifications constantes.
C'est l'essence de la vie de produire
hors d'elle-même ce qui la conduit et la rachète, son élément opposé
et sa victime victorieuse ; elle soutient et s'élève pour ainsi dire
indirectement sur sa propre production, et le fait que celle-ci s'oppose
à elle, autonome et directrice, est justement sa propre réalité originelle,
c'est la façon dont elle-même vit. L'opposition à laquelle elle parvient
ainsi par la cime d'elle-même est un conflit tragique de la vie en tant
qu'esprit, qui devient naturellement plus sensible maintenant dans la
mesure où la vie est devenue consciente de le créer à partir d'elle-même,
et donc d'être liée à lui d'une façon organique et inéluctable.67
Dans ce passage (influencé évidemment
par Schopenhauer, ainsi que par Bergson, qui fut le contemporain de
Simmel), la culture moderne est vue comme essentiellement productiviste
: c'est précisément son productivisme qui accentue la dimension tragique
inhérente à toute Kultur (définie comme l'ensemble des productions humaines).
D'une part,  la modernité accroît "la distance quantitative
entre l'élément objectif et l'élément subjectif" dans l'acte de
création, d'autre part, elle amène "l'illumination quantitative",
c'est-à-dire qu'elle rend l'homme conscient du fait "qu'un livre
s'ajoute à un autre, une invention à une invention, une œuvre d'art
à une œuvre d'art [et que] c'est, pour ainsi dire, une suite infinie
et sans forme qui intervient en chaque élément particulier avec la prétention
d'y être intégrée". L'homme moderne est "écrasé par le nombre
énorme d'éléments culturels" qu'il ne peut ni assimiler, ni refuser
: voilà ce que Simmel appelle la "culture des choses".68
D'où vient cette hypertrophie du productivisme
moderne ? Comme le montre Simmel dans son ouvrage capital sur l'argent,
il s'agit d'une inversion du rapport entre les fins et les moyens, d'une
tendance à remplacer les finalités de l'action humaine par les moyens
de les réaliser.69
Selon lui, il s'agit d'une loi générale du psychisme humain : ayant
à sa disposition des capacités psychologiques limitées, l'homme fait
l'économie des finalités ultimes, ainsi que des valeurs que ces dernières
impliquent, pour traiter le moyen qui y mène comme s'il était lui-même
le but.70
Le développement de la société et l'accroissement
de la concurrence ont pour résultat la naissance d'un  système téléologique très complexe qui exige de se concentrer toujours d'avantage
sur les moyens ; les finalités deviennent de plus en plus lointaines
et obscures.71
Nul intermédiaire n'est plus universel et plus puissant que l'argent,
nul n'a su s'élever "jusqu'à un absolu psychologique de la valeur,
jusqu'à une finalité qui absorbe entièrement la conscience pratique".
Moyen absolu, il devient fin absolue.72 L'argent est
“pure force, laquelle a entièrement éliminé
d'elle-même le substrat substantiel et n'est absolument qu'un symbole
(…) Le fait qu'elle soit une pure relation (et c'est aussi bien caractéristique
de notre temps), sans inclure aucun contenu de la relation, n'entre
pas en contradiction avec ce qui précède. Car la force, dans la réalité,
n'est rien qu'une relation.”73
Comme chez Marx, c'est dans la sphère
de l'échange que le moyen absolu accède à l'autonomie; une fois de plus,
la valeur subjective devient objective, la relation interhumaine fait
place au rapport avec l'intermédiaire de cette relation, devenu force
autonome et indépendante. Il convient de remarquer que toutes les époques
pré-modernes ont cherché à restreindre la puissance de l'argent et donc
à limiter l'autonomie de la valeur économique ; c'est seulement à l'époque moderne que le moyen absolu arrive à s'emparer de l'ensemble de l'espace
social pour devenir le substitut de la notion de valeur en tant que
telle (rappelons que les objets sacrés, ainsi que la terre, ne se vendent
pas, que les cadeaux ne se font pas en argent, que l'usure est condamnée
par le christianisme classique, etc.).
Pour Simmel, les types paradigmatiques
de cette époque sont le cynique cupide et le blasé. Le premier se contente d'accumuler la vie chosifiée; le deuxième (un personnage apparemment
décadent) est confronté au nivellement des rapports interhumains par
l'argent, le mode uniforme d'acquisition des objets les rend nécessairement
indifférents, neutres, il cherche donc à trouver refuge dans de nouvelles
excitations, des alternances rapides de sensations. Ce dernier point
n'est en rien secondaire dans la définition que donne Simmel de la modernité.
La quête d'excitations diverses dans tous les domaines de la vie, sans
rapport avec les finalités existentielles, n'est qu'une autre forme
de la substitution des moyens aux fins : l'homme est satisfait de ne
pas dépasser ce stade préparatoire de la production de valeurs qu'est l'excitation préliminaire.74
Pour Simmel, le clivage entre fins et
moyens dans la culture moderne semble être irréversible : la culture
objective (celle des moyens) évolue à une vitesse telle que la culture
subjective (celle des valeurs-finalités) n'arrivera plus jamais à la
rattraper.75
Ce processus serait à l'origine des deux périls principaux pour les
"cultures avancées" : d'une part le danger que les moyens
de la vie envahissent ses fins et qu'ainsi, inévitablement, un certain
nombre de moyens reçoivent la dignité de fins suprêmes  ; et d'autre part
le danger que les réalisations objectives de la culture subissent une croissance autonome, uniquement conforme aux normes objectives et qu'elles
acquièrent ainsi non seulement un écart profond à l'égard de la culture
subjective, mais encore une vitesse de progression que celle-ci ne puisse
plus rattraper.76
La modernité a donc dépassé le point
critique : les moyens ont échappé au contrôle des fins et il n'y a plus
de retour possible. Pourtant, aux yeux de Simmel77, cette même modernité se définit par le rejet
de toute substantialité, par une aspiration à la mobilité illimitée
de l'être. Comment résoudre cette contradiction ? Pour Simmel, fils de
son temps, la modernité se caractérise en premier lieu par la prise
de conscience de ce qui est supposé être le processus historique. L'aspect
tragique de la créativité humaine a toujours existé, mais ce n'est qu'à
l'époque moderne que l'homme décide de se livrer sciemment au tragique
de la chosification de son esprit, c'est-à-dire à la destruction permanente
des anciennes formes culturelles au profit des formes nouvelles.
La modernité est donc tragique par excellence,
car dans la tragédie "la volonté la plus profonde de l'homme est
niée et cette négation est voulue dans le principe le plus profond"78. La notion
de fluidité de l'être moderne, exprimée dans la métaphore de la vie
(qu'il partage avec bien d'autres penseurs) porte semble-t-il la marque
d'une ambivalence fondamentale : elle est à la fois le refoulement de
la mort et son exaltation. Il apparaît que dans la conception de Simmel,
c'est l'ensemble de la Kultur moderne qui prend la place du capital
marxien : elle devient une sorte de résidu figé, de cadavre qui reste
exclu de l'échange vivant. Le domaine de la mort (de l'objectif) a définitivement
pris le dessus sur celui de la vie (du subjectif) ; l'espace du rapport
intersubjectif est condamné à un rétrécissement infini et irréversible.
3. La rationalisation des échanges et l'identité
"neutre" (Weber)
La célèbre définition du processus de
modernisation comme "désenchantement du monde" apparaît pour
la première fois dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme
(1905). Pour Weber, ce désenchantement est le résultat d'un processus
historique qui commence avec le judaïsme et s'achève avec le puritanisme
calviniste et piétiste ; il est lié à l'élimination progressive de la
magie, évacuée des rapports sociaux, politiques et cognitifs en tant
que technique de salut. La notion de magie est évidemment employée par
l'auteur dans un sens assez large : il s'agit d'un syncrétisme d'action
pratique et de jugement de valeur, de moyens et de fins. La forme extérieure
du désenchantement est la rationalisation des procédures, le déplacement
progressif des valeurs de la sphère sociale vers le domaine privé (ce
point de la théorie weberienne sera largement développé par les libéraux.)
Le syncrétisme pré-moderne est scindé en deux mondes distincts : d'un
côté, le sens humain de l'activité sociale se retire dans la vie intime
de l'individu, de l'autre, l'espace public commence à être géré par
des procédures de plus en plus formelles et instrumentales.
Tout sens est subjectif, tout jugement
de valeur est un acte de volonté : en cela Max Weber est un vrai disciple
de Nietzsche.79
Dès lors que la culture a supprimé les "idées arrêtées" de
la coutume ou de la religion, l'individu se trouve contraint de produire
le sens lui-même à tout instant, de légitimer chacun de ses actes, chacune
de ses convictions. Dans les sociétés pré-modernes, la pensée magique
lui permettait d'accéder immédiatement aux finalités de la vie ; l'acte
avait un sens à la fois pratique et symbolique, individuel et social,
trivial et cosmique. L'histoire de la civilisation, et surtout de la
civilisation judéo-chrétienne, dissout ce syncrétisme magique et entraîne
un désespoir fondamental; le sens et l'acte ne sont plus nécessairement
liés, l'homme ne peut jamais être en sûreté. Le point extrême de ce
désespoir, selon Weber, est "l'esprit protestant" qui rejette
définitivement toute possibilité d'accéder aux finalités (à Dieu, au
salut), que ce soit par un rite, dans un lieu sacré ou par l'intermédiaire
d'une autorité quelconque.
Nous retrouvons dans la théorie wébérienne
plusieurs des thèmes que nous avons déjà abordés plus haut. Le sens
du Tout est définitivement coupé de l'activité sociale de l'homme80 qui doit
se résigner à renoncer aux fins et à vivre dans un monde de moyens.
L'échange avec autrui - que ce soit le prochain, les morts ou Dieu -
est rompu : et c'est par ce biais que le protestantisme sobre, morne
et désespéré annonce le capitalisme expansionniste et euphorique.
Cependant, pour Weber, la perte irréversible
du sens liturgique et l'atomisation de la vie sociale sont présentées
non seulement comme des faits historiques, mais aussi comme une éthique.
Nous retrouvons là une fois de plus l'attitude ambivalente de la modernité
envers elle-même. Marx voit dans le processus d'aliénation et d'universalisation
le mal de la société capitaliste : au lieu de professer un retour à
la nature, comme Rousseau par exemple, il appelle à mener le processus
à sa limite, jusqu'au bouleversement final. Weber, lui, constate la
triste réalité du désenchantement, de la perte du sens immédiat et développe
une éthique de l'action formalisée qui serait affranchie de tout syncrétisme "magique", c'est-à-dire une action sociale libre de valeurs
(wertfrei).
Comme le fera lui-même le Wittgenstein
du Tractatus, Weber insiste sur la séparation rigoureuse entre les jugements
et les faits : dans la science, comme en économie et en politique,81 l'impératif
moral qu'il proclame est la mise entre parenthèses de nos propres jugements
de valeur au profit de l'établissement d'un espace commun rationalisé,
c'est-à-dire partagé par tous. Dans cette optique nietzschéenne, les
valeurs sont conçues comme nécessairement contradictoires ; le domaine
des valeurs est celui de la lutte permanente. La sphère de la rationalité,
quant à elle, est au-dessus des valeurs, elle est une sorte de méta-valeur
neutre qui n'exprime plus l'identité de la personne concrète.
La modernisation est donc le processus
de rationalisation de toutes les sphères de la vie sociale. Dans le
domaine politique, cette rationalisation s'exprime par l'avènement de
la bureaucratie, cette machine de gestion sociale dépersonnalisée qui
ne relève plus de la responsabilité d'un homme ou d'une position sociale
particuliers. Ce changement essentiel dans la façon d'exercer le pouvoir
affranchit l'individu par rapport aux intérêts, aux appétits et aux caprices de son prochain ; cependant, une fois libérée des valeurs traditionnelles
qui, dans les cultures pré-modernes, assuraient une certaine stabilité
dans l'exercice du pouvoir, la machine bureaucratique elle-même risque
d'échapper à tout contrôle et d'asservir l'ensemble de la société (comme
c'était le cas dans la Russie communiste que Weber observa de près).
Or, la rationalisation transforme profondément
l'échange interhumain. En suspendant les jugements de valeur, elle crée un espace neutre d'interaction pacifique, désindividualisée et instrumentale,
dans lequel il n'y a plus d'intersubjectivité passionnelle et violente
et, par conséquent, plus de production d'identité sexuée ; l'intersubjectivité
formelle engendre une sorte d'identité neutre. Les finalités de la vie
étant remises "à plus tard", l'action sociale se trouve entièrement placée du côté des moyens ; le sens humain immédiat est repoussé dans
le domaine personnel ou, pour revenir à notre thème central, l'éthique
du contrat s'empare de l'ensemble de la sphère publique, alors que l'éthique
du don doit se contenter de l'intimité de la sphère privée. C'est le
prix que la modernité doit payer pour refouler la violence du jugement
individuel. Cependant, la victoire sur la violence n'est jamais définitive :
c'est ce que nous pouvons affirmer à la fin de ce siècle tragique; l'espace
apparemment formalisé et neutre qui était pour Weber un rempart contre
l'arbitraire du désir individuel risque à tout moment d'absorber les
énergies destructrices passionnelles et de se dresser contre l'ensemble
des hommes.
4. La généalogie du bien (Nietzsche)
L'attitude de Friedrich Nietzsche envers
la modernité est certainement la plus ambivalente, à tel point que certains théoriciens le considèrent comme le premier penseur post-moderne. A
notre avis, ses critiques farouches et "réactionnaires" envers
son époque ne sauraient être un argument contre la modernité de sa pensée
: comme nous l'avons souligné, la culture moderne se définit fondamentalement
par l'auto-négation et l'auto-dépassement ; l'explosif auto-destructeur
nietzschéen est tout simplement plus puissant que celui de ses contemporains,
et c'est surtout l'éthique du don, fondement des identités, qui prendra
des coups.
En dénonçant la modernité, Nietzsche
prend position à la fois contre la démocratie et contre les chrétiens,
contre le socialisme progressiste et contre la décadence rétrograde.
Selon lui, toutes ces inventions modernes ont un trait commun : elles
nient la réalité première du rapport interhumain : la violence qui est
la caractéristique fondamentale de la vie. Car pour tout être humain,
l'accroissement de la volonté de puissance (Wille zur Macht) est la
seule façon d'être. Cependant la culture judéo-chrétienne ne cesse de
fuir cette vérité brutale : depuis Socrate et le Christ jusqu'à la décadence
moderne, elle a tenté de l'occulter par une morale de la faiblesse,
du sacrifice, de la dette envers l'autre. Pour Nietzsche, tout cela
n'est qu'une ruse par laquelle les faibles essaient de réaliser leur
propre désir de puissance ; ils veulent s'emparer du pouvoir d'une façon
perverse, sans assumer fièrement leur désir. Derrière le don se cache
le pouvoir.
La peur d'un règne des faibles est l'une
des dominantes majeures dans la pensée de Nietzsche ; cette perspective
évoque en lui des visions de dégradation physique et de maladie. En
effet, les forts et les faibles aspirent au même but, c'est-à-dire à
l'emprise sur l'autre, à la réalisation de leur volonté de puissance ;
l'avantage éthique des premiers est celui de la franchise et de la sincérité
; pour Nietzsche, c'est également là un signe de santé.
Le progrès, écrit Nietzsche peu avant
de sombrer dans la maladie,82 est une "idée moderne, c'est à dire fausse" ;
or, l'âge du progrès est celui de la décadence. En effet, la Renaissance
reste la dernière des époques fortes83 : c'est elle qui a renversé le mode des fausses
valeurs du Christ et de Socrate, qui avaient perverti l'instinct naturel
des peuples, pour faire triompher les valeurs aristocratiques.84 Le schéma
éthique est simple :
“Qu'est-ce qui est bon ? Tout ce qui
exalte en l'homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance,
la puissance même.
Qu'est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui
vient de la faiblesse”.85
Le dépravé - que ce soit dans le domaine
animal ou social - est un être qui a perdu ses instincts, il "choisit,
il préfère ce qui lui fait mal" ; pour résumer, la dépravation,
c'est la décadence, le règne des valeurs nihilistes.86 Le progrès de l'humanité est l'affaire des faibles,
des dégénérés; quant aux forts, leur rôle est de préserver l'identité
de l'espèce, et c'est ce dernier rôle qui semble le plus important pour
Nietzsche (il souhaite même corriger la théorie darwinienne dans ce sens87).
En somme, la modernité est, en quelque sorte, le retour de la maladie
chrétienne : nous-mêmes, les hommes modernes, avec notre anxieuse sollicitude
envers nous-mêmes, notre timide "amour du prochain", avec
toutes les vertus qui sont l'amour du travail, la modération, le sens
du droit, de la scrupuleuse objectivité scientifique, nous, économes, rationnels, mécaniques, nous donnons une basse
époque pleine de faiblesses.88
En d'autres termes, la modernité est
l'époque du déclin de l'instinct sain masculin que Nietzsche appelle
"volonté de puissance". Pour commencer, "la démocratie
a toujours été la forme décadente de la force organisatrice". Notons
que la Russie couverte de sang apparaît au philosophe comme la seule
"antithèse du piteux particularisme, de la nervosité européenne"
face à un Occident qui a "perdu ses instincts"89 et que
Dostoïevski était "le seul psychologue qui ait quelque chose à
m'apprendre"90.
Ce sont bien les valeurs viriles et la
domination masculine légitimée par ces dernières que le monde moderne
met en péril. Par exemple, la dégradation du mariage est due à la tentative
absurde de fonder cette institution non pas "sur l'instinct sexuel,
l'instinct de propriété (la femme et l'enfant conçus comme possessions),
sur l'instinct de domination" mais sur une "idiosyncrasie"
comme l'amour.91
La modernité est fusion morbide des individus, des sexes et des classes dans un être neutre, c'est-à-dire malade ; c'est contre cette fusion
que le noble esprit du penseur défend sa particularité, même quand il
ne lui reste plus que le recours à des agressions, des paradoxes, des
provocations suicidaires.
Les aspirations aristocratiques de Nietzsche
ne contredisent-elles pas l'égoïsme sanitaire qu'il professe ? Comment peut-on être noble et égoïste à la fois ? Nous tenterons d'expliquer
ce paradoxe de la pensée nietzschéenne à partir du rejet, propre à la
pensée moderne, des notions de devoir, de dette et de culpabilité.92
Nietzsche ne cesse de se moquer des altruistes,
des généreux, des miséricordieux. Pour lui, la compassion ne fait qu'accroître
la souffrance dans l'Univers ; mieux vaudrait être le médecin93 du monde
que se sacrifier pour lui, car "ce qui est chancelant, il faut
le pousser". Dans Humain, trop humain figure une remarque tout
à fait surprenante dans laquelle la gratitude est comparée à la vengeance
:
La raison pour laquelle le détenteur
de puissance est reconnaissant (dankbar) est celle-ci. Son bienfaiteur
a en quelque sorte violé, par son bienfait même, la sphère du puissant
pour s'y introduire : celui-ci, en représailles, viole alors à son tour
la sphère du bienfaiteur par son acte de gratitude. C'est une forme
atténuée de vengeance. Sans cette satisfaction tirée de sa reconnaissance,
le puissant se serait montré impuissant et passerait désormais pour
tel.94
Dans ce passage, Nietzsche semble anticiper
les découvertes de l'anthropologie naissante : derrière son apparence désintéressée, tout don est acte de violence exercée sur l'autre, tout
cadeau est empoisonné. La générosité de l'autre pèse sur le "moi",
elle l'entortille dans les filets invisibles de la dette. Celui qui
donne viole la sphère privée de l'autre, il s'empare de lui à travers
sa propre jouissance ; l'individu qui souhaite rester maître chez lui
devrait se "venger" du bienfait reçu en passant à l'attaque
ou tout simplement refuser le cadeau de l'autre. De cette manière l'échange
s'avère rompu ; l'individu est avant de rencontrer l'autre, son être
précède le rapport intersubjectif et, par consé-quent, ce rapport ne
peut que lui nuire, en le détournant de sa propre essence.
Dans son entreprise grandiose de déculpabilisation
et de libération de la volonté de puissance, Nietzsche combat la notion
de culpabilité en faisant sa "généalogie". "N'est définissable
que ce qui n'a pas d'histoire"95; ergo, en faisant la démonstration de l'historicité
d'un concept, nous pouvons prouver son opacité. Dans La généalogie de
la morale, nous apprenons que la notion de faute (Schuld) tire son origine
du concept "très matériel de dette" (Schulden), c'est-à-dire d'un rapport ancien et concret entre créditeur et débiteur96. Dans ce
contexte, "matériel" remplace évidemment "égoïste" et "lié à l'intérêt personnel"; cependant, Nietzsche ne se
contente pas de postuler qu'il y a derrière la culture des besoins matériels,
et de soumettre la "superstructure" à l'"infrastructure",
comme le faisait Marx. Le rapport entre créancier et débiteur, aussi
ancien que le droit, est passionnel, c'est-à-dire irrationnel
: à l'origine de la dette, on trouve "la colère du créancier lésé"
qui va faire payer à son débiteur le prix du dommage qu'il lui a causé.
"Toute chose a son prix, tout  peut être payé" - voilà
la présomption fondamentale de ce qu'on appelle le droit.97
Comment est-il possible qu'un dommage
subi puisse être échangé contre un autre dommage ? Une telle équation
ne va pas de soi ; par exemple, pour expliquer l'équivalence de l'échange
économique, Marx s'était basé sur la valeur du produit, qui serait l'expression
d'une quantité de jouissance retenue, c'est-à-dire d'une quantité de
travail abstrait. Nietzsche fait l'économie du produit et de sa valeur
pour aller droit au fait :
“Faire souffrir donnait un plaisir très
vif et celui qui avait été lésé obtenait en échange du dommage et de
ses inconvénients une contre-jouissance extraordinaire : faire souffrir”.98
L'équivalent universel
qui rend l'échange possible, c'est le mal, le lien social ne peut reposer
que sur l'instinct agressif. A ce moment-là, l'être humain (qui nécessairement
vit en société) n'a pas le choix entre le bien et le mal, mais uniquement
entre la sincérité et la perversion. Comme nous l'avons indiqué, le
rapport entre créancier et débiteur est, selon Nietzsche, le plus ancien
parmi les rapports humains : il s'agit non seulement d'acheter et de
vendre, mais de "comparer puissance à puissance", car l'homme
est par nature "l'animal estimateur" qui mesure des valeurs
(le mot allemand de Mensch proviendrait de manas99). La dette n'est donc rien d'autre qu'un rapport
de forces100
: la rembourser par des moyens économiques ou en satisfaisant la cruauté
du créancier revient au même.
Le débiteur, pour inspirer confiance
en sa promesse de remboursement (…) met en gage en vertu d'un contrat
envers le créancier, pour le cas où il ne paierait pas, quelque chose
d'autre qu'il "possède", qu'il a encore en sa jouissance,
par exemple son corps ou sa femme ou sa liberté ou même sa vie (…).
L'équivalence est établie de telle sorte qu'à la place d'un avantage
qui compenserait directement le dommage (donc à la place d'un arrangement
en argent, en terre, ou en quelque possession), on accorde au créancier
une sorte de satisfaction en manière de remboursement et de compromis,
- la satisfaction de pouvoir exercer en toute sécurité sa puissance
sur un impuissant, la volupté de "faire mal pour le plaisir de
le faire", la jouissance du viol.101
Comme nous l'avons souligné, il s'agit
là d'un trait essentiel de la condition humaine : la cruauté est mêlée
à toutes les joies humaines ; la "méchanceté désintéressée"
est au fond de toutes les fêtes; toutes les bonnes choses de ce monde sont imprégnées de sang. Quant à la satisfaction qu'apporte la consommation
de l'objet lui-même, elle semble secondaire par rapport à la jouissance
d'en priver l'autre, de le faire souffrir.
C'est à partir de ce thème qu'il faudrait
chercher, en suivant la pensée nietzschéenne, le fondement de l'inter-subjectivité : je peux donner ma souffrance à l'autre uniquement parce qu'elle le
fait jouir et inversement. Ceci nous permettra d'établir un lien entre
des notions telles que "dette" et "sacrifice" d'un
côté, "agressivité" et "culpabilité" de l'autre.
Elles désignent toutes des modalités d'échange de violence : nous sommes
en dette quand l'autre nous a fait jouir en se privant de quelque chose
ou bien en souffrant pour nous ; nous sommes coupables quand nous nous
sommes nous-mêmes procuré une jouissance en faisant souffrir l'autre
ou quand nous avons anticipé celle-ci dans notre désir.
Pour Nietzsche, la cruauté n'est pas
seulement un phénomène psychique : elle rend possible le dressage social
du troupeau humain, car "seul ce qui fait souffrir demeure dans
la mémoire"102.
Le châtiment est donc cette "mnémotechnique" par laquelle
la culture maintient ouverte la plaie de la dette envers l'autre : en
ce sens, les pratiques de la violence sont non seulement le résultat,
mais également la cause de l'endettement de l'homme envers son prochain. Pour qu'il y ait obligation morale, il faut l'imprégner au fer rouge
dans la conscience ; or, l'identité du débiteur (c'est-à-dire de l'homme
moral) s'avère être fondée sur un traumatisme.
Pour expliquer l'origine de la notion
de dette dans la civilisation humaine, Nietzsche invente une fable remarquable.103 L'homme
primitif, écrit-il, se sentait obligé d'offrir des sacrifices à ses
ancêtres, dont les esprits puissants étaient censés le protéger et l'aider.
Pourtant, cette entreprise s'avérait être un cercle vicieux, car plus
son niveau de vie s'élevait, plus il se sentait endetté. Par conséquent,
le crédit imaginaire se centralisait entre les mains des dieux, puis
du Dieu unique, le Dieu chrétien qui représente l'avènement du plus
haut degré de la divinité et, de surcroît, le stade suprême du sentiment
de dette envers l'origine, le père, "le grand ancêtre du monde".
A ce moment-là, l'humanité fut confrontée à "l'impossibilité de
s'acquitter de la dette", à impossibilité de l'expier et de se
racheter. Tout cela
“jusqu'à ce que nous nous trouvions tout
d'un coup devant le paradoxal, le terrible expédient grâce auquel l'humanité martyrisée a trouvé un soulagement temporaire, coup de génie du christianisme
: Dieu lui-même s'offrant en sacrifice pour payer la dette de l'homme,
Dieu se faisant payer lui-même par lui-même, Dieu comme étant le seul
qui puisse racheter ce qui pour l'homme même est devenu irrémissible
- le créancier se sacrifiant pour son débiteur, par amour (le croirait-on
?), par amour de son débiteur !…”104
L'homme est-il enfin libéré de son créancier
? Non, car il a désormais une double dette envers ce nouveau Dieu miséricordieux ;
le prêtre n'a plus qu'à donner le nom de "péché" à son malaise
intérieur. Pourtant, sa souffrance est totalement absurde, car l'homme
n'éprouve même plus la jouissance de l'exercice de son agressivité innée
: Dieu seul souffre et lui seul jouit de sa souffrance. On pourrait
dire que Dieu se masturbe, alors que l'homme, dégradé en esclave du
troupeau, doit se contenter de vivre dans la culpabilité amorphe. Ce
que Nietzsche reproche au Christ, c'est précisément sa bonté étouffante
qui exclut l'homme de l'échange violent, c'est-à-dire l'empêche de vivre.
Toute religion est, au fond, une forme
de gratitude : nous sommes reconnaissants d'être ce que nous sommes et
pour cela, nous avons besoin d'une figure transcendante vers qui puisse
s'orienter notre sens de l'obligation. Ainsi s'établit avec cet être
imaginaire et, par la suite, avec les autres hommes, un échange asymétrique.
Selon Nietzsche, Dieu devrait être juste, mais aussi injuste, ami, mais
aussi ennemi ; l'homme admirerait une telle figure de la divinité pour
le bien, mais aussi pour le mal qu'elle lui fait. Le christianisme effectue
une sorte de castration contre nature, en transformant Dieu en un être
uniquement bon : l'échange entre l'homme et son Dieu est perverti.
“On a besoin d'un Dieu méchant tout autant
que du Dieu bon : après tout, ce n'est pas à la tolérance, à la philanthropie que l'on doit l'existence […] ; quand un peuple va à sa perte, quand
il sent sa foi en l'avenir, son espoir de liberté s'évanouir sans retour
; quand la soumission apparaît à sa conscience comme le premier impératif,
et les vertus de l'homme soumis comme des conditions à suivre, il faut
aussi que son Dieu change […]. En vérité, il n'y a pour les Dieux pas
d'autre choix : soit ils sont la volonté de puissance - et dans ce cas,
ils sont les Dieux nationaux, - soit ils sont l'impuissance de la volonté
- et alors ils deviennent nécessairement bons.”105
Dans cette perspective, nous comprenons
mieux la lutte que Nietzsche mène pendant toute sa vie contre le Dieu chrétien : le Christ castré prive l'homme de ce qui constitue son essence,
la volonté de puissance, car toute la richesse de son être est réduite
à la seule bonté, au désir morbide de se sacrifier pour le prochain.
La plénitude de la vie comporte de la bonté, comme de la méchanceté,
elle est par-delà le bien et le mal, elle est devenir. La culture chrétienne,
ainsi que son imitatrice, la modernité, veulent soumettre l'homme à
un idéal grégaire et le dissoudre dans la masse. C'est contre ce projet
d'emprise totale sur l'individu que Nietzsche se révolte.
Dans sa pensée, le refus de la dette
écrasante imposée à l'individu par la culture se présente comme "la
mort de Dieu", dont la conséquence est la libération de la volonté
de puissance et le retour de l'esprit dionysiaque. L'échange entre le moi et l'Autre est perverti et mutilé ; c'est pourquoi l'homme refuse
tout échange, et se retranche dans la solitude fière de sa souveraineté.
Pourtant - et c'est là le paradoxe central de la pensée nietzschéenne
- en se libérant de l'autre, l'homme se trouve libéré de sa propre identité,
il devient une série de situations. Ainsi, dire "je" n'est
plus qu'une "habitude grammaticale", et même la notion de
liberté perd son sens.
“C'est parce que l'homme se croit libre,
mais non pas parce qu'il l'est, qu'il éprouve repentir et remords”.106
La libération de l'autre s'avère être
une activité suicidaire : c'étaient la dette et la culpabilité, générées
dans l'échange avec l'autre, qui constituaient les fondements de l'identité
du moi. Dans le devenir de la vie libérée de la dépendance d'autrui,
il n'y a plus d'identité, plus de mémoire, car tout relève immédiatement
de l'instinct, c'est-à-dire du même. Nietzsche souhaite voir en face
du "moi" un adversaire digne qui serait l'expression libre
et naturelle de la volonté de puissance et, de ce fait, libérerait la
volonté de puissance du moi lui-même. Nous avons affaire ici à une métamorphose bien curieuse de la théorie kantienne (celle-ci suivant l'esprit du
christianisme) selon laquelle il n'y a que la liberté qui engendre de
la liberté : pour Nietzsche, seule la volonté de puissance réveille
une autre volonté de puissance; la bonté et la générosité ne font que
l'étouffer. D'où l'aristocratisme paradoxal de son égoïsme : le désir
masculin phallique pousse l'homme à subir et à infliger de la violence
dans le combat avec l'autre107. Cependant cet autre - que ce soit l'homme chrétien,
l'homme moderne ou Dieu lui-même - s'avère indigne, il refuse le combat,
il essaie d'entraîner le moi dans un rapport contre-nature.
Il est tout de même un mérite que Nietzsche
est prêt à reconnaître au monde moderne : c'est le monde du déclin de
la religion :
“On ne doit pas écarter l'éventualité
du triomphe complet et définitif de l'athéisme pour libérer l'humanité
de tous sentiments de dettes envers son origine, envers sa causa prima.
L'athéisme est lié à une sorte de seconde innocence”.108
En d'autres termes, le sort de la modernité
n'est pas encore décidé, le combat continue ; elle n'est pas seulement
l'époque du déclin des dettes, mais aussi de la lutte pour leur effacement
; non seulement la mort de Dieu, mais son meurtre :
“Nous l'avons tué, vous et moi”.109
5. Le sentiment de culpabilité comme         
 lien social (Freud)
Pour l'essentiel, Sigmund Freud poursuit
le projet nietzschéen de libération et de déculpabilisation de l'homme. Cependant, la notion de dette est curieusement absente de sa réflexion,
à moins qu'elle ne soit analysée comme pathologique (par exemple dans
le cas du patient obsessionnel, dit L'homme aux rats, qui a développé
un système complexe de dettes imaginaires110).
Nietzsche écrivait :
“Tous les instincts qui ne se libèrent
pas vers l'extérieur, se retournent vers l'intérieur (…) ; c'est ainsi
que se développe dans l'homme ce qu'on appelle plus tard son "âme"
(…). L'hostilité, la cruauté, le plaisir de persécuter, d'attaquer,
de déranger, de détruire - tout cela se retourne contre le détenteur
de tels instincts : telle est l'origine de la “mauvaise conscience””.111
Freud aurait bien pu signer ce passage.
Cependant dans la deuxième topique il va préciser qu'un tel "retournement
vers l'intérieur" de l'instinct peut suivre deux voies différentes :
quand une pulsion instinctive succombe au refoulement, ses éléments
libidinaux se transforment en symptômes, ses éléments agressifs en sentiment
de culpabilité.112
Dans L'homme aux rats (1909), Freud avait
déjà écrit que l'amour et la haine (appelés plus haut "éléments
libidinaux" et "éléments agressifs") coexistent dans
l'inconscient comme deux faces de la même énergie vitale ; ce n'est
qu'avec la socialisation de l'enfant que l'un des deux pôles (la haine,
en règle générale) est refoulé.113 Le destin des éléments agressifs que le refoulement
transforme en culpabilité est donc plus précaire que celui des éléments
libidinaux, car ces derniers peuvent malgré tout trouver une "bonne"
voie d'expression sous la forme socialement acceptable de  l'amour.
L'agressivité qui se transformera dans
Au-delà du principe de plaisir en "pulsion de mort"114, est asociale
par essence ; elle ne peut donc qu'être bannie de la culture et, par
conséquent, les ravages qu'elle entraîne sont plus graves. Ajoutons qu'il s'agit surtout de la culture moderne, car les sociétés traditionnelles
disposaient d'autant de formes culturelles pour gérer l'agressivité
que pour canaliser l'amour. En ce sens, nous pourrions dire que le problème
de la culpabilité ne devient central que pour la modernité (et pour
son précurseur, le christianisme) qui a tenté de nier la réalité de
la violence humaine (la théorie de Freud elle-même en est le symptôme).
Comme nous l'avons dit, c'est l'agressivité
du "moi" se retournant contre lui-même qui produit le sentiment
de culpabilité ; l'institution de cette auto-persécution permanente,
intériorisée dans le "moi", sera désignée par Freud comme
le "Surmoi".115 Il s'agit évidemment d'une conception anthropomorphe
de l'appareil psychique ; nous pourrons même essayer d'en faire la "généalogie".
Le "Surmoi" ressemble au "créancier" de Nietzsche
: personnage cruel, pris de colère116 face à son "débiteur". Tout comme
La généalogie de la morale, Le moi et le
ça représente un rapport interhumain qui est censé avoir existé dans
le passé et qui, à cause du décalage temporel, a été évacué du domaine
de la conscience. En effet, le sentiment de culpabilité devant le "Surmoi"
est irréel, car le rapport à l'autre concret n'a plus lieu et l'homme
n'est torturé que par une fiction. Cependant, c'est précisément son
aspect imaginaire qui rend le sentiment de culpabilité invincible :
le "moi" ne saurait échapper à son "Surmoi", car
ce dernier est l'intériorisation de l'autre et, par conséquent, aucun
désir ne peut lui être dissimulé.117
Toujours est-il qu'il existe une culpabilité
"normale", résultant de la tension entre le "moi"
et l'"idéal du moi" qui est l'expression des aspirations à
l'épanouissement de la personnalité et relève plutôt de son narcissisme
; cette forme de sentiment de culpabilité n'est pas nécessairement inconsciente,
bien au contraire, elle est la conscience morale par excellence (Gewissen).
Or, ce n'est pas elle, mais le sentiment de culpabilité inconsciente
(Freud est bien sensible au caractère paradoxal de cette expression)
qui crée des problèmes psychiques. Dans ce deuxième cas, la personne
ne se sent pas même coupable au sens propre du terme; elle est franchement
malade, c'est-à-dire qu'elle ne réagit pas à la contradiction à laquelle
elle est confrontée comme un être culturel, mais comme un corps naturel.118 Le traitement consiste à aider le patient à dévoiler lentement les fondements de sa
souffrance opaque en passant par une sorte de généalogie intime dans
laquelle le lapsus temporel entre le passé traumatique et le présent
sera comblé par le travail de la mémoire ; c'est ainsi que la culpabilité
inconsciente se transformera en culpabilité consciente.119 Une fois encore, la fameuse prise de conscience,
leitmotiv de la pensée moderne, mène au dénouement de la dépendance
vis-à-vis de l'autre. La théorie psychanalytique nous dit que ce n'est
plus devant l'autre concret que nous nous sentons coupables, mais devant
un autre autre120,
situé dans notre passé ; après avoir pris conscience de ce fait fondamental
(à savoir que, derrière l'autre, il y a un autre autre), l'homme peut
accéder à la liberté.
Notons que dans la culture traditionnelle,
cet archétype n'était pas moins présent : à travers le rapport à son
prochain, l'homme se rapportait également à un autre autre  imaginé
comme dieu ou comme ancêtre. Ou se situe la différence ? On peut formuler
l'hypothèse que dans le cas des cultures pré-modernes, le troisième
acteur de l'échange interhumain, le "il" situé derrière le
"tu" ("l'autre autre") est conçu comme transcendant,
situé au-delà de ce monde ; il est, pour ainsi dire, mort
et par conséquent figé, inaccessible. Le "il", tel que le
pense la modernité, est un autre autre immanent, vivant, désirant comme
la "je" et le "tu". L'entreprise psychanalytique
consiste à abolir la fatalité du temps et à nous faire revivre le rapport
immédiat avec l'autre, en le privant du pouvoir que son absence lui
donne. Si cet autre n'est qu'un être vivant comme nous, s'il n'est ni
dieu, ni ancêtre, dont la volonté est figée dans l'éternité, nous sommes
en mesure de l'intérioriser entièrement, de devenir ses égaux, d'en
faire notre idéal à nous. Être adulte, pour l'homme moderne, signifie
de ne plus dépendre que de lui-même, de sa propre raison, son
propre idéal moral. Pour que la dette envers l'autre puisse être annulée,
il faut que l'on revive le rapport avec lui dans l'immanence des désirs
et des passions; en d'autres termes, il faut ressusciter le mort pour
l'anéantir.
Rappelons la fable ébauchée dans Totem
et tabou, qui explique l'origine du sentiment de culpabilité.121 Freud
postule l'existence d'un état pré-culturel qui serait le règne absolu
de l'instinct : le père tyrannique, ayant imposé sa loi par la force,
possède sans partage toutes les femelles du clan. Un beau jour ses fils
se révoltent contre lui et le tuent pour s'emparer de ses femmes. Il
en résulte qu'ils sont remplis de remords122 (car ils l'avaient également aimé) et c'est précisément ce nouveau sentiment de culpabilité commune (Mitschuld)
qui les réunit. C'est grâce à lui que s'établit la cohésion sociale
fondatrice de la culture : chacun des fils renonce à son instinct égoïste
pour que la catastrophe ne se reproduise plus. Pour que la civilisation
soit possible, il faut, d'une part, qu'il se produise un acte de violence
et, d'autre part, que l'homme surmonte son agressivité pour vivre en
commun avec ses semblables. Dans Malaise dans la civilisation, Freud
précise que
“le fait de tuer le père, ou de s'en
abstenir, n'est pas décisif ; on doit nécessairement se sentir coupable
dans les deux cas, car le sentiment est l'expression du conflit d'ambivalence,
de la lutte éternelle entre l'Éros et l'instinct de destruction ou de
la mort. Ce conflit s'alluma dès l'instant où s'imposa aux hommes la
tâche de vivre en commun”.123
Permettons-nous de reprendre le thème
dans une autre optique. Selon Freud, l'être humain est profondément
ambigu, il désire son prochain en voulant à la fois le garder et le
détruire; son amour est destructeur et son agressivité est érotique (comme nous l'avons vu, Nietzsche avait souligné, lui aussi, cet aspect
nécessairement contradictoire de la vie que le christianisme et la modernité
essaient de nier). La Kultur  oppose la philia au neïkos, elle
est, au plus profond,  fondée sur la séparation des instincts et
des pulsions ; par ce biais, elle introduit dans l'être humain la dimension
du remords, c'est-à-dire de la contradiction intériorisée. Dès lors,
l'élan vital devient nécessairement incomplet, il anticipe en permanence
sa propre négation. L'interdit culturel ne permet au moi de manifester
que des comportements positifs envers l'autre; par conséquent, les comportements
négatifs de l'agressivité qui restent néanmoins présents en lui doivent être refoulés; cependant, le sentiment de culpabilité qui résulte du
conflit entre ceux-là et la sanction sociale anticipée joue un rôle
culturel encore plus important, car c'est précisément sur lui qu'est
fondé le lien social.
Comment les sociétés traditionnelles
réglaient-elles le problème de l'ambivalence pulsionnelle ? Au lieu
de nier la violence inhérente à l'être humain, elles avaient développé
des mécanismes culturels pour la retourner contre le moi, non pas sous
une forme pathologique, mais de façon normative et réglementée. La culture
commence avec le don volontaire du moi à l'autre; pour qu'il y ait société,
il faut sacrifier et, plus précisément, sacrifier une partie de sa propre sexualité124.
En donnant et en sacrifiant, l'homme assume librement la violence et
extériorise la culpabilité pour endetter l'autre, celui qui jouit de
sa générosité. Nous pouvons dire que la culpabilité, au sens que lui
donne Freud, est exactement l'inverse de la dette traditionnelle : si
celle-ci est un acte de violence retournée contre le moi qui endette l'autre, celle-là est le résultat d'un acte réel ou imaginaire violent
dirigé contre l'autre, qui endette le moi. Comme nous l'avons déjà suggéré,
la substitution opérée par le christianisme, qui remplace la culture
de la dette par celle de la culpabilité, pourrait être interprétée comme
un premier pas vers l'effondrement de l'autre dans le même, caractéristique de la modernité. Rappelons que pour Hegel, la modernité était un aboutissement
du christianisme.125
A cette occasion, il convient de nous
demander ce que le Christ donne à l'homme, ce qu'il échange avec lui.
A la différence des dieux polythéistes avec lesquels on pouvait "marchander"
en faisant des offrandes et en espérant recevoir certaines faveurs en
échange, cette nouvelle incarnation de la divinité n'échange plus directement
avec l'homme : elle ne fait que lui offrir le spectacle de son supplice
et de sa mort, suscitant en lui à la fois une jouissance refoulée (car
c'est le Dieu, le roi, le père qui souffre) et la culpabilité profonde
qui en résulte. Dieu ne peut plus être payé, parce que c'est lui-même
qui a rompu l'échange de dons en instaurant un échange clos avec lui-même
; l'homme ne peut que suivre son exemple en se martyrisant et en se
culpabilisant infiniment.
La notion de dette n'apparaît presque
pas dans l'œuvre de Freud. Il semblerait que, dans sa théorie, la place
de l'éthique du don soit occupée par le "masochisme", notion
au goût décadent introduite par Krafft-Ebing et définie comme une jouissance
paradoxale dans la souffrance. En 1905, Freud pensait que le couple
sadisme-masochisme était basé sur l'axe actif-passif, l'un étant l'envers
symétrique de l'autre. La perversion primaire serait le sadisme, et
quant au masochisme,
“[il] n'est autre chose qu'une continuation
du sadisme, qui se retourne contre le sujet; lequel prend pour ainsi
dire la place de son objet sexuel”.126
En 1924, Freud développe son concept
en définissant trois types de masochisme. Le premier, appelé "érogène",
est le résultat de la liaison libidinale d'une part de la pulsion de
destruction qui, au lieu de se diriger vers l'extérieur comme dans le
cas du sadisme, demeure dans l'organisme.127 Le deuxième, qui consiste dans le besoin d'être
battu, immobilisé et réduit à la soumission, sali, humilié,128 est le
masochisme féminin : il serait la condition "normale" pour
la femme, mais non pour l'homme ; en effet, ce dernier, en adoptant
des attitudes "féminines", ne fait que jouer avec sa peur
de la castration (rappelons d'ailleurs que dans ce système, la femme
est une sorte d'homme castré). Le fait qu'il s'agisse bien d'un jeu
de l'imaginaire (spielerische Ausführung der Phantasien), visant à surmonter
l'angoisse de castration du sujet lui-même, serait attesté par le fait
que les fantaisies masochistes sont beaucoup moins sérieuses que celles
du sadique qui dirige son agressivité contre l'autre (ce qui, pour Freud,
semble être un comportement un peu plus "normal"). Le troisième
type, le masochisme moral, est caractérisé par un lien moins prononcé
avec la sexualité ; il est le résultat d'une exigence morale extrême
de l'homme envers lui-même qui engendre un besoin constant de punition.
Dans les cas morbides de masochisme moral, l'instance du "Surmoi",
en tant qu'introjection d'un rapport intersubjectif (le rapport au parent
au temps du conflit œdipien), est  particulièrement cruelle, voire
sadique.129
Un cercle vicieux se met en place dans le psychisme : clivé en "Moi"
et "Surmoi", l'homme se persécute lui-même et jouit de cela;  
tout désir "criminel" est instantanément identifié par le
"Surmoi" vigilant de telle façon que la culpabilité démesurée
qui en résulte pousse le "Moi" désespéré à commettre des crimes
réels et à s'offrir ainsi des occasions d'être puni (notons que, selon
Freud, ce serait le cas de beaucoup de "types de caractère russes").
Comment l'intersubjectivité se trouve-t-elle
modifiée dans l'optique de la théorie du masochisme ? Nous pouvons dire que la souffrance n'est plus un objet d'échange entre le "moi"
et l'autre; elle est réservée à la "consommation privée" du "moi". Dans ses deux topiques, la théorie freudienne explique
cela de deux manières différentes. Selon la première, l'autre est tout
simplement intériorisé, le "il" jouit de la souffrance du
"moi" même s'il n'est plus physiquement présent. Selon la
deuxième, celle de la "pulsion de mort", l'être humain est
plus profondément clivé, il n'aspire pas seulement au plaisir, mais
également au déplaisir, pas seulement à la vie, mais à la mort. L'échange
de souffrance fondé sur la loi anthropologique postulée par Nietzsche
- voir ou faire souffrir l'autre fait jouir l'homme - n'est donc plus
nécessaire pour expliquer le comportement du masochiste. Dans chacune
des deux topiques, l'homme n'est pas censé donner sa douleur à l'autre
réel ou imaginaire, car cela ne serait qu'une aberration, une maladie,
provoquée par le fantôme œdipien sorti du tombeau que l'on devrait enterrer ;
il doit apprendre à bien gérer cet échange avec lui-même. Le pervers masochiste, lui, n'en est pas capable, il cherche à l'extérieur de lui
des repères humains, des pseudo-autres sur lesquels il pourrait s'appuyer.
Pour Freud, la société est fondée sur
les mêmes contradictions que l'individu : "le Surmoi d'une époque
culturelle donnée a une origine semblable à celle du Surmoi de l'individu";
la lutte éternelle entre Éros et  l'instinct de destruction ou
de mort "s'alluma dès l'instant où s'imposa aux hommes la tâche
de vivre en commun".130 L'évolution qui mène du stade de la famille
à celui de la masse et à celui de l'humanité présuppose que les liens
libidinaux se resserrent et que l'agression soit refoulée, cette dernière
produisant un sentiment de culpabilité croissant. L'intensification
de ce sentiment est donc le prix à payer pour accéder à la civilisation
dans laquelle nous vivons; en ce sens, si la modernité représente l'état
le plus élevé de la civilisation, elle est également celui de la  
plus grande culpabilisation de l'homme. En effet, l'apocalypse semble
proche :
“Peut-être un jour, grâce à la civilisation,
cette tension du sentiment de culpabilité atteindra-t-elle un niveau
si élevé que l'individu le trouvera difficile à supporter”.131
Bien que l'une et l'autre puissent nous
paraître très différentes, cette apocalypse freudienne a quelques points
communs avec celle que Marx avait imaginée. Freud ignore le mécanisme
de la réversibilité pré-moderne fondé sur le don et le sacrifice, et
postule un seul moteur à l'origine de la civilisation, celui du meurtre
et la culpabilité132
; il établit ainsi un système linéaire du temps dans lequel la culpabilité
s'accumule à l'infini, comme une sorte de capital jusqu'à l'écrasement
total de l'homme.
6. Une modernité inversée (Fiodorov)
Au-delà des clivages idéologiques, les
penseurs de la modernité semblent unis dans leur refus (ou leur ignorance)
de l'éthique du don au profit de l'éthique du contrat. Libérer le "moi"
de l'autre, le présent - du passé, la raison - du territoire : voici
la quintessence du projet. Pour chercher une vraie alternative au "désenchantement"
des échanges interhumains, nous quitterons les hauts lieux de la pensée
occidentale, pour découvrir le "cosmisme" de Nicolaï Fiodorov.
Comme nous l'avons dit dans nos considérations
préliminaires de "géophilosophie", le progrès culpabilise
et transforme en "bâtard" l'homme de la périphérie du monde
industrialisé confronté à un "universalisme localisé" en Europe
du Nord-ouest. Les réactions anti-modernes qui en résultent - du romantisme
allemand à l'intégrisme algérien - cherchent à compenser la blessure
narcissique par l'exaltation des particula-rismes et le surenchérissement
identitaire. Aussi angélique qu'il puisse nous paraître, le cosmisme133, combinaison
étrange de messianisme orthodoxe de droite et d'utopisme eschatologique
de gauche, est néanmoins lui aussi une réaction contre la modernité
occidentale égoïste. Son particularisme est singulier : au lieu de s'appuyer
sur l'histoire, le sang, la terre natale, il essaie d'être encore plus universel que la modernité occidentale en s'assignant la tâche de sauver
l'humanité entière et d'effacer les différences, d'abolir le temps et
de ressusciter les morts par une "régulation de toutes les molécules".
Le particularisme cosmiste est pour ainsi dire performatif : l'identité
messianique est fondée sur l'ici-et-maintenant de l'acte sacrificiel
par lequel l'homme se surmonte lui-même et se fait messager de l'universel.
Dans ce sens, la pensée cosmiste est non seulement une réaction "intégriste"
typique contre la modernité désenchantée, aliénée et individualiste,
mais aussi l'utopie d'une autre modernité : celle du règlement définitif
des comptes avec le passé, de l'élan sacrificiel des peuples renaissants
et de la prise de conscience des classes.
Nicolaï Fiodorov134, "le penseur le plus typiquement russe"
(Berdiaev), "plus courageux encore que Fourier et les utopistes
français" (Siméon Frank), menait une vie de saint : il dormait
sur une caisse en bois et distribuait tout son argent aux jeunes sous
forme de "bourses". Sa doctrine peut être résumée en peu de
mots : nous n'avons pas le droit de vivre en abandonnant ceux qui ont
vécu avant nous dans la mort,  nous devons consacrer notre vie
à l'abolition de la mort et à la résurrection de tous les morts qui
ont vécu sur terre. La vie est un don que nous avons reçu, la seule
façon de le rendre à ceux qui nous l'ont fait est de les refaire en
chair et en os ; Fiodorov invente pour cela le terme curieux de patrification
(= "(re)production des pères"). Au lieu de transmettre, à
notre tour, le don de la vie à nos enfants, Fiodorov appelle à rembourser
directement le créditeur ; plutôt qu'à faire des enfants, il nous invite
à faire des pères.
Le défi est de taille. Car la condition
humaine est caractérisée par une asymétrie fondamentale : le rapport
au père et le rapport au fils sont structurellement différents. Ce n'est
pas le futur, mais le passé qui demeure autre au sein du "moi"
; mon fils n'est que ma projection narcissique, alors que le père, lui,
reste une altérité inappropriable au fond de moi. Dans l'un de ses plus
beaux textes, consacré à la notion d'histoire135, Walter Benjamin expose cette asymétrie de la manière suivante. Les faux révolutionnaires, les sociaux-démocrates,
écrit-il, ont tort de présenter le prolétariat comme le libérateur des
générations futures;  ils privent ainsi la classe de son ressort le plus
précieux : la force de haïr, l'ardeur à se sacrifier.
Car ce qui nourrira cette force, ce qui
entretiendra cette ardeur est l'image des ancêtres enchaînés, non d'une
postérité affranchie.
En effet, l'ange de l'histoire s'éloigne
irréversiblement du but, il est emporté sans cesse vers l'avenir par
la tempête du progrès, son regard restant tourné vers le passé ; "il
voudrait bien se pencher sur le désastre, panser les blessures, ressusciter
les morts", mais le vent l'emporte. Le seul moyen de rétablir l'universel,
c'est-à-dire de surmonter la séparation, serait de faire du phénomène
particulier un "blocage messianique" du devenir, de faire
éclater la continuité historique pour saisir, à travers l'époque concrète,
l'ensemble de la vie humaine et donc de "libérer le passé opprimé". Or, libérer signifie unir, surmonter la différence entre présent et
passé, triompher de la mort.
Avec Nietzsche, Freud ou Sartre, nous
avons pris l'habitude de percevoir cet échange entre présent et passé
d'un seul côté : opprimé par le passé, le présent exigerait qu'on lui
rende justice. Le projet de la libération du présent  
présuppose que toute dette entre les générations soit préalablement
démystifiée, réduite à un simple rapport de forces. Tout se passe comme
si c'était le père qui, le premier, avait menacé de mort le fils et
que celui-ci était contraint de le mettre à mort par légitime défense.
Passé et présent sont en position de duel, l'un provoque l'autre, l'autre
le paie de la même monnaie.
Dans le projet de libération du passé
qui représente le fil conducteur de la pensée de Fiodorov, la perspective
est renversée. C'est maintenant le père qui se laisse humilier, sacrifier,
en provoquant, au lieu d'une vengeance, une dette insupportable. Le
payer de retour impliquerait qu'on se sacrifie à son tour, qu'on s'engage
dans la logique de l'éthique du don total. Curieusement, la gauche révolutionnaire,
dont Benjamin se fait ici le porte-parole, semble rejoindre sur ce point
le "réactionnaire" orthodoxe Fiodorov. Dostoïevski avait appelé
ce phénomène "mon paradoxe" : plus on est conservateur en
Russie, plus on est révolutionnaire dans le contexte de l'Occident et
inversement.136
Il semblerait que le mot mir en russe
moderne réunisse tous les thèmes fiodoroviens : il désigne à la fois
l'univers, la paix et la communauté rurale, soit : la totalité, l'immortalité,
la fusion. Essayons d'analyser comment le penseur cosmiste construit
l'utopie de son mir, en combattant les maux de la modernité de type
occidental.
Pour Fiodorov, le mal, c'est-à-dire la
civilisation commence avec la décadence de l'état "fraternel"
et l'abandon de l'amour filial au profit de l'amour charnel.
“C'est le fait de se coller uniquement
à sa femme qui incite l'homme à oublier les pères et introduit le désaccord politique et civique dans le monde.”137
“Les enfants, lisons-nous dans L'action
commune, se nourrissent du corps et du sang des parents. Au commencement, ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils font, mais une fois qu'on
leur a "ajouté" (pridast
) de la conscience, ils se trouvent confrontés à un choix tragique :
ils peuvent vivre leur propre vie tout en sachant qu'ils sont la cause
de la mort de leurs parents ou bien travailler pour essayer de ressusciter
ces derniers dans le grand mouvement de la résurrection générale ; en
d'autres termes, ils doivent choisir entre la solitude absolue du bonheur
égoïste et la communion avec tous les êtres qui ont jamais vécu sur
terre.”138
Les parents, les pères et le père sont,
chez Fiodorov, des synonymes ; il s'agit d'un "culte de tous les
pères conçus comme un". L'action commune de "patrification"
(= (re)création des pères) est le pendant de la procréation et l'annule, car après la résurrection, la procréation sera évidemment devenue inutile.
Le fils devrait se châtrer de son propre chef en transformant (sublimant
?) son énergie érotique sous la forme d'un travail consciencieux voué
à la cause de la patrification : c'est en ceci qu'il est censé devenir
"majeur". Nous pourrions dire que, pour Fiodorov, l'homme
"majeur" est celui qui a rendu le don de la vie, celui qui
n'est plus endetté. Freud va suggérer, lui aussi, l'idéal de la maturité
de l'individu, dont les mots clefs seront "amour et travail"
; cependant, pour Fiodorov, il s'agit de tout autre chose : la maturité
est, d'une part, la négation de l'amour charnel, et, d'autre part, le
travail, celui-ci étant pourtant perçu non comme un état d'équilibre,
mais comme un sacrifice qui amène le bouleversement eschatologique de
la condition humaine.
L'action commune comporte un aspect miraculeux :
dès l'instant où l'on s'engage sur la voie du paradis, on l'a déjà atteint,
car le paradis est le sacrifice lui-même, non pas le résultat pratique
qu'il pourrait permettre d'atteindre. Telle est la logique fondamentale
de l'éthique du don : c'est au moment où nous avons investi notre générosité
dans l'autre que nous devenons "propriétaires" du capital
symbolique qui nous est dû ; c'est par le fait même de nous priver que
nous créons la récompense future. Dans cette perspective, on ne s'étonnera
pas qu'un Dostoïevski, qui lui aussi était mû par l'impératif "supramoraliste"
fiodorovien, ne cesse d'affirmer que le bonheur est culpabilité, que
la conscience est souffrance.139 Dans cette optique, la prise de conscience est
le sacrifice de la particularité individuelle ; être conscient signifie
être incomplet, sensible à la perte des aïeuls aimés. En d'autres termes,
l'homme devenu conscient a franchi le pas décisif vers la résurrection
des disparus. La jouissance liée aux douleurs du devenir-conscient touche
donc au rapport intersubjectif avec l'autre. D'autre part, une fois
éveillée, la conscience apporte à l'homme une sécurité absolue, car
elle ne permet plus au mal d'opposer les hommes les uns aux autres;
en travaillant ensemble au profit de l'abolition de la mort, les êtres
humains auraient déjà réussi à triompher de son hypostase la plus douloureuse
qui est la séparation.
En ce qui concerne les origines historiques
de l'humanité, Fiodorov affirme que la prise de conscience du phénomène de la mort aurait entraîné l'établissement de l'autocratie. Ayant d'abord
pris la forme d'une dictature, celle-ci aurait eu pour objectif de défendre
chacun contre les forces aveugles de la nature, c'est-à-dire contre
la mort, en réunissant toutes les volontés des hommes en une seule.140 Cette
vision fiodorovienne rappelle la dictature primitive de Totem et tabou, bien que les voies suivies par les deux penseurs soient pratiquement
opposées. Au lieu de dessiner, comme Fiodorov, une vision utopique censée
surmonter le présent et le racheter, Freud reconstruit un événement
du passé, qui est censé l'expliquer. Nous avons affaire à deux modes
diamétralement opposés d'échange de mort entre présent et passé. Dans
le mythe freudien, la civilisation naît dans la révolution, le meurtre
et l'intériorisation de la mort ; dans celui de Fiodorov, il trouve son
origine dans la dictature et l'abolition de la mort. Dans le premier
cas, la conscience coupable fait l'objet d'une cure dont l'idéal serait
l'enterrement des morts, qui rend possible la naissance de l'individu
autonome; dans le second, cette conscience coupable est le paradis lui-même,
car elle n'est rien d'autre que l'aspiration à la réunion avec les morts
aimés dans le désir ambivalent de la patrification-suicide. Enfin, la
différence la plus surprenante : alors que la psychanalyse présuppose
un inconscient (à l'origine duquel nous trouvons les dettes refoulées),
"l'action commune" exige une conscience absolue qui est également
une forme de mémoire lucide de toutes nos dettes.
Que Dieu soit mort et que, par conséquent,
toutes les dettes soient suspendues, signifie qu'il n'y a plus d'Autre
pour partager la responsabilité de l'homme. A ce moment ce dernier se
trouve confronté à l'alternative : ir-responsabilité ou sur-responsabilité.
Dès lors que l'absolu n'existe plus, ces deux extrêmes ne peuvent que
se légitimer mutuellement. L'impératif de supporter tout seul le poids
de l'univers pose l'homme devant une alternative radicale. D'une part,
il peut refuser la responsabilité écrasante qui le dépasse et, à la
limite, détruire sa propre identité pour connaître l'enfer du devenir
tragique de la "volonté" ou de la pulsion ; d'autre part, il
peut donner jour à une morale hypertrophiée en "supramoralisme",
en s'engageant à maîtriser le temps et l'espace, à "réguler l'ensemble
des molécules de l'Univers" et à rendre la vie aux pères, adoptant
la formule dostoïevskienne :
“chacun est coupable devant tous pour
tout et c'est le paradis”.141
Cependant, si nous considérons l'ensemble
de l'espace culturel moderne, nous constaterons que ces deux pôles éthiques, répétons le, surgissent simultanément : la modernité est à la fois scandale
et utopie, devenir et projet, abîme de l'inconscient et maîtrise de
la conscience, individualisme et collectivisme, mort et immortalité.
De plus, la bataille entre ces extrêmes
est ouverte et implacable. Nietzsche, qui ne connaissait certainement
pas la pensée de Fiodorov, se moquait de tout ce qui sentait le sacrifice,
le don et autres accessoires chrétiens. Fiodorov, pour sa part, s'en
prend constamment à la "philosophie de la vie". Pour lui,
"la sur-humanité peut être le plus grand vice, mais aussi la plus
grande vertu" ; tout dépend si le sur-homme usurpe l'immortalité
pour lui-même ou s'il décide de travailler pour l'immortalité de tous,
y compris pour la résurrection des morts.142 La notion nietzschéenne n'est donc pas étrangère à l'univers angélique de Fiodorov, elle y est simplement inversée : l'immortalité-pour-soi
nietzschéenne, c'est-à-dire la victoire tragique sur la peur de la mort,
est remplacée par l'immortalité-pour-tous, quand le souverain cède volontairement
sa place au "troupeau".
Dans l'interprétation naïve de l'autodidacte
Fiodorov, le nietzschéisme est curieusement assimilé au progressisme; cependant cette conclusion est parfaitement logique dans la perspective
de sa pensée, car le progrès n'est rien d'autre que le triomphe des
jeunes sur les vieux.  En ce sens, le progrès de la civilisation
"égoïste" occidentale, mue par l'avidité et le mécontentement,
revient, au fond, à juger les pères qui ont été dépassés par leurs fils.
Or, Fiodorov rejette toute possibilité, pour l'homme, de juger son prochain,
car cela impliquerait nécessairement la séparation, la rupture au sein du corps liturgique. Toujours est-il que la réalité sociale du XIXe
siècle est celle des progrès dans tous les domaines de la vie : les nouvelles
générations ont acquis plus de savoir et de pouvoir que celles qui les
ont précédées. La mort du vieillard perd son aura de sagesse et d'accomplissement
humain ; au lieu d'être le couronnement de la vie, elle est rendue absurde
et ridicule par l'accélération de l'histoire. Pour Fiodorov, cela ne
fait qu'accentuer la culpabilité des jeunes : il devient donc encore
plus important de renverser le processus de clivage historique pour
rétablir le corps communautaire de l'humanité.
En quoi le progrès serait-il la perversion
de l'échange "normal" entre les générations ? Pour Fiodorov,
il n'y a rien d'immoral à ce que le père cède la place à son fils en
disant : "Moi je diminuerai, et toi, tu grandiras" ; l'amoralisme
du progrès commence là où le fils se permet de revendiquer lui-même
le rôle du père, de s'affirmer seul : "Moi je grandirai, et toi,
fous le camp pour me faire de la place".143 Nous pouvons dire que le rapport change de valeur
en fonction du sujet qui parle : il est moralement acceptable que le
père vieillissant célèbre la gloire du fils ; le fils qui grandit ne
peut qu'exprimer sa gratitude envers le père qui dépérit. La parole
est don angélique, icône verbale offerte à l'autre. L'amor fati  
dont parlait Nietzsche n'est permis qu'à l'autre; le même n'a le droit
que d'aimer le projet, c'est-à-dire l'anti-destin. En ce sens, l'échange
entre père et fils, mais aussi l'échange entre tout homme et son prochain
commence par la négation de soi. L'insolence nietzschéenne, quintessence
de la civilisation occidentale, permet au même de s'affirmer seul en toute positivité. Fiodorov n'exclut pas que le monde soit basé sur l'égoïsme
et le besoin ; cependant, même s'il en est ainsi, il faut nier, c'est-à-dire
projeter, utopiser ; le "supra-moralisme" est, en effet, un
impératif d'irréalisme. Voilà comment la doctrine de Schopenhauer est
mise au service de la cause supramoraliste :
“Si le monde est volonté, c'est-à-dire
lascivité, qui se manifeste dans l'engloutissement des générations précédentes
par les générations suivantes, alors le monde comme représentation d'un
tel engloutissement doit devenir projet pour la résurrection de ceux
qui précèdent par ceux qui suivent”.144
Évidemment, Fiodorov ne conteste pas
le fait que la volonté (notons l'interprétation érotique de celle-ci)
soit le moteur de la vie humaine ; il affirme simplement qu'elle ne
doit pas émerger à la surface du langage et de la conscience, qu'il faut la refouler. L'utopie est l'écran qui cache la pornographie omniprésente.
En ce qui concerne la définition de l'art,
Fiodorov poursuit son combat contre la philosophie de la vie. Selon
lui, la création artistique ne trouve pas son origine dans l'extase
de l'oubli bachique, mais, bien au contraire, dans l'effort de mémoire
provoqué par le "deuil des fils et des filles pour leurs parents
défunts". Par conséquent, la musique n'a plus de place privilégiée
en tant qu'expression de l'essence du devenir, comme  chez Schopenhauer
ou Nietzsche ; Fiodorov, lui, privilégie l'architecture, cet art de
la "chute arrêtée", ce "triomphe sur l'effondrement des
objets". C'est elle qui, avec l'astronomie dans le domaine des
sciences, représente de la meilleure façon l'immobilité solennelle du
firmament, ou plutôt, le projet d'une telle immobilité. En fait, toutes
les formes de création artistique existantes ne semblent pas à même
d'accomplir cette tâche grandiose : le véritable art du futur serait
la "construction copernicienne" de l'Univers, la "création
cosmique", bref, l'art de transformer la vie elle-même. Notons
que ce dernier thème traverse la pensée russe moderne. Dans les années
1890, Vladimir Soloviev145 reprendra cette thèse; les avant-gardistes comme
Brioussov, Malevitch, Khlebnikov et Maïakovski iront plus loin encore,
pour ne rien dire du "copernicianisme" communiste qui s'emploiera
à mettre en œuvre le fantasme d'un art démiurgique prenant pour matériau
la vie comme telle146. Il est vrai que le thème de la vie comme œuvre
d'art est également présent en Occident depuis le Romantisme allemand. Cependant, les métaphores employées par les différents types de pensée
ne sont pas neutres. Celle du roman ou de la musique, utilisée par les
romantiques et post-romantiques, semble précipiter la chute dans le
devenir ; l'image de l'architecture cosmique fiodorovienne, elle, tente
de conjurer le devenir et de figer le monde dans l'éternité.
En effet, l'architecture (que Goethe
avait appelée la "musique figée") est le point de congélation
de la passion, de l'abolition du temps. Grâce aux efforts unis de l'humanité,
le temple astro-architectural s'étend, dans l'imaginaire de Fiodorov,
jusqu'aux limites de l'Univers ; tout est sous le contrôle de l'homme
et même les astres sont mus par la seule force de la pensée147. A ce
moment-là, il n'y aura plus d'inconscient dans l'univers, car l'inconscient,
c'est la mort, tout ce qui n'est pas partagé par l'ensemble des hommes
et qui est exclu de la circulation générale. En ce sens, l'architecture, "cosmisée" par l'astronomie, crée l'espace hyper-conscient
de la "liturgie hors-temple".
Une autre définition de la modernité
: c'est l'époque qui ne veut plus maintenir la différence entre raison
pratique et raison théorique.148 Après sa onzième thèse sur Feuerbach, Marx doit
s'engager dans la révolution prolétaire ; après la phrase finale de
son Tractatus, Wittgenstein n'a plus qu'à se taire et partir au village.
La pensée, semble-t-il, tend vers son aboutissement, son effondrement
dans la pratique. La pensée russe abonde plus encore dans ce sens. Andreï Platonov,
par exemple, écrira que "dans le communisme, la matière et la conscience
ne feront qu'un".149 Selon Fiodorov,
“l'homme est par sa nature un être actif…
Séparer la pensée de l'acte est le plus grand péché. La pensée sans
l'action commune est un rêve ; l'acte sans pensée est cécité, ténèbres”.150
En effet, pour lui, le savoir n'a qu'un
but, effectuer la résurrection des pères et donc s'annihiler, car dans
la victoire sur la mort l'humanité fusionnera dans l'état fraternel
et tout savoir deviendra inutile. Les "instruits" ne sont
séparés du peuple que pour effectuer leur "mission temporaire"
(komandirovka) qui consiste à opérer la "régulation" de l'Univers. L'hypothèse d'un rôle spécifique des porteurs du savoir les placerait
en dehors de l'échange et, par là même, impliquerait une rupture irréparable
au sein du corps liturgique. Or, toute rupture devrait être réparable,
car qui dit séparation, dit mort, et c'est précisément sur le refus
du statut ontologique de la mort que Fiodorov bâtit son éthique. Les
intellectuels, ainsi que le reste des groupes sociaux, n'ont pas d'identité
propre; l'action commune les fera ressusciter comme simples êtres humains,
inséparables de leurs concitoyens dans une communauté conçue à l'image
de la Trinité où chacun peut prendre la place de chacun, et non pas
d'un organisme fait d'organes spécialisés. En effet, l'enjeu est de
taille, car il s'agit de la négation de l'empreinte du temps sur l'homme
: une fois l'état fraternel rétabli, le principium individuationis  
sera aboli à jamais. Pour mieux s'attaquer aux positions des savants,
Fiodorov lui-même assume la posture d'un "non-instruit" en
affirmant que le peuple se moque des réflexions abstraites des intellectuels
; le peuple attend des intellectuels du concret, c'est-à-dire : la résurrection
et l'immortalité.
Cependant, nous n'avons pas affaire à
un système théologique traditionnel. En ce qui concerne la résurrection,
l'homme doit renoncer à toute garantie transcendante ; l'Islam, par
exemple, le dégrade en simple animal en lui faisant croire à un miracle
inconditionnel et en lui épargnant tout effort ici-bas.151 L'humanité est censée payer son salut par le
travail : elle doit transformer notre ennemi temporaire, la nature,
agir sur la terre "comme sur un tout"  par la voie de
la "cosmisation", définie comme "la fusion de toutes
les sciences dans l'astronomie". Par exemple, la météorologie sera contrôlée à l'aide d'une bande magnétique qui permettra également d'obtenir
du fer et du charbon directement à partir de l'atmosphère.152
On ne peut pas avoir la "conscience"
(se la faire "ajouter"), sans être immédiatement amené à agir.
Il n'est pas possible de demeurer dans la conscience ; une fois venue
au monde, elle cherche à s'anéantir ; autrement dit, la conscience est eschatologique par essence. Cela semble tout à fait logique, une fois
qu'on l'a définie comme souffrance. Pourtant, il conviendrait de nous
demander pourquoi, s'il en est ainsi, on insiste tellement sur l'aspect
conscient de la vie sociale, en refusant à l'homme tout le confort que
pourrait lui apporter la notion d'un certain inconscient, d'une pulsion,
d'une nature. Le projet "angélique" de l'action commune s'avère
imprégné de violence; nous pourrions dire qu'en ce qui concerne la radicalisation
de l'échange de mort entre présent et passé, Fiodorov n'est pas moins
"courageux" que son contemporain Nietzsche.
Toujours est-il que nous avons devant
nous une pensée qui se veut pieuse, aspirant à l'essence la plus pure
du christianisme. Dans son enthousiasme, le grand philosophe Soloviev
écrit à Fiodorov :
“Votre projet est le premier mouvement
en avant de l'esprit humain sur le chemin du Christ”.
Pourtant, ce "mouvement en avant",
cette radicalisation du christianisme pose des problèmes à certains
théologiens orthodoxes. Dans son zèle, Fiodorov va certainement au-delà
des dogmes religieux. Par exemple, il revient constamment sur le fait
que le Nouveau Testament relate en réalité deux résurrections : celle
du Christ, effectuée dans l'au-delà par un sujet transcendant au monde
(Dieu le Père) et celle de Lazare, réalisée dans l'en-deça par un sujet immanent (le Dieu-Homme). Soit une résurrection transcendante et une
résurrection immanente. En bon chrétien, Fiodorov ne doute aucunement
de la première : de toute façon, elle est garantie à l'homme, mais -
voilà le "mouvement en avant" moderniste ! - elle ne lui suffit
malheureusement plus. Car, selon la doctrine chrétienne, la résurrection
de la fin des temps sera également le Jugement Dernier, fatal et irréversible,
qui divisera l'humanité en élus et damnés pour l'éternité. Pour Fiodorov,
une telle perspective ressemble plutôt à un châtiment, pour les uns
comme pour les autres ; s'il n'y a pas de salut pour tous, la punition
n'épargnera personne :
“Les uns seront condamnés à des souffrances
éternelles, et les autres à la contemplation de ces souffrances”.153
Sans s'en rendre compte, le bon chrétien
lance là une des critiques les plus virulentes à l'égard du christianisme
et de la société fondée sur son éthique. Pour rendre justice, il faut
condamner, pour jouir, il faut que quelqu'un souffre, pour unir il faut
exclure. C'est cette logique que Fiodorov, avec la Russie et l'orthodoxie,
ne peut accepter. L'éthique ne peut pas être fondée sur la différence ;
il faut parier sur l'absolu. En outre, il ne s'agirait pas de l'absolu
qui passe par l'altérité d'un Autre, mais d'un absolu qui serait fondé
uniquement sur le Même, c'est-à-dire d'un absolu absolu.
“Il ne faut pas demander moins, disait
Fourier, il faut demander plus”.154 Fiodorov demande tout, ni plus, ni moins. Tout
compromis, toute solution partielle est inacceptable, elle est néant,
elle n'est rien. C'est tout ou rien, sans moyen terme.
Le vrai salut devra être atteint avant
l'intervention divine par l'action commune qui réalisera la résurrection
immanente : celle qui unira l'humanité et sauvera tous les hommes. C'est
l'engagement dans ce projet sublime qui attestera la supériorité de
l'orthodoxie sur le catholicisme et le protestantisme ; elle seule pourra
le mener à bien, car sa doctrine rejette la notion de condamnation irréversible
:
“Bien que chez nous le mot "enfer"
existe et qu'il n'y ait pas de mot "purgatoire", en fait nous
orthodoxes ne reconnaissons que le purgatoire, et non l'enfer, car nous
n'acceptons pas le désespoir sans issue (bezvykhodnost), comme votre
cher catholicisme”.155
La notion de purgatoire prend ici un
sens différent de celui que lui donne Jacques Le Goff; il ne s'agit
pas d'un domaine situé entre le bien et le mal, précurseur de la rationalité
désenchantée mais, bien au contraire, d'une relativisation du mal, d'une
figure de la réversibilité fondamentale de l'échange cosmique.
Les orthodoxes sont moralement supérieurs,
car ils honorent leur dette ontologique :
“Ce n'est qu'à l'Occident, où la trahison
n'est pas un vice, qu'il faut prouver l'impossibilité éthique d'une
immortalité sans résurrection. Celui qui n'a pas rendu la vie à ceux
qui la lui ont donnée, ne mérite ni la vie, ni la liberté”.156
Évidemment, ce n'est pas à l'Occident
que Fiodorov essaie de prouver la nécessité de rendre le don de la vie,
mais à la modernité qui aspire à dénouer ses liens avec le passé. Notons
en passant qu'en Russie, ainsi que dans la plupart des pays de la périphérie
du monde industrialisé, des mots tels qu' "Occident" et "modernité"
sont employés comme des synonymes. Les mœurs et les idées occidentales
ont toujours paru cruelles et froides aux Russes, ce qui peut sembler étrange au pays de la terreur, des nihilistes et des bolcheviks.157
Le "patriotisme" messianique
de Fiodorov ne cesse d'inventer des arguments contre l'Occident. Le
protestantisme est la querelle, le questionnement infini qui ne passe
jamais à l'acte (il donne donc à l'homme trop de liberté) ; le catholicisme,
au contraire, prive l'homme de sa liberté, il est fondé sur l'autoritarisme,
l'ignorance, le "papisme" ("avouer le devoir de la résurrection,
pour le pape, signifie signer son arrêt de mort"158). La vraie voie serait celle de l'orthodoxie,
qui associe liberté et unité, vérité et action. C'est l'échange sacrificiel
entre l'individu et le peuple qui donne à l'orthodoxie sa force supérieure.
Cet échange exclut tout élément tiers : il n'admet ni l'accumulation
de capitaux, ni la sécurité des lois, ni l'égoïsme des besoins. Comme
nous l'avons déjà souligné, l'impératif moral exige de mettre tout en
circulation, de ne rien retenir pour soi.
En ce qui concerne le mode de gouvernement,
l'autocratie russe serait supérieure au "mercenariat, c'est-à-dire
à la constitution" parce que le tsar n'est pas contrôlé de l'extérieur
: s'il se donne à son peuple, et il le fait de son propre gré.159 Au contraire,
la démocratie n'est qu'un "choix de tuteurs", "l'affirmation
de la non-majorité des électeurs". Par exemple, l'adoption d'une
constitution ne permet jamais à l'homme de devenir "majeur"
: elle le place sous la dépendance de normes et de lois qui ont pris
la place des vertus. Le sens spirituel du pouvoir réside dans l'échange libéré de toute contrainte entre pouvoir et gouvernés : le don volontaire
de soi, fait par le père-souverain aux fils-sujets engendre le contre-don
de leur gratitude. Par contre, le pouvoir moderne chosifié qui remplace
ce type d'échange libre par la contrainte de la loi extériorisée, a
perdu tout sens humain.160
En effet, le tsar-petit-père, à la différence
du roi occidental, n'est pas conçu comme une sorte de super-individu,
dont la dignité et la gloire rayonnent sur tous ses sujets. Le tsar
représente le sacrifice exemplaire, le modèle de la fusion extatique
de l'individu avec le corps liturgique du peuple. Dans le domaine de
cette Orthodoxie idéale dont rêve Fiodorov, la mort n'est plus échangée
entre les humains sous la forme du duel occidental, mais comme potlatch d'autodestruction (ou, si l'on veut, d'auto-castration). Chacun est
prêt à se repentir, à pardonner, à saper son propre honneur, à fusionner
avec l'autre. Loin d'être assumée une fois pour toutes, l'identité de
l'homme est remise en question à tout moment161. La figure exemplaire du tsar en est l'image.
N'oublions pas cependant qu'au XIXe siècle,
en Russie comme dans le reste de l'Europe, les repères culturels sont
en train de basculer ; sans qu'on s'en aperçoive, le "prochain"
de la doctrine chrétienne se trouve remplacé par la "société". L'échange sacrificiel avec l'autre, qu'avaient connu les cultures pré-modernes,
se transforme en échange total et abstrait avec le peuple, un échange
qui n'est plus restreint par aucune règle, par aucun rituel. Ajoutons
à cela le primat absolu de la situation sur la durée en Russie (de l'acte
sur le signe, de la parole sur le langage162), ainsi que le statut performatif (au sens de
Searl) de la vérité qui s'avère projective (Fiodorov), extatique (Dostoïevski),
simple (Tolstoï), vivante (Soloviev), ou concrète (Lénine). Le seul
critère de vérité, c'est la pratique et celle-ci, de Fiodorov à Lénine,
consiste à effacer les différences sociales et individuelles. Tout ceci
nous amène à penser que le cosmisme fiodorovien, loin d'être une curiosité
exotique, représente de la façon la plus franche et naïve ce que l'on
pourrait appeler le "deuxième front" de la modernité : une
autre éthique de la libération définitive du "moi" par rapport
à l'autre et de l'effacement de toutes les différences. Rappelons, à
cette occasion, les mots prophétiques de C. Léontiev :
“La société russe, déjà suffisamment
égalitaire de nature, va se précipiter plus rapidement que quiconque
vers la voie mortelle de l'amalgame général et alors, brusquement, du
sein d'une société d'abord sans classe, puis incroyante ou peu croyante,
nous enfanterons l'Antéchrist”.163
Bien qu'il soit difficile d'imaginer
un tel parallèle, l'utopie léniniste est fondée sur le même archétype
du paradis sans justice, c'est-à-dire sans division en justes et injustes.
Il est vrai qu'au lieu d'être sauvés, les injustes sont exterminés, mais, au fond, cela ne change pas la structure des deux sociétés rêvées
: dans l'une comme dans l'autre, il n'y a plus de séparation résultant
des différences sociales et individuelles. Pour illustrer ce point,
imaginons un homme qui lutte sincèrement pour la cause communiste. Si
on prenait la doctrine au pied de la lettre, toute possibilité d'accomplissement phallique futur (imposer sa volonté, dépasser ou maîtriser son prochain,
jouir du travail d'un autre…) serait exclue d'emblée, car dans le communisme,
il n'y aura pas de différences ; Dieu lui-même, le témoin absolu, ne
sera plus là pour évaluer les mérites de notre militant dans la lutte
pour l'établissement de son Royaume. Seul le passé peut amener le communiste
au meurtre-suicide de l'effacement des différences; il n'a aucune raison
de militer pour un futur dans lequel ses désirs seront suspendus164, sinon
pour "libérer le passé opprimé". Il ne peut échanger qu'avec
le passé, car la "banque" transcendante ne garantit plus la
permanence de ses capitaux symboliques. Comme l'ange de l'histoire,
il est emporté par le vent du progrès en regardant en arrière; il est
en train de tout perdre, de tout sacrifier. Ce paradoxe d'une idéologie
censée être matérialiste a été perçu par Zamiatine dans Nous autres
: le narrateur, vivant une utopie de la désindividuation réalisée, ne
peut s'adresser qu'à ses lecteurs impossibles du passé.
On ne sera pas étonné de rencontrer de
nombreux métissages entre le fiodorovisme et le communisme, si différents
que ces deux imaginaires puissent paraître.165 On est tenté de se demander si le communisme
soviétique n'est pas plus proche de Fiodorov que de Marx !
Pour l'intelligentsia des années vingt,
la révolution n'est nullement un simple événement politique ; elle représente
un tournant ontologique : vers le bien pour les uns, vers le mal pour
les autres. Cela est évident sur le plan de la pensée et de la création
: Tziolkovski planifie la conquête du cosmos, Vernadski prouve la nécessité
d'un contrôle total et conscient de l'humanité "universalisée"
sur la "biosphère", Filiptchenko rêve de "prothésifier"
la civilisation en demandant à l'homme de réguler tous les procès vitaux
à l'intérieur de son corps, mais également d'apprendre à voler, etc.
; Gorki écrit des articles comme "Du droit d'avoir le temps qu'on
veut". A la même époque, le "Gastev de fer" conçoit son
"chronochrat", contrôlant chaque seconde de la vie humaine
et produisant ainsi les conditions de l'apparition d'une pensée et une
action collectives propres à la classe ouvrière; quant à Bogdanov, l'idéologue
du proletkult, il organise une clinique de transfusion sanguine qui
a pour objectif d'établir une fraternité physiologique entre les hommes
: il périra d'une contagion. Les mots d'ordre sont "machine",
"travail", "masses disciplinées", "toute-puissance".166 Evoquons
également le mausolée du père-fondateur communiste au pied du Kremlin,
rendu "immortel" par la science et la technique soviétiques;
les projets grandioses de détourner des rivières et d'assécher des mers
; les fusées cosmiques ; la tendance gérontocratique, voire nécrophile
du régime soviétique, célébrée comme culte des pères. Partout le thème
fiodorovien semble sous-jacent : la toute-puissance techno-scientifique
acquise par la discipline et le sacrifice renversera le cours de la
nature et abolira la mort.
Florovski,167 le critique le plus acharné de Fiodorov, avait
remarqué l'aspect anti-chrétien de sa résurrection immanente. Selon
lui, l'action commune rendait inutile la notion même de salut : ayant
effacé rétrospectivement toute trace du mal, l'homme se trouve dans
une situation absurde : il doit se rendre compte qu'"il n'y a pas
eu de quoi se sauver". La seule préoccupation de Fiodorov est de
récupérer les corps, la mort n'étant qu'une imperfection de la nature,
dépourvue de tout sens supérieur. En d'autres termes, l'au-delà n'est
plus une nécessité métaphysique, "le monde s'avère fermé sur lui-même"
; à force d'être exalté jusqu'aux dimensions de l'Univers, l'échange
est en effet annulé. De ce fait, "l'organisme cosmique est transformé
en mécanisme"; la personnalité est soumise de force au "projet",
la liberté est réduite au travail. En effet, pour Florovski, il s'agit
d'un "utilitarisme violent" où l'individu n'est qu'un organe
de l'espèce et le guide spirituel un "technicien".
Cette critique nous confronte au paradoxe
central de la modernité : dans sa tentative de toucher à un extrême,
l'homme rejoint le pôle opposé. Plus Fiodorov aspire à un christianisme
absolu, pur et définitif, plus il se rapproche de l'Antéchrist bolchevique.
* * *
Il n'est pas étonnant qu'une des figures
centrales de la doctrine de la résurrection immanente soit le musée
: Fiodorov lui-même travailla dans un musée pendant une bonne partie
de sa vie. Gustave Moreau, qui construisit son propre musée de son vivant,
ne fait que confirmer les préjugés de la Philosophie de l'action commune
à l'égard de l'Occident ; se préoccuper de sa propre immortalité est
un péché,  il faut ressusciter les autres, en espérant l'être un
jour. La résurrection participe de l'échange avec l'autre, elle ne peut
et ne doit pas être maîtrisée par le même. Or, pour donner à ses idées
la caution de son exemple personnel, Fiodorov  vivait dans un quasi-anonymat,
ne publiait rien et s'opposait à la glorification de son nom.
Le musée garde-mémoire des pères est
lié au cimetière, à la forteresse, au temple. Les musées contemporains,
selon Fiodorov, ne gardent en mémoire que le désaccord du monde, les
rois, les guerres, les assassins ; il faudrait les transformer, en essayant
de préserver tout ce qui a jamais existé sur terre. Pourquoi Goethe
aurait-il plus de droits à l'immortalité qu'un moujik quelconque ? Le
musée est le premier pas vers l'immortalité, il devrait donc être consacré non seulement aux sur-hommes, mais à l'ensemble de la communauté humaine.
Les musées à l'occidentale ne gardent que ce qui est intéressant, héroïque,
tragique, etc. ; le nouveau musée supra-moraliste russe sera la mémoire
de la totalité de la vie humaine. Ceci pourrait nous sembler insensé
: à quoi bon tout conserver ? Mais pour Fiodorov, la question essentielle
n'est pas là : son éthique consiste à refuser de choisir entre une partie
du passé que l'on préservera et une autre que l'on condamnera à mort
(suivant cette logique, mieux vaudrait de ne rien conserver, plutôt
que de privilégier une seule partie).
Le livre représente une sorte de musée
idéal (Comment unir tous les livres? Comment créer un super-catalogue
de tout ce qui jamais a été écrit ?…). Fiodorov semble avoir tort d'insister
autant sur la reconstitution physique des ancêtres : que faire ensuite
avec les corps récupérés ? Ce qui importe, dans son système, c'est la
résurrection des paroles. Et c'est peut-être chez Mikhaïl Bakhtine que
le fantasme "cosmiste" lancé par le "vieillard indomptable"
dans l'espace russe arrive à son plein épanouissement. Quelques décennies
plus tard, Bakhtine reprendra le projet de résurrection générale, affranchi
de son naturalisme naïf : il s'agit à présent de ressusciter les auteurs
des sens oubliés dans la "grande temporalité" qui est la négation
de la vie quotidienne avec ses craintes et ses désirs futiles, c'est-à-dire
dans l'éternité.
Il n'est rien qui soit mort de façon
absolue. Tout sens fêtera un jour sa renaissance.168
Mais, pour Fiodorov, cela ne serait qu'une
"pseudo-résurrection", "une résurrection mort-née",
dont se contenterait l'intelligentsia oublieuse de sa dette envers les
pères ; le veritable amour pour les chers disparus ne peut se contenter
de représentations. Dans cette perspective, c'est St. Thomas qui, parmi
les apôtres, aime le plus le Christ : selon Fiodorov, son doute dans
les mots exprime un désir ardent de voir le maître en chair et en os.169 Le musée,
le livre, le monument ne sont que des actes préliminaires de prise de
conscience qui visent à éliminer tout inconscient de la vie humaine.
Or, procréer signifie oublier, tuer symboliquement
les pères, car le sexe et la conscience sont opposés comme Éros et Thanatos.
Chez Platonov, dont l'œuvre est un croisement de thèmes fiodoroviens
et communistes, la place du fils sera occupée par le prolétaire. Dans
les années vingt, il écrit :
Le sexe (pol), c'est l'âme de la bourgeoisie.
La conscience c'est l'âme du prolétariat. La bourgeoisie et le sexe
ont accompli leur tâche, il faut donc les anéantir.170
Or, la machine de la conscience, c'est
le cerveau.171
Pour Fiodorov
“[seul] le cerveau n'est pas le résultat
de la naissance, il est le résultat de la pensée et du travail (…) Chez
les plantes les organes de procréation sont placés "en tête"
(…) chez l'animal c'est les organes de la conscience qui prennent leur
place - si le développement continue dans la même direction, viendra
le temps où la conscience et l'acte vont remplacer la naissance”.172
Au phallus inconscient du père, Fiodorov
oppose une autre érection, celle du cerveau conscient du fils. De cette manière, le sens du temps est rendu réversible, mais à la différence
des sociétés traditionnelles, il est pour ainsi dire réversible en sens
unique : le renversement aura lieu une fois pour toutes. Le fils va surmonter
la pulsion sexuelle aveugle et rendre le don de vie à son père, en devenant,
pour ainsi dire, père de son père. Voilà le seul événement irréversible
sur l'horizon de cette utopie moderne qui remplacera la fatalité de
la mort : l'avènement de la machine-cerveau triomphera définitivement
de l'organe-phallus.173
Berdiaev remarquait déjà qu'en Russie,
les problèmes du sexe acquièrent un statut métaphysique. L'auto-castration eschatologique des fils (plus tard : des prolétaires) se rapproche du
masochisme174
: "victoire par la défaite"175. En fait, c'est le père qui est rendu inutile,
empaillé dans le musée, refait par le fils. Il n'utilisera évidemment
plus son phallus après avoir été ressuscité, car il sera, lui aussi,
entièrement cerveau. Le contre-don de la vie est empoisonné comme l'était
le don lui-même. On pourrait dire que la conscience n'est, au fond,
qu'une aspiration à l'auto-conception. Dans ce contexte, il convient
de noter la fantasmagorie fiodorovienne de la "création d'organes",
de la régulation consciente du processus vital, etc. Vernadski développera
cette tendance en proclamant "l'autotrophie" future de l'humanité
qui ne tuera plus et produira sa nourriture comme les plantes.
L'homme nouveau qui est le produit de
la procédure masochiste violente (Gilles Deleuze176) a payé sa dette jusqu'au bout : il n'y a plus
de devoir imaginable après la résurrection de tous les morts et l'abolition
de la séparation. De même, le masochiste a fait l'expérience du pire
: plus rien ne peut lui arriver ; par conséquent, il arrive à surmonter
ses émotions en devenant froid, fort, indépendant. Le zèle du supra-moralisme
ressemble au zèle masochiste ; sa finalité - le devenir-plante de l'homme,
l'androgyne177,
l'effacement des différences - contraste curieusement avec l'impulsion originaire : l'échange passionné de vie et de mort, la misogynie, les
attaques contre les "instruits", les catholiques ou les capitalistes
occidentaux.
Revenons au début de notre analyse. La
modernité alternative que nous pouvons désigner métaphoriquement comme "masochiste" et que nous avons essayé de présenter à travers
l'imaginaire de Fiodorov, s'assigne une tâche sacrificielle, surhumaine
et impossible à remplir, dans le but même de s'affranchir de tout devoir
; elle affronte la mort pour s'en débarrasser. En ce sens, le système
hyper-généreux de Fiodorov s'avère être, lui aussi, fondé sur une forme
de non-réciprocité, d'accumulation, même si le processus suit une voie
contraire à celle du capital. Selon sa doctrine, il y aura de plus en
plus de vie sur terre, de plus en plus de conscience remplacera l'énergie
sexuelle ; sachant que la population de la planète peuplée de tous les
morts ressuscités atteindra des proportions énormes, le penseur est
tenté d'envisager la colonisation des planètes et des astres. Un autre
fiodorovien, Constantin Tziolkovski, le père des vols cosmiques, s'appliquera
à imaginer des solutions concrètes.178 Ironie de l'histoire : Fiodorov est le fils
naturel du prince Gagarine.
Pourtant, l'objectif du supra-moraliste,
sujet de l'action commune, ne se réduit pas à la maîtrise de la totalité
de l'Univers ; l'essentiel, pour lui, est de parvenir à s'acquitter de
ses dettes envers le passé et de rendre impossible tout endettement
ultérieur. En cela, l'orthodoxe "réactionnaire" Fiodorov reste
le digne fils de la modernité.
Deuxième partie
Figures
de l'imaginaire décadent
1. La panique devant l'effondrement
 de la différence sexuelle
Le phallus représenté
Selon Michel Foucault, l'acte sexuel
dans l'espace européen est conçu comme dépense, comme perte dangereuse d'énergies vitales qu'il faut réintégrer dans la vie sociale par des
précautions rituelles pour la mettre à profit. Par conséquent, notre
culture est marquée par "cette inquiétude qui, identifiant l'acte
sexuel à la forme "virile" de la semence jetée, l'associe
à la violence, à l'extermination et à la mort".179 Mais ceci n'est pas une condition anthropologique
universelle. Alors que d'autres cultures ont développé l'art de la sexualité,
dans le but d'apprendre à l'homme des techniques du plaisir, la nôtre
insiste sur la science du sexe qui le culpabilise. Quant à l'époque
moderne, elle est marquée par un processus de "normalisation"
de la sexualité : son aspect violent et imprévisible est ordonné par des représentations sociales.
“La société qui se développe au XVIIIe
siècle - qu'on appellera comme on voudra bourgeoise, capitaliste ou industrielle - n'a pas opposé au sexe un refus fondamental de le reconnaître.
Elle a au contraire mis en œuvre tout un appareil pour produire sur
lui des discours vrais. Non seulement elle a beaucoup parlé de lui et
contraint chacun à en parler ; mais elle a entrepris d'en formuler la
vérité réglée. Comme si elle suspectait en lui un secret capital. Comme
s'il lui était essentiel que le sexe soit inscrit, non seulement dans
une économie du plaisir, mais dans un régime ordonné de savoir. Ainsi
il est devenu peu à peu l'objet du grand soupçon.”180
Représenter les pratiques de violence
(les mettre en discours, comme disait Foucault) est une façon de les
socialiser et, par conséquent, de contrôler leur pratique. La différence
sexuelle qui, dans la civilisation indo-européenne, semble profondément
liée à la violence181, s'effondre dans l'indifférence du discours.
Cependant, la culture moderne voit apparaître un nouveau type de différence
qui oppose les comportements qui ont été représentés - décrits, réglementés, légalisés, bref, socialisés - à ceux qui ne le sont pas encore et qui,
par conséquent, sont perçus comme une menace permanente pour l'ordre
du discours lui-même. Comme l'a montré Foucault, ces dernières pratiques
déviantes deviennent, dès la seconde partie du XIXe siècle, l'objet
d'une investigation de plus en plus acharnée qui est à la fois une forme
de persécution et d'incitation. Or - pour introduire un concept psychanalytique
- une fois représenté par le discours normalisateur neutre, le phallus
se dédouble en phallus social et phallus asocial.182
Il convient de préciser que le phallus
a été utilisé comme métaphore de la différence sexuelle par diverses
cultures longtemps avant l'invention de la psychanalyse. Pourquoi le
membre viril a-t-il suscité un tel intérêt ? Il s'agit du fait paradoxal,
observé déjà par Saint Augustin183, qu'il soit le seul membre, aussi bien articulé
qu'une main ou une jambe, qui ne se soumette pas à la volonté de l'homme
: le membre viril dressé symbolise l'homme dressé contre Dieu. Dans
sa révolte, l'homme perd le support ontologique de sa volonté ; le prix
de l'affranchissement de sa volonté est la perte de contrôle sur son
propre corps et surtout sur son organe sexuel. A présent, son activité
dépend de la séduction d'un autre : du diable caché derrière la chair
de la femme (comme nous le verrons ci-dessous, en se libérant de l'autre
absolu, Dieu, l'homme se confronte à l'autre radical, la femme qui est
son péril, son "non-moi"). Cette altérité immanente fait que,
pour parler comme Lacan, le membre masculin peut devenir le signifiant
du désir de l'autre, ou, plus précisément, de l'altérité propre à tout
désir. Cependant, pour que cette altérité soit maintenue au sein du
corps désirant, il faut qu'une scission soit opérée dans les fonctions
corporelles elles-mêmes.184 Il faut que la culture fasse intervenir la castration,
qui n'est pas un événement historique, mais structurel. L'échange interhumain
régi par la loi culturelle discipline (ou "morcelle") le corps
en le scindant en deux : une des parties sera marquée par le désir de
l'Autre et deviendra
“le signifiant de la perte même que le
sujet subit par le morcellement du signifiant”.185
Il faut perdre le pénis (qui est plutôt
du côté de la mère) pour retrouver le phallus (du côté du père) ; car
le phallus, opérateur de la différence sexuelle, est une création sociale,
c'est-à-dire un artifice. Dans le mythe égyptien, Osiris, tué et coupé
en morceaux par son adversaire, est refait par sa sœur ; il ne manque
qu'une seule partie, le pénis, qu'elle remplace par un substitut de
bois de figue.186
Le phallus est donc "l'image du pénis, négativité à sa place dans
l'image spéculaire", "partie manquante à l'image désirée".187 Il est
la trace d'un rapport de force entre le sujet et l'autre, rapport non
maîtrisable qui est du côté du devenir : la théorie  psychanalytique
l'appelle castration. Il faut entendre cette notion au sens d'un double
mouvement d'interdiction et de production de la jouissance virtuelle,
la dernière étant pratiquement infinie, car elle transcende le "moi".
Il y a, dans la culture (dans l'univers des signes, de la parole), toujours
plus de jouissance possible, celle-ci n'étant donnée que de façon négative,
par ses propres limites. Car celui qui est dans la culture se sacrifie
à la jouissance de l'Autre.
“La jouissance est interdite à qui parle
comme tel (…) [la castration] est la seule indication de cette jouissance
dans son infinitude qui comporte la marque de son interdiction, et,
pour constituer cette marque, implique un sacrifice : celui qui tient
en un seul et même acte avec le choix de son symbole, le phallus (…)
Il faut distinguer du principe du sacrifice, qui est symbolique, la
fonction imaginaire qui s'y dévoue, mais qui le voile du même coup qu'elle
lui donne son instrument.”188
L'espèce humaine se distingue donc des
autres êtres sexués par un renforcement infini de l'Éros : c'est cette
particularité de l'homme qui explique la force du lien social et, par
conséquent, l'avènement de la civilisation. Le prix en est le renversement
des pôles du rapport intersubjectif, dans lequel la jouissance du "je"
est déléguée à l'autre. Or, la limite de la jouissance (de l'autre)
est le plaisir (du même), car c'est le plaisir qui apporte à la jouissance
ses limites, le plaisir comme liaison de la vie, incohérente, jusqu'à
ce qu'une autre, et elle non contestable, interdiction s'élève de cette régulation découverte par Freud comme processus primaire et pertinente
loi du plaisir.189
Nous pourrions dire qu'au "principe
de plaisir", provenant de la nature, Lacan oppose le principe du
sacrifice dont l'origine est la culture (appelée "langage",
selon la mode de l'époque). Parler, c'est sacrifier au désir de l'autre.190 Dès lors,
il devient évident que l'Autre n'est pas une personne, mais un principe;
l'Autre n'existe pas, car  tout le monde est forcément dans la
culture, tout le monde sacrifie à la jouissance de l'Autre primordial
qui est le sujet même de la loi de cette culture. Le pervers et le névrosé
prennent l'Autre au sérieux, ils l'imaginent comme quelque loup-garou
qui veut leur castration. En effet, il n'y a pas de jouissance ultime
(elle ne s'arrête nulle part, personne ne la détient); les êtres humains
ne font qu'échanger des marques du sacrifice structural (qui est la
castration), exigé par la culture, dont le symbole serait le phallus.
Ce principe n'a rien de nouveau : au
fond, il s'agit de la négativité hégélienne qui opère au sein de la
nature pour la faire évoluer vers la conscience. Ce qui nous intéresse
ici, c'est son contenu anthropologique qui nous donne des instruments nouveaux pour analyser l'échange entre les sexes. Que le corps doive
être scindé pour accéder à la culture est un principe que l'on retrouve
partout; ce qui semble moins intéressant pour Lacan, et qui serait au
centre de notre étude, est la façon dont la violence est mise en scène
par les différentes cultures, c'est-à-dire l'historicité du "morcellement"
et, par là, de l'échange interhumain.
Dans notre tentative d'historiciser les
concepts lacaniens, nous rappellerons une autre construction classique,
présentée comme vérité universelle du psychisme humain. Il s'agit du
le schéma classique de Lacan191 :
Les deux flèches indiquent deux types
d'échanges : d'une part, l'échange violent entre le sujet et le grand
Autre (SA), d'autre part, celui des représentations culturelles entre
le moi-image et son double, l'autre spéculaire (aa'). Or, l'être (SA)
est posé comme la vérité du paraître (aa').
Essayons maintenant de situer la problématique
du phallus et celle du "moi" spéculaire dans la dynamique
de l'époque moderne. En effet, contrairement à ce que pense Lacan, le
langage n'a pas encore achevé sa conquête du monde social dans les cultures
pré-modernes : certaines dimensions de la vie humaine, telles que la
mort, la sexualité, Dieu ou le Chaos restent des limites transcendantes
par rapport aux représentations culturelles. L'homme n'est pas enfermé
dans le langage, dans le rite il fait l'expérience des limites de celui-ci.
Freud lui-même avait posé une frontière entre l'inconscient, d'une part,
et le préconscient et la conscience d'une autre part; il s'agissait,
pour lui, de la différence entre les représentations des choses (processus
primaire) et celles des choses et des mots (processus secondaire) ;
c'est cette frontière que Lacan semble sous-estimer en donnant une importance
démesurée au langage.192 Selon nous, il s'agit d'une illusion d'optique
créée par la culture moderne elle-même, une culture qui s'emploie à
mettre le monde en discours et à effacer les différences entre le réel
et ses représentations. Nous ajouterons qu'avant l'époque moderne, le
"processus primaire" (c'est-à-dire la frontière entre le corps
et le langage) n'était nullement enfermé à l'intérieur du psychisme humain : les pratiques rituelles et symboliques étaient une façon de
maintenir la différence entre le réel et les représentations, de produire
des "référents" pour le discours social ; l'inconscient était
pour ainsi dire extériorisé, mis en scène dans l'espace social lui-même.
La modernité refoule les pratiques de violence, elle homogénéise les
temps et les espaces de telle façon qu'il n'y ait plus de partage entre
fête et vie quotidienne, plus de sacré et de profane, plus de haut et
de bas. Nous pourrions dire que le sacrifice structural dont parle Lacan,
et qui est caractérisé par une absence de référent, ne peut se généraliser
qu'à condition que les pratiques liées au sacrifice réel
aient disparu, que le corps soit mis hors de l'échange social.
Dans les sociétés pré-modernes, c'est
le rapport sacrificiel entre le sujet et l'Autre qui est mis en avant
par la culture, cet Autre primordial étant personnalisé de différentes
manières. Dire que cet Autre n'est pas le "vrai", c'est déjà
assumer une position éthique essentiellement moderne. Le rapport à cette
incarnation de ce que nous avons appelé plus haut l'"autre autre",
dont l'altérité est garantie par les rites de passage culturels, ne
peut certainement pas être assimilé au rapport du "moi" à
son double spéculaire. En effet, l'échange avec les ancêtres, les dieux,
les supérieurs ou les générations précédentes ne peut nullement être
conçu dans la modalité du paraître lacanien. Le rapport à l'autre en
tant que miroir du "moi" ne devient une norme culturelle qu'avec
l'avènement des représentations sociales modernes, qui ont pour fonction
de refouler le rapport sacrificiel et qui, par conséquent, rendent problématiques
les différences que celui-ci produisait. Il s'agit d'un mouvement historique
que notre parti pris éthique tente de présenter comme la condition humaine.
Revenons à nos observations historico-anthropologiques.
Avant l'avènement de la modernité, le langage est profondément lié à
des actes extralinguistiques corporels ; par exemple, dans toutes les
cultures dites primitives, l'échange de mots entre étrangers est nécessairement
précédé par le don : on donne pour entamer la négociation, pour instaurer
une confiance mutuelle. Songeons au porteur de la parole dans les cultures
chrétiennes : sa pratique est légitimée par une ascèse sévère, son corps
sexué est sacrifié au profit de son esprit. Ce n'est qu'à l'époque moderne
que l'homme se permet de représenter la totalité des interactions humaines
de façon rationnelle, c'est-à-dire neutre. Tout le discours social se
déritualise : il ne faut plus prendre des précautions rituelles pour
parler, on peut tout dire, n'importe où, quand et comment.
Ces deux tendances modernes  - l'expansion
des pratiques de représentation et leur affranchissement par rapport
aux pratiques corporelles - rendent possible l'apparition, à la fin
du siècle dernier, de la société du spectacle193 : une culture qui substitue le paraître à l'être,
dans laquelle les représentations renvoient l'une à l'autre plutôt qu'à
un référent extérieur à leur champ. Un auteur de l'époque comme Gabriel
de Tarde (1843-1904) avait bien saisi la portée du phénomène : il cherchait
à expliquer les relations humaines par une pan-imitation gommant toute
réalité spécifique et produisant une sorte d'hypnose sociale.
Le phallus qui jouait auparavant le rôle
de "référent" de la violence différenciatrice se "chosifie"
et devient autonome par rapport aux pratiques culturelles ; comme l'a
remarqué Jean-Joseph Goux, il commence à circuler librement dans la société sous forme d'argent, d'images, de savoir, etc.194 On n'échange plus le phallus mais ses représentations.
Par conséquent, la différence sexuelle commence à échapper à l'homme ;
comme nous le verrons dans les analyses qui suivent, dorénavant son
identité ne peut qu'être problématique.
Dans son célèbre article de 1870 sur
les "sensations sexuelles contraires", Westphal introduit
la catégorie psychologique, psychiatrique et médicale de l'homosexualité,
définie moins par un type de relations sexuelles (telles que la sodomie)
que par une certaine manière d'intervertir en soi-même le masculin et
le féminin, une sorte d'androgynie intérieure, un hermaphrodisme de
l'âme.
“Le sodomite était un relaps, l'homosexuel
est maintenant une espèce”.195
Cette nouvelle vision de l'homme pourrait
être interprétée comme l'expression du bouleversement profond des identités sexuelles. Le phallus n'est plus, pour ainsi dire, un fait accompli,
une trace dans le passé sur laquelle on peut prendre appui : son maintien
exigera dorénavant un effort permanent et, par conséquent, provoquera
une angoisse permanente.
Dans Sexe et caractère (1903), livre
scandaleux qui exerça une influence importante sur Freud, Otto Weininger
pose le problème d'une façon catégorique : il n'y a pas d'être humain
défini par son appartenance à un seul sexe, l'homme et la femme ne sont
que des points idéaux entre lesquels oscille l'individu empirique.196 L'altérité
la plus radicale, celle de l'autre sexe, s'est introduite en nous-mêmes
; nous nous imaginons comme le résultat d'un mélange d'éléments masculins
et féminins, dont les uns l'emportent (pour l'instant…) sur les autres.
Un parallèle avec les développements de la médecine somatique éclaircira
ce point : en tant que représentation du mal et de la mort à l'intérieur
de nous-mêmes, la découverte des microbes  avait, à l'époque, bouleversé
l'image que l'homme se faisait de lui-même : les chercheurs tentaient
de lui faire croire à l'existence, à l'intérieur de son corps, d'êtres
hostiles avec lesquels il luttait en permanence pour survivre. La mort
n'était plus le dehors et la vie le dedans; mort et vie se mêlaient
indistinctement.
De même, dans l'imaginaire moderne, le
"front"197
de la différence sexuelle passe à l'intérieur de l'individu. L'autre radical198
qu'est le sexe opposé, est en nous-mêmes; n'ayant plus de rempart extérieur
contre sa présence menaçante, nous devons le combattre à tout moment
pour ne pas succomber et basculer de son côté. Quels sont les remparts traditionnels contre cet autre radical ? Il s'agit encore de pratiques
corporelles, le plus souvent liées à l'exercice d'une certaine violence,
qui laissent une marque sur l'individu pour le reste de sa vie et le
figent dans une forme sociale. Par exemple, dans les cultures dites
primitives, les rites initiatiques de la circoncision et de l'excision
ont pour but d'enlever la partie féminine de l'homme et la partie masculine
de la femme. La blessure symbolique199 devient l'événement-fondateur de la nouvelle
identité sexuelle de l'adulte. Cependant, les rites de passage peuvent
faire l'économie de la mutilation du corps, en mettant l'accent sur
une épreuve, un effort physique et psychique qui laisse une empreinte
ineffaçable sur l'individu. La trace-fondatrice inscrite dans la mémoire
(ou tout simplement sur le corps) rend impossible tout passage vers
l'autre sexe : c'est grâce à elle que la personne peut se sentir "à
cent pour cent" homme ou femme.
La modernité, quant à elle, commence
à délégitimer toute forme de violence au profit du bonheur. La culture
ne se donne plus les moyens de maintenir les événements-fondateurs de
la scission sexuelle. Au lieu d'expulser l'autre radical, caché à l'intérieur
du "moi", elle va se mettre à son écoute, elle va le traquer,
le nommer, le discipliner.200
Selon Weininger, un homme homosexuel
est à cinquante pour cent féminin; sa moitié mâle est attirée par la
moitié féminine de son partenaire et inversement. Pourtant, nous pouvons
dire qu'il ne s'agit pas d'un état de fait prédéterminé, mais plutôt
d'un rapport de forces, car les comportements sexuels peuvent basculer
à tout moment comme le font les pôles du magnétisme terrestre. "Par
exemple, certaines personnes se sentent plus viriles le soir que le
matin". C'est surtout le caractère sexuel du prochain qui provoque
les oscillations de notre propre identité sexuelle.201 Dans cette optique, l'échange entre les sexes
passe à un registre supérieur : il n'y a plus de pôles distincts qui
échangent le phallus ; les pôles eux-mêmes peuvent s'inverser. Dans
ce qui suit, nous présenterons cette nouvelle figure érotique à partir
de textes de Huysmans et Dostoïevski.
La crise de l'identité sexuelle, qui,
dans les cultures pré-modernes, est localisée à l'âge de l'adolescence,
devient chronique. De plus, les représentants du sexe masculin semblent
en souffrir davantage dans les sociétés phallocratiques européennes.
Menacé dans sa virilité par une culture qui ne garantit plus les différences,
le mâle commence à se chercher des ennemis pour projeter sur eux son
problème. Cependant, ces ennemis ne sont plus des égaux comme ils l'étaient
dans les sociétés de l'honneur, mais des êtres perçus comme "inférieurs"
: des femmes, des homosexuels, des juifs. Weininger reste, lui-même,
le meilleur exemple d'une telle réaction compensatoire.
Quelques années plus tard, Freud élucidera
le lien entre ces trois "ennemis" du mâle, en disant qu'ils
évoquent tous la peur de castration : la femme est privée de pénis depuis
sa naissance, l'homosexuel, lui, ressemble à la femme ; quant aux juifs,
c'est le rite de la circoncision, pratiqué dans leur communauté qui
éveille l'idée de la castration et l'angoisse que celle-ci implique.
La lutte contre les ennemis "inférieurs" n'est donc que l'extériorisation
de la peur de castration ; ajoutons qu'il s'agit d'une lutte que l'homme
moderne mène à chaque instant, car il ne peut plus avoir recours à un événement-fondateur de son identité. Pour Weininger, "l'homme est
le "sur-moi" de la femme"202; si nous renversions cette affirmation, la femme
deviendrait le "sous-moi" de l'homme, le néant absolu qui
menace de l'engloutir. En ce sens, dans sa lutte contre les êtres "féminins",
l'homme moderne combat l'autre radical en lui-même au lieu de rivaliser
avec un "sur-moi", porteur de l'idéal. La violence a toujours
été une composante fondamentale de l'identité masculine. Dans les cultures
pré-modernes, elle circulait entre hommes sous la forme de mises à l'épreuve,
de combats, de luttes pour la reconnaissance. La répression des êtres
de "deuxième ordre", tels que les femmes, les marginaux ou
les étrangers ne jouait pas un rôle essentiel dans la formation de l'identité
virile. Ayant refoulé la violence entre semblables, la modernité la voit
réapparaître au niveau du rapport aux êtres "féminins" qui
risquent de contaminer l'homme, en faisant ressortir son propre côté
féminin.
L'antisémitisme notoire de Dostoïevski203 est d'un
autre ordre. Les juifs ne sont pas admis dans "l'union de tout
le genre humain" proclamée dans le fameux discours sur Pouchkine
; dans les derniers chapitres du Journal d'un
écrivain, Dostoïevski va jusqu'à prédire une alliance entre la finance
juive et le nihilisme révolutionnaire visant à établir une domination
politique qui inaugurerait le royaume de l'Antéchrist. Les préjugés
de Dostoïevski contre les Juifs sont bien différents de ses préjugés
contre les Allemands, les Anglais ou les Français ; le peuple juif est
le rival principal de la Russie dans sa vocation messianique, Rothschild
est le contrepoint du Christ russe. Comme le Christ, le Juif a sacrifié sa sexualité masculine; dans le monde de Dostoïevski, il n'est pas un
homme véritable, il ne porte pas d'uniforme, il ne provoque pas au duel,
il s'efface et se soumet, bref c'est un être castré comme va le suggérer
Freud plus tard. C'est l'usage du sacrifice de la virilité qui oppose
le Christ et le Juif. Si le premier se donne de façon totale et inconditionnelle
au profit des autres, le second, calculateur notoire, ne perd que pour
gagner dans l'échange économique; le don n'est pour lui qu'un simulacre,
qu'un moyen de s'infiltrer au sein de la communauté qu'il instrumentalise
et exploite. Dans cette perspective, la judéité est le symbole de la
modernité comme telle : si elle a sacrifié la passion virile au profit
de la paix, de la raison, de l'égalité et de l'universel, cette époque
ne s'est pas pour autant rapprochée de l'idéal de fraternité ; au contraire,
elle a mis à profit la pacification extérieure des rapports humains pour exalter encore plus ce qu'il y a de pire dans l'individu.
On pourra dire que dans l'imaginaire
de Dostoïevski, la tension entre le Christ et le Juif relève de l'ambiguïté
profonde du don lui-même, qui est à la fois gratuit et intéressé, à
la fois conscience éthique et inconscient économique (on fait comme
si on ne savait pas qu'on sera récompensé). Dans cette perspective,
le Juif est l'ombre de l'effondrement de l'éthique du don; il instrumentalise
la perte des attributs masculins pour s'assurer une domination au-delà
de l'échange intercommunautaire. Le Juif est la tentation suprême du
Christ dostoïevskien : la tentation de maîtriser et marchander sa résurrection
future.
L'un des aspects les plus frappants de
la modernité est son attitude ambiguë envers la femme. D'une part, les
hommes modernes s'engagent avec acharnement dans la lutte pour la libération
du sexe faible, même si une telle libération implique la perte de leur
pouvoir traditionnel (limitons-nous aux exemples de John-Steward Mill204 en Occident
et de Tchernichevski en Russie205); d'autre part, l'époque ne cesse de produire
des misogynes comme Nietzsche et Weininger, Lombroso et Freud, les dandys
et les fondamentalistes russes. Tout se passe comme si, dans l'imaginaire
décadent, la femme devenait plus menaçante et plus séduisante à la fois.
Une des figures érotiques préférées de
la peinture "fin de siècle" représente un homme convoité par
une femme, qu'il prend plaisir à rejeter ou simplement à ignorer. Le
bénéfice psychologique en est double : la conquête est réalisée sans qu'il ait à assumer les responsabilités "viriles" qu'elle
aurait jadis impliquées.206 Un autre fantasme de l'époque est celui de la
femme qui s'efface, qui meurt d'un amour quasi-suicidaire pour un homme,
comme le font Elsa dans Lohengrin de Wagner (1850), la Lady of Shalott  
de Tennyson (1832), et Albine de Zola dans La faute de l'abbé Mouret
(1874); certaines perdent seulement la raison, comme Isabelle and the
pot of basilic (personnage de Boccace, repris par Keats) et Ophélie
qui, dans l'iconographie de l'époque, éclipse complètement Hamlet.
Au premier abord, il semblerait que l'imaginaire
décadent reprenne le scénario de l'amour courtois en l'inversant, le
rôle de l'homme étant joué par la femme (notons d'ailleurs que le mâle
est souvent fantasmé comme chevalier). Pourtant, à l'époque chevaleresque,
il s'agit plutôt d'un jeu érotique entre hommes, dans lequel le maître-mari
met à l'épreuve la fidélité de ses chevaliers-célibataires, en les tentant
par l'objet impossible, sa femme207 ; ce monde traditionnel est donc toujours régi
par la loi de "l'échange des femmes".208 Cependant, nous pourrions avancer l'hypothèse
que l'amour courtois annonce la crise de l'éthique du don, une éthique
dont l'"échange des femmes" n'est qu'une forme particulière. Dans l'amour courtois, la dimension sincère du don dégénère en un jeu
de maîtrise et d'ambiguïté : le seigneur des lieux fait comme s'il offrait
sa femme, ses hôtes font comme s'ils l'acceptaient, mais en fin de compte
tout reste sous contrôle. Il s'agit donc d'une nouvelle édition du triangle
sur lequel repose "l'échange des femmes" : le donateur, le donataire et le don sont remplacés par les rivaux et l'objet de leur
désir.
Avant la Renaissance, l'égoïsme, la jalousie
et l'avidité occupent une place modeste dans la culture chrétienne;
le fait culturel commence avec la générosité du don, c'est-à-dire avec
l'imposition de limites à la jouissance. Ce n'est qu'à l'aube de l'époque
bourgeoise que la rivalité commence à occuper le centre du monde des
valeurs.209
Né en Italie et répandu jusqu'à la Russie, le duel devient un rite important
pour l'affirmation de l'individu. Il ne s'agit évidemment pas de l'ancien
duel conçu comme jugement divin, où les chevaliers, défendant une cause,
se soumettaient au destin transcendant. Dans le nouveau rituel de virilité,
la structure de l'"échange des femmes" est renversée : au
lieu de sacrifier l'objet (la femme) pour endetter l'autre, le duelliste
affronte l'autre (en risquant sa vie) pour endetter et séduire l'objet
(la femme). D'ailleurs, comme on l'a observé, la compétition pour la
femme, culminant dans le duel, renvoie à un fait de société : les cadets
déshérités n'avaient aucune autre chance de s'"installer",
c'est-à-dire de devenir propriétaires et se marier, que de séduire une
femme, veuve, le plus souvent, ou de l'épouser contre le gré de sa famille210; il s'agit
donc d'une forme marginale d'échange qui commence à gagner le "centre"
de la culture.
La différence entre les deux modes culturels
est encore plus évidente si on considère le rapport intersubjectif du
point de vue de l'interdit. Dans le monde de "l'échange des femmes",
donateur et donataire se positionnent de façon asymétrique par rapport
à l'objet, ce dernier étant permis pour l'un, et prohibé pour l'autre.
Les adversaires-duellistes, images spéculaires du même "moi"
qui annoncent la modernité, aspirent à l'objet de la même manière ;
l'objet n'est ni interdit, ni permis, il est devenu autonome, c'est
maintenant cet objet qu'il faut séduire ou détruire.
Cette transformation du triangle traditionnel
d'échange fait l'objet d'une autre approche dans l'imaginaire de Dostoïevski.
Notons le lien, dans ses romans, entre le thème du duel211 et celui du double : nous rencontrons plusieurs affrontements presque identiques entre des adversaires motivés par leur
honneur viril : Goliadkine contre son double, l'Homme du sous-sol contre
l'officier sur la perspective Nevski, le jeune Zosima et Stavroguine
contre leurs rivaux. Dans tous ces cas, le conflit a lieu en public,
c'est-à-dire dans le paraître; les mâles, souvent décorés de signes
extérieurs de virilité tels que des uniformes militaires et des armes,
sont si obsédés par leur image que chacun voit son reflet dans l'autre.
Ceci met à mal le sérieux phallique ; la confrontation symétrique des
deux côtés du miroir démolit les deux parties en même temps. Cependant,
dans l'œuvre de la maturité de Dostoïevski, il est une autre issue pour
sortir de la "crise mimétique"212 : elle est balayée par l'émergence de la vraie
violence dans l'échange entre le "moi" et l'autre, et c'est
le passage à un niveau supérieur de violence qui rend l'affrontement
du duel mesquin. Il s'agit d'un retour du paraître (aa') à l'être (SA),
selon le schéma évoqué plus haut. Le meilleur exemple en est Zosima
qui, dans sa jeunesse, aurait surmonté la tentation duelliste par la
grâce divine de l'illumination : il pardonne, s'humilie, sacrifie son
honneur viril à l'autre et devient "starets213".
Quant à son contrepoint, le "démon"
Stavroguine, sa transfiguration n'a pas lieu ; pourtant l'auteur nous
indique d'où elle pourra venir. Lors de sa conversation avec Tikhon,
nous nous rendons compte que ce chef révolutionnaire charismatique,
qui triomphe de tous ses adversaires, a, lui aussi, son talon d'Achille
: il a peur du ridicule. Ce qui dépasse les épreuves concrètes face
à l'autre, c'est la mise en question de l'identité virile comme telle.
Le rire pour Stavroguine et le sacrifice pour Zosima sont les deux formes
d'un tel dépassement. Les personnages de l'œuvre de la maturité de Dostoïevski
abandonnent progressivement les rivalités du duel pour passer d'un échange
de violence avec l'autre concret à un échange avec la totalité du monde,
mettant en jeu le "moi" précieux lui-même.
L’effondrement de l'interdit :
masochisme, impuissance, échange de
sexes
En analysant les métamorphoses de l'échange
de violence, nous avons déjà évoqué la notion de masochisme, telle qu'elle
avait été pensée par la modernité, et plus particulièrement par Freud.
Au premier abord, le masochisme reprend la structure de l'éthique du
don qui implique l'emprise sur l'autre à travers la perte et la souffrance
; cependant, dans notre hypothèse, il s'agit de deux types de rapports
interhumains opposés. Dans le présent paragraphe nous étudierons l'esthétisation
de cette nouvelle figure érotique, en nous appuyant principalement sur
la vision des deux écrivains qui ont été le plus souvent associés à
ce type de "perversion" : Sacher-Masoch et Dostoïevski.
La notion de "masochisme" exprime
la crise profonde des identités sexuelles à l'époque de la modernité :
elle réunit, d'un côté, l'inversion des pôles traditionnels de comportement
masculin/féminin et, de l'autre, un certain passage vers le monde du
paraître. Comme nous l'avons dit, le terme lui-même fut forgé en 1890
par le professeur de psychiatrie viennois Richard von Krafft-Ebing pour
désigner un type de perversion sexuelle dans laquelle la satisfaction
est liée à la souffrance physique ou morale. Il lui donna le nom de
l'écrivain Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895)214, dont les romans semblaient en présenter le
modèle parfait :
“Toutes les manifestations cliniques
y sont mentionnées : douleur physique par piqûre, bastonnade, flagellation ; humiliation morale par attitude de soumission servile à la femme."
Ce qui saute aux yeux, c'est surtout
le renversement des pôles de l'actif et du passif, de l'agressivité
et de la soumission. Pourtant, le problème semble plus complexe : dans
le jeu érotique du masochisme, l'essentiel  est de mettre en scène une certaine violence contre l'esprit dominant de l'époque moderne,
qui aspire à la paix et au bonheur.”
Nous avons souligné à plusieurs reprises
que tout échange interhumain est fondé d'une part sur l'exercice d'une
certaine dose de violence et d'autre part sur les formes culturelles
qui permettent de la gérer. Pour que le lien social s'accomplisse, il
faut qu'une rupture s'effectue au sein de l'identité humaine, il faut
sacrifier sa jouissance à l'autre, il faut jouir comme
autre. La culture pré-moderne gérait cette dimension fondamentale de
la condition humaine par l'éthique du don, dont la loi exigeait que
l'homme retourne sa violence inhérente contre lui-même. Ayant rejeté
cette éthique, la modernité se trouve porteuse d'un excédent de violence
située hors du domaine social : une violence illégitime commence à chercher
à s'exprimer dans des formes culturelles compensatoires. Le masochisme,
selon nous, est la mise en scène de cet excédent de violence bannie
de la culture.
Ce problème s'était déjà posé au temps
des Lumières. La souveraineté absolue que cette époque avait accordée
au "moi" - ce "moi" qui devenait la seule instance  
ayant le droit d'exercer la violence sur elle-même - avait produit son contrepoint paradoxal : le "moi" triomphant s'était mis à
revendiquer le droit d'exercer sa violence sur la totalité de la société
: Sade devenait l'ombre ineffaçable de Kant.215 En d'autres termes, l'ennui infini du devoir
solitaire avait produit le fantasme compensatoire de la jouissance d'une
transgression solitaire absolue. Le processus même de la construction de l'individu autonome, conçu en dehors de l'échange immédiat avec l'autre,
a pour résultat la tentation de faire exploser ce même individu dans
le dépassement du social comme tel.
La notion de "masochisme",
créée au XIXe siècle comme en écho à celle de "sadisme", marque
une nouvelle étape dans le processus de recyclage culturel de la violence
refoulée. Sadisme et masochisme sont généralement définis comme complé-mentaires.
Soulignons les ressemblances entre les deux concepts : il s'agit de perversions,
c'est-à-dire de comportements asociaux et égoïstes, elles procurent
à l'individu un plaisir interdit, à l'encontre des codes éthiques, et touchent à la violence. Alors que le sadisme est perçu plutôt comme
une déviation masculine, le masochisme se situe du côté du féminin :
pour Freud, comme nous l'avons vu, le masochisme de la femme est plus
ou moins "normal", alors que chez l'homme il relève d'un problème
psychique. Pourtant, nous pourrions arguer, avec Gilles Deleuze216, qu'il s'agit, en effet, de deux figures érotiques bien différentes. En termes
démonologiques, le sadisme relève de la possession, le masochisme du
pacte. Quant aux stratégies discursives, les textes de Sade et de Masoch
représentent des genres complètement dissemblables : alors que le narrateur
sadique s'empresse d'arriver aux "finalités" de la passion,
en les exprimant brutalement et sans détour, le masochiste louvoie,
met en scène, ralentit ; il fait chaud dans l'univers du premier, froid
dans celui du second. La stratégie masochiste se fonde sur fait que
l'homme n'assume pas son rôle dans une société phallocratique en train
de s'effondrer ; il adopte volontairement un comportement non-viril,
il jouit de son impuissance. En d'autres termes, le froid émotionnel
dont parle Deleuze relève d'un refus du désir masculin (refus du désir
du père, refus d'être père) et, par là, de la mise en question de la
masculinité comme telle.
Arrêtons-nous sur ce point. Le problème
de l'impuissance masculine occupe une place prépondérante dans le discours médical de l'époque. Catégorie morale dans les sociétés pré-modernes,
interprétée comme punition divine, l'impuissance commence à être perçue
par la modernité comme une affaire privée, comme un trauma résultant
de l'histoire personnelle de l'individu. Les saints chrétiens assumaient,
eux aussi, un comportement non-viril en surmontant leur identité masculine.
Pourtant, une différence de taille sépare les deux époques : alors que
le sacrifice religieux de la sexualité s'inscrit dans un échange avec
l'Autre absolu qui, dans l'espace indo-européen, est représenté comme
une figure masculine, le rite privé masochiste rejette généralement
la virilité vis-à-vis d'une femme belle et désirante. Si, dans le cas
du sacrifice traditionnel de la sexualité, tout se joue autour d'un
interdit imposé par un autre, il n'y a pas d'interdit dans la fantasmagorie
masochiste ; bien au contraire, c'est maintenant l'objet lui-même qui
s'offre à l'homme de manière à ce que ce dernier se voie obligé de s'imposer
volontairement toutes sortes d'interdits bizarres, sources de jouissances
inconnues ; en effet, tout se passe comme si c'était, pour lui, la seule
façon de se démarquer de l'objet qui menace de l'engloutir.
Or, tout désir se consolide dans la lutte
contre un certain interdit, mais, pour cette même raison, grâce à lui.
La disparition de l'interdit ou, plutôt, la substitution d'un interdit
abstrait et invisible217 à l'interdit traditionnel personnalisé, semble
être à l'origine de ce que l'on pourrait appeler la crise du désir.
C'est en cela que consiste la découverte tragique de la modernité qui
s'emploie à libérer le désir : une fois l'interdit aboli, le désir lui-même
s'effrite. Philippe Sollers, en partant des problèmes psychologiques
graves auxquels sont confrontés les enfants de parents permissifs, écrit
:
“Être permissif, n'est-ce pas, surtout
sur le plan de la sexualité, c'est ne pas vouloir jouer le rôle sacrificiel
extrêmement important de celui qui sait comment jouir. Or, le savoir
qu'on peut avoir sur cette affaire implique qu'on sait très bien qu'on
jouit parce qu'on a transgressé quelque chose d'interdit. Refuser à
quelqu'un, qui ne sait pas comment jouir, un interdit, c'est lui refuser
la jouissance. Je me demande si on n'entre pas là, dans une nouvelle
époque de répression.”218
Cette nouvelle époque de répression,
inaugurée dans la seconde moitié du siècle dernier, va tenter de discipliner
le désir non pas à travers l'interdit, mais par la construction sociale
du désir, c'est-à-dire non pas par la voie du négatif, mais de façon
positive. La fantasmagorie de l'impuissance - dramatisée sous la forme
du masochisme ou esthétisée sous celle de la décadence - peut être considérée
comme une première réaction à ce monde nouveau dans lequel le négatif
et le positif inversent leurs positions, le premier se déplaçant à l'intérieur
et le second à l'extérieur de l'homme.
En effet, le mot "décadence"
est employé comme un synonyme d'"impuissance", représentée
dans l'imaginaire moderne comme une sorte d'impuissance créative. Ce
qui paraît significatif, c'est le "courage" de se dire décadent/impuissant, voire d'en faire l'objet d'une fierté nouvelle. Baudelaire écrit :
“Dieu de l'impuissance - dieu moderne
et hermaphrodite, - impuissance si colossale et si énorme qu'elle devient  épique”219.
Faire l'amour signifie se dépenser, se
gaspiller, frôler le néant; selon les cultures, il faut prendre certaines
précautions rituelles pour sécuriser cette expérience périlleuse. L'accomplissement
de l'acte sexuel du côté actif, en réduisant l'autre à une position
passive (que ce soit une femme ou un homme220), apporte à l'individu une gratification archétypique;
par ailleurs, cet acte légitime son pouvoir "naturel" sur
l'autre. Contre cette logique de violence, la culture développe des stratégies éthiques : elle met le "don" du sperme en relation
avec l'exigence du retour d'une progéniture, elle réglemente la dépense
dangereuse d'énergie sexuelle en la liant aux contraintes d'un certain
type d'identité.
Mis à part les impuissants naturels,
marginalisés pratiquement partout dans le monde, deux figures culturelles représentent l'impuissance dans les cultures pré-modernes : il y a l'eunuque,
à qui l'impuissance à été imposée par la force de façon irréversible,
mais
“il y a aussi des eunuques qui se sont
châtrés eux-mêmes à cause du Royaume des Cieux”.221
Les uns comme les autres ont une fonction
de médiateurs entre les sexes, mais aussi entre l'en-deça et l'au-delà
; en d'autres termes, ils font partie intégrante du tissu social. Le
rôle de l'impuissant décadent, médicalisé par le discours scientifique
ou esthétisé par l'art, est tout à fait différent ; ce que la culture
met en avant à travers lui, c'est le reste non-réciproque de l'échange interhumain ;  l'impuissant décadent
représente le rejet de la vie commune.
Dans la nouvelle L'amour de Platon (1870)
de Leopold von Sacher-Masoch, Henryk confie, dans une série de lettres, ses premiers frissons d'amour à sa "mère si bonne". Les maux
d'amour ne sont évidemment pas une nouveauté dans cette famille : comme
nous l'apprenons, la mère elle-même a vécu, en son temps, une grave
déception dans ses relations avec le père du héros. Depuis, elle a réussi
à surmonter sa douleur et son amertume en les transformant en une plus grande sévérité et exigence envers elle-même. Henryk se dit profondément
influencé par son dégoût de tout ce qui est impur, un dégoût qu'elle
a retourné contre elle-même, et non contre les autres.
Henryk craint l'amour : toute sa correspondance
délicate avec la mère aimée est centrée, semble-t-il, sur ce symptôme inquiétant. Par son discours, sinon par sa vie même, le fils essaie
de l'expliquer à sa maman, de le lui faire comprendre :
“Je vois dans la femme, dit-il, quelque
chose d'hostile, son être purement sensible m'est étranger tout comme
la nature inanimée. Toutes les deux m'attirent et me repoussent pareillement”.222
Henryk se sent constamment menacé par
la nature : "comment m'imaginer, moi dont les bras sont si faibles,
avec cent kilos de féminité à la Rubens",223 s'exclame-t-il. La méfiance à l'égard de la
femme-nature, ancrée dans une longue tradition, est partagée par de
nombreux auteurs de l'époque. Baudelaire, pour ne mentionner que lui,
est encore plus radical :
“La femme a faim et elle veut manger.
Soif, et elle veut boire.
Elle est en rut et elle veut être foutue.
Le beau mérite !
La femme est naturelle, c'est-à-dire
abominable”.224
Y a-t-il un sujet moral derrière le corps
féminin ? - voilà la question qui angoisse le mâle moderne. Il est vrai
que le désir a tendance à réduire la femme au statut d'un corps, à la
"posséder" ; cependant, dès lors qu'elle est définitivement transformée en nature, l'homme se retrouve seul, risquant d'être englouti
dans l'accomplissement de son propre désir. Car pour que le désir puisse
être maintenu dans la constellation érotique, qu'il s'agisse d'un triangle
œdipien ou d'un échange de femmes, il faut introduire un tiers, une
volonté immaîtrisable provenant d'un autre sujet, c'est-à-dire un interdit.
Pour Henryk, comme pour la plupart des
héros dans l'imaginaire de Sacher-Masoch, cet autre sujet, porteur de
la loi et de l'interdit, se trouve soudainement anéanti. L'objet prend
lui-même l'initiative, pour ainsi dire, le don se donne tout seul ;
le sujet (de l'interdit) et l'objet (du désir) sont confondus dans la
figure féminine. Cela crée une ambiguïté fondamentale : l'autre est
et n'est pas à la fois. Le nouveau type d'échange, dépourvu de limitations
extérieures, menace de réduire le "moi" à un objet, de l'entraîner
dans le tourbillon de la vie, donc dans la mort. Notons que nous avons
là un écho du grand thème de Schopenhauer : se laisser vivre comme la
nature le veut, c'est se laisser mourir. Le désir accompli est périssable,
il n'y a que l'interdit qui soit immortel; comme le tiers sujet porteur
de l'interdit a disparu, l'homme se retrouve seul avec son désir ; tenté
par la femme, il risque d'accomplir définitivement ce désir, c'est-à-dire de se perdre dans le néant. D'ailleurs, dans ses griefs schopenhaueriens,
Henryk fait explicitement le lien entre l'accomplissement du désir sexuel
et la mort :
“… elle m'attire sur son sein, comme
si mon âme et ma vie étaient semblables à la nature, pour créer des
êtres nouveaux et me donner, à moi, la mort”225
En effet, l'échange entre les sexes a
subi une métamorphose vertigineuse : traditionnellement surveillée par
le père, assaillie par les soupirants, gardée sous le sceau du mariage,
la femme, dans la nouvelle de Sacher-Masoch, vient toute seule à Henryk
: d'abord elle sera personnifiée par la petite blonde, puis par la riche
Moscovite. Cette dernière possède toutes les qualités dont le jeune
homme pourrait rêver; toutes les conditions sont réunies pour qu'il
tombe follement amoureux d'elle. Pourtant, quelque chose d'essentiel
l'empêche de se laisser emporter par la passion; il la rationalise comme
un manque de "dimension spirituelle". Comment interpréter
ce cliché fade ? Ce qui dérange profondément le jeune homme est le fait
que la femme est un être périssable.
“Je ne veux jamais la posséder parce
que je veux ne jamais la perdre. Or, il est dans la nature de toutes
les choses sensibles de disparaître comme elles sont apparues. Mais
moi, j'espère un amour qui n'a pas de fin”.226
Nous voilà au cœur du problème. "Tout
ce que n'est pas donné est perdu", affirme le proverbe hindou ;
nous pourrions le paraphraser en disant que tout ce qui est pris est
perdu, c'est-à-dire consommé. Pour que l'amour dure éternellement, il
faut qu'il ne soit pas consommé ;  l'amour immortel est un amour
sacrifié.
C'est, en effet, le message le plus profond
du Banquet de Platon, auquel le titre de la nouvelle se réfère. Dans
ce dialogue initiatique, le philosophe est invité à s'élever sur l'échelle
de la beauté, en déplaçant vers le haut l'objet de sa jouissance : son
penchant pour un beau corps concret débouche sur la contemplation de
la beauté de n'importe quel corps, avant qu'il ne découvre la beauté
des âmes, des lois, des métiers et ainsi de suite, pour arriver, enfin
de compte, à l'idée même de beauté qui l'éblouit d'une façon telle qu'il
ne lui reste plus qu'à mourir. Nous pourrions dire que plus l'homme
sacrifie sa jouissance, plus elle s'amplifie, jusqu'au point où, entièrement
sacrifiée, elle atteint l'infini.
La beauté mystérieuse et magnifique à
laquelle aspire l'homme, serait-elle la récompense pour la jouissance
sacrifiée ? Dans la perspective de l'économie de l'échange, ceci semble
logique, car si on a tout donné, on a tout à recevoir. Et vice versa :
en s'engageant dans la voie inverse et en réalisant son désir, l'homme,
paradoxalement, ne peut que perdre, car son désir consommé se dissout
dans le flou du devenir. Il semblerait que la notion de beauté elle-même
subisse une transformation, avec le passage d'une stratégie du désir
platonicienne vers celle de la modernité ; au lieu d'être la trace de
la jouissance sacrifiée, dont le sujet est séparé par l'interdit, elle
devient acte de séduction, appel à la consommation du désir (en d'autres
termes, elle est maintenant "promesse de bonheur"). La beauté
de la femme, dans la tradition, représente la limite entre l'attrait
et l'interdit ; qu'une vierge soit belle signifie qu'elle est interdite
pour l'un et permise pour l'autre ; la débauche et le vice sont laids,
car ils dé-subliment (pour parler comme Marcuse) le désir et, par là, mènent vers le néant.
C'est probablement dans cette perspective
que nous pouvons comprendre la dégradation de la beauté féminine dont Schopenhauer se fait l'annonciateur. Suivant une toute autre logique,
Søren Kierkegaard oppose l'amour "esthétique" du chevalier-séducteur,
qui s'évanouit dans la seconde même de son accomplissement, à l'amour
"éthique" du couple marié qui vit vingt ans heureusement ensemble.
Le premier est tissé de gestes, d'exploits, il se présente comme un
récit ; le second est au-delà des représentations, car tout ce que l'on
pourrait en dire (elle lui fait le café, il l'embrasse sur le cou…)
dégrade la vérité de la relation.
La fin du siècle apporte une innovation
essentielle par rapport à la tradition misogyne qui mettait la femme
du côté des forces chthoniennes, du chaos, du mal. La stratégie du discours
pré-moderne consiste à maintenir les différences entre masculin et féminin
et donc entre le jour et la nuit, le maître et l'esclave, l'esprit et
le corps, le permis et l'interdit, etc., sans que ces différences elles-mêmes
soient mises en question (personne n'avait l'idée de se demander si
elles étaient justes ou injustes). La pensée moderne, elle, se donne
pour objectif de "rationaliser" les différences, voire de
les effacer, soit en aspirant à un "moi" humain universel,
c'est-à-dire neutre, dans les discours progressistes, soit en liquidant
l'un des deux termes dans les différentes réactions anti-modernes.227
Permettons-nous encore un parallèle,
cette fois-ci avec L'Eve future de Villiers de l'Isle-Adam. Dans ce
roman, la dimension naturelle, c'est-à-dire périssable, de la femme
est surmontée grâce à la technique : l'"électricien" Edison
va recréer pour son ami, menaçant de se suicider par désespoir après
la mort de sa bien-aimée, une femme-artifice immortelle ; en d'autres
termes, la fusion du faire et du savoir228 va résoudre le problème tragique de la condition humaine. Alors que la femme réelle est périssable, changeante, instable,
la femme-gadget créée par Edison est immortelle, car elle n'est qu'une
image que l'homme peut consommer à volonté. Tout se passe comme si l'eidos
de la beauté platonicienne se trouvait réalisé dans l'immanence du monde
quotidien : l'homme atteint l'immortalité sans avoir franchi les stades
de l'élévation, c'est-à-dire sans avoir sacrifié son désir : l'eidos
est devenu une chose à posséder. Dans l'optique de notre étude sur l'éthique
du don, nous pourrions dire que l'échange triangulaire a subi des modifications très importantes : l'électricien Edison ne donne pas une femme au jeune
lord Edwald, au sens où il se priverait d'elle, il ne s'impose pas d'interdit
(elle n'est pas sa fille ou sa sœur); il pourrait produire autant d'Eves
artificielles qu'il le souhaite, pour  lui-même comme pour les
autres. Dans cet acte de procréation artificielle, l'homme n'a même
plus besoin de l'autre sexe, car l'Eve future est censée naître sans
mère : comme tout fétiche, elle est générée dans une sorte de monoconception,
par une chosification directe du fantasme. Un pas de plus, et nous réaliserons
que la femme artificielle est, en effet, inaccessible par définition
: elle n'est qu'image et, par conséquent, le désir qu'elle suscite ne
peut jamais être consommé. En ce sens, nous sommes en mesure de dire
que le fétiche transforme le clivage entre permis et interdit en opposition
entre nature et image, celle-ci jouant le rôle d'interdit par rapport
à celle-là.
Revenons maintenant à la nouvelle de
Sacher-Masoch. La "solution" trouvée par le jeune Henryk,
confronté au même problème que lord Edwald, est d'un autre ordre. Pour
ne pas succomber à la nature meurtrière, il dirige son désir, non pas
vers une femme-image, mais vers une femme soi-disant spirituelle inexistante,
c'est-à-dire immortelle dans son inaccessibilité : il aspire à une femme-homme.
Soulignons qu'Henryk ne nous est pas présenté comme homosexuel : il est fortement attiré par les femmes et plus particulièrement par la
princesse russe. Son souci principal est de ne pas s'évanouir dans la
réalisation de son désir. Comme nous l'avons remarqué, il n'y a plus
d'autre homme qui donne ou interdit la femme; et c'est en cela que consiste
le bénéfice de la stratégie masochiste : le père est miniaturisé et
rendu inutile.229
C'est la femme qui, seule, doit maintenant se charger de se donner et
de s'interdire; elle doit jouer à la fois le rôle de la loi et de l'objet
du désir.
La figure de cette femme-homme, en tant
que phénomène culturel et non seulement psychologique, peut être dégagée encore plus clairement en établissant un parallèle avec le fantasme
de Des Esseintes dans A rebours. Dans l'acrobate américaine Urania,
il
“voyait un changement de sexe se produire
(…) Après avoir tout d'abord été femme, puis, après avoir hésité, après
avoir avoisiné l'androgyne, elle semblait se résoudre, se préciser,
devenir complètement homme. Alors, de même qu'un robuste gaillard s'éprend
d'une fille grêle, cette clownesse doit aimer, par tendance, une créature
faible, ployée, pareille à moi, sans souffle, se dit des Esseintes ;
à se regarder, à laisser agir l'esprit de comparaison, il en vint à
éprouver, de son côté, l'impression que lui-même se féminisait, et il
envia décidément la possession de cette femme, aspirant ainsi qu'une
fillette chlorotique, après le grossier hercule dont les bras la peuvent
broyer dans une étreinte. Cet échange de sexe entre Miss Urania et lui
l'avait exalté ; nous sommes voués l'un à l'autre, assurait-il”.230
Le nouvel érotisme est le résultat d'une
oscillation rapide entre les rôles sexuels, qui remplace la structure
triangulaire traditionnelle du désir : l'"échange des femmes"
est remplacé par une sorte d'"échange de sexes". Le sujet
se livre à un jeu de miroirs vertigineux et inédit, dans lequel le "moi"
affronte le "non-moi" et frôle le néant.
Notons que le changement du sexe au sens
littéral préoccupait la littérature de boulevard à l'époque : le cas
de l'hermaphrodite Alexin Barbin qui, après une investigation acharnée
(1860-1870), fut déclaré d'identité masculine et qui par la suite se
suicida, inspira des écrivains comme A. Dubarry en France et Panizza
en Allemagne231
; ce dernier présente Alexina B. comme une série de projections des
désirs des autres ; elle est la sœur, la maîtresse, l'amant, le chérubin
égaré, le démon, le satyre aux jambes poilues, elle passe d'un état
à un autre comme une ombre, sans laisser aucune trace.232
Dans la nouvelle de Sacher-Masoch, le
même fantasme est mis en scène d'une manière encore plus étonnante dans l'épisode où la Moscovite se travestit en homme pour séduire Henryk.
Le point culminant de cette mascarade remarquable est la scène dans
laquelle la Russe, jouant pour Henryk le rôle de son frère (à elle)
Anatole, assume un rôle de deuxième degré, en imitant Lucille Grahn,
c'est-à-dire une femme. Essayons d'imaginer la situation : une femme travestie en homme qui, lui, se travestit en femme. A ce moment, comme
par hasard, Henryk se livre à des fantasmes voluptueux :
Je comprends maintenant le noble Turc
qui, tout en se reposant sur son ottomane, fait danser et chanter ses
odalisques. En Occident, on arrache la femme à sa destinée véritable,
qui est d'être l'esclave et l'amusement de l'homme, car c'est lui le
seigneur de la création, car lui seul est l'être humain.233
Dans cette scène extraordinaire, le triangle
(œdipien ou celui de "l'échange des femmes") est amputé d'un
angle; le tiers sujet, porteur de la loi, n'existe plus, c'est la femme
elle-même qui joue le rôle du sujet et de l'objet à la fois; elle oscille entre matérialité et spiritualité, c'est-à-dire entre permis et interdit.
Ayant découvert la tromperie, Henryk est déçu et indigné, il quitte
la Russe à jamais. L'amour est sacrifié, donc il est préservé. Pourtant,
tout change dans l'épilogue, écrit par la mère, où nous apprenons que
six ans plus tard, les deux héros se marient, quitte à se séparer après
un an de vie commune. L'amour est consommé, il est donc perdu à jamais.
Une toute autre forme de masochisme s'exprime
chez le "paradoxaliste"234 du sous-sol dostoïevskien (L'homme du sous-sol,
1864). L'auteur nous le présente comme un impuissant, même s'il ne semble
pas avoir de problèmes physiologiques. D'ailleurs, durant toute la première
moitié de la nouvelle, le héros s'adonne à son vice solitaire235 et il conviendrait de rappeler qu'à l'époque l'"onanisme" était
non seulement un péché sévèrement condamné, mais également considéré
comme une maladie grave provoquant l'impuissance.
L'ombre de l'"onanisme" introduit
le thème central de la nouvelle qui est l'incapacité du héros à aimer.
Un autre parallèle avec le personnage déjà évoqué de Huysmans s'impose.
Avant de se retirer du monde, des Esseintes fait part à ses amis d'"une
virilité momentanément morte" dans un dîner de deuil, dont les
invitations sont "semblables à celles des enterrements"236. Huysmans,
comme Dostoïevski, évoque un certain diagnostic médical : des Esseintes
est constamment présenté comme un névrosé237, le paradoxaliste comme un hystérique. Le dénomi-nateur
commun de ces deux désordres mentaux (le second étant normalement classé
comme un sous-type du premier) est l'absence de référent organique ;
tous les deux se situent entre le corps et l'esprit, d'où le soupçon
permanent : s'agit-il d'une vraie souffrance ou de mauvaise volonté
? L'impuissance résultant de ces étranges quasi-maladies devient ambiguë
: nous ne saurions décider si nous avons affaire à des personnes qui  
ne peuvent ou qui ne veulent pas aimer. D'ailleurs, Freud surmontera
cette ambiguïté en introduisant le clivage à l'intérieur du sujet lui-même.
L'étrange symétrie dans les fantasmes
érotiques des deux personnages nous paraît plus intéressante encore.
Tout en étant opposés - le Français et le Russe, le riche et le pauvre,
l'esthète et le petit employé, l'accablé et l'exalté - ils ont bon nombre
de traits en commun. L'un comme l'autre recherche un "anywhere
out of the world"238 : l'un celui du paradis artificiel, plein de
richesse et de beauté, de couleurs, d'odeurs, de goûts,  et surtout
d'images ; l'autre celui du souterrain infernal où tout est laid, dégoûtant,
misérable et où règne la parole. Le commencement du récit marque la
fin de la vie; au lieu d'être sereine et contemplative comme celle des
saints chrétiens par exemple, la vie d'impuissance des deux personnages
est étrangement chargée d'énergies destructrices. Aigris et déchirés
par leurs contradictions, les narrateurs n'arrivent pas à se réconcilier
avec leur passé. Le récit devient une lutte permanente avec le souvenir.
Notons au passage que cette rupture dessine le tissu discursif de la
littérature moderne : le rapport du narrateur à sa propre altérité -
à son passé, à ses idées, au genre de son récit, à son identité - devient
problématique; l'art d'écrire se transforme, selon l'expression de Beckett,
en the art of failure. En un sens, A rebours et les Notes du sous-sol
annoncent déjà ce nouvel art de l'échec.
Ce qui distingue l'univers de Dostoïevski
de celui de Huysmans et de Sacher-Masoch semble être la primauté absolue de la parole sur l'image. Nous avons peut-être là une clef pour comprendre
la spécificité du "masochisme moral" de l'écrivain russe dont
parle Freud. Chez Dostoïevski, il n'y a aucune trace de la volupté de
l'image des récits décadents occidentaux ; son fantasme est mis en scène
dans le devenir d'une parole brisée qui produit constamment sa propre altérité, c'est-à-dire dans un dialogue intériorisé au sens de Mikhaïl
Bakhtine.239
En ce sens, nous pourrions avancer l'hypothèse qu'il existe deux types
de masochisme : celui qui se fonde sur l'image et celui qui relève de
la parole. Dans le cas de ce dernier, il n'y a pas d'échange pervers
entre le sujet et l'objet fétichisé : le sujet - toujours masculin,
ce qui n'est sans doute pas un hasard - est pris tout seul dans un processus
interminable d'auto-destruction.
Arrêtons-nous à la notion de dialogue240 qui est
au cœur de l'interprétation bakhtinienne de l'œuvre de Dostoïevski.
Le principe dialogique introduit une différence au sein du sujet parlant
; cependant, celle-ci n'est pas pensée comme une frontière entre conscient
et inconscient, c'est-à-dire entre le langage et ce qui le transcende;
elle est posée à l'intérieur de la conscience elle-même, c'est-à-dire
entre les paroles intériorisées d'autres sujets. Le héros dit et se
contredit à l'infini, il est présenté comme l'arène d'un conflit interminable
entre subjectivités.
La structure du désir masochiste se trouve
alors radicalement modifiée. Au lieu de désirer un objet qui oscille
entre le féminin et le masculin ou bien entre l'image et la réalité,
le paradoxaliste est envieux de l'identité sexuelle (masculine, ainsi
que féminine) de l'autre. (D'ailleurs, des Esseintes, lui aussi, est
envieux de la belle Urania.) D'où provient, chez un homme, ce curieux
sentiment ? A ce sujet, on peut rappeler la distinction établie par
Melanie Klein entre "le caractère détériorant et destructeur de
l'envie" qui "estompe la différence entre le bien et le mal"
d'une part, et la jalousie, pour laquelle "le bien existe et (…)
l'objet n'est pas détérioré comme il le serait par l'envie", d'autre
part241. Dans notre perspective, la constellation érotique de la jalousie (le
duel) présuppose un triangle composé du "moi", de l'objet
et du rival ; dans le cas de l'envie, rival et objet se fondent en une
seule figure, qu'on convoite et détruit, qu'on aime et haït à la fois.242 C'est
dans ce sens que nous pourrions comprendre les personnages envieux de
Huysmans et Dostoïevski : l'objet du désir et le sujet de l'interdit
se trouvent confondus.
Pour l'homme du sous-sol, le casting
du jeu érotique comporte deux rôles : le martyr et le héros. Le martyr
est de nature féminine : il subit toutes sortes d'injustices, il pleure,
il se laisse humilier ; le héros, lui, aspire à la virilité, aux gestes
nobles et chevaleresques. Ce n'est pas un hasard si les rencontres du
héros avec la prostituée Lisa ont lieu à des moments où ses conflits
avec les hommes, pris dans la logique du "duel" (c'est-à-dire
de la rivalité mimétique), risquent de l'humilier irrémédia-blement,
de le chasser à jamais du monde viril. C'est alors qu'apparaît la figure
féminine : elle permet au rapport entre martyr et héros d'accéder à
un registre supérieur. Comme les femmes sont, par nature, plus martyrs
que les hommes, une sorte de "revanche" commence à se dessiner
dans l'imagination du héros : s'il n'a pas réussi dans la parade masculine,
il a quand même une chance de devenir le sauveur héroïque d'un être
encore plus malheureux que lui, la femme.
Curieusement, la faiblesse de cette femme
malheureuse va le rendre aussi envieux que l'avait fait la force des
hommes de la bonne société. La compétition avec Lisa est même plus acharnée
que celle qu'avaient provoquée les duels inaccomplis : à présent, il
se désire non seulement en héros, mais également en martyr. Le jeu érotique
de la rivalité masculine ne faisait appel qu'à un seul pôle de son identité
; l'érotisme du rapport avec la femme est total, car il lui permet d'aspirer
à la fois à la force et à la faiblesse, au masculin et au féminin, à
la puissance et à l'autodestruction. Or, comme nous l'avons constaté
chez Sacher-Masoch, ce nouvel érotisme ne consiste plus dans l'échange
de l'objet, mais dans l'échange des identités sexuelles elles-mêmes.
Analysons de plus près cette aspiration
paradoxale à la puissance et à la souffrance dans les Notes du sous-sol.
A première vue, il semblerait que le paradoxaliste s'identifie à la
figure du héros, car il a enfin trouvé, avec Lisa, quelqu'un de plus
misérable que lui-même, quelqu'un qu'il pourra écraser de sa générosité.
Ce fantasme masculin est vieux comme le monde et ne permet en rien de
comprendre la spécificité de la culture moderne. La nouveauté, c'est
que le chevalier du sous-sol envie la femme qu'il sauve, car c'est elle
qui semble endetter son "bienfaiteur". Comment cela est-il
possible ?
Un changement profond dans la conception
même du don semble être intervenu. Dans le monde dostoïevskien, la dette envers autrui ne relève pas d'un bénéfice concret et utile ; c'est précisément
cela qui la rend irrationnelle. Dans ce monde, le don suprême est la
souffrance; c'est elle qui endette, c'est elle qui devient, comme chez
Nietzsche, une sorte d'équivalent universel qui rend possible l'échange
entre les êtres humains. L'éthique du don traditionnelle impliquait que l'on s'empare de l'autre par le biais d'un acte de dépense fait
en sa faveur : chez Dostoïevski, se sacrifier pour l'autre ou souffrir
pour une raison différente revient au même, car voir souffrir l'autre
fait plaisir et, par là, culpabilise. L'ambiguïté du don est amputée
d'une dimension : "la force par la faiblesse" qui endettait
l'autre devient faiblesse culpabilisante tout court. On peut saisir
la portée de la généralisation du lien social effectuée dans le passage
de la dette vers la culpabilité (d'Éros vers Thanatos, si l'on veut)
; alors que le héros culturel qui fonde une cité, ou le héros du panthéon
national qui libère son pays n'endettent que ceux dont la culture est
basée sur leurs exploits, le spectacle de l'innocent qui souffre fascine
universellement, car la pulsion de destruction n'a pas de patrie.
Ce changement multiplie de façon vertigineuse
les paradoxes du récit dostoïevskien : qui souffre le plus, la victime
ou le bienfaiteur ? La réponse nous semble évidente, pourtant elle ne
l'est pas pour le paradoxaliste, car si la "vraie" victime
souffre plus, cela signifie qu'elle exerce sur le bienfaiteur son emprise
en le culpabilisant : celui qui souffre plus, souffre moins et vice
versa. Dépossédé de son rôle chevaleresque de sauveteur par le surcroît
de souffrance de la femme, le héros éprouve une jouissance encore plus
grande, liée à la révélation soudaine que
“le martyr principal, c'était bien sûr
moi”.243
Par ailleurs, tout au long du récit,
le narrateur essaie de nous persuader qu'il y a une certaine volupté,
non seulement dans l'humiliation morale, sans laquelle il "s'ennuie
terriblement", mais aussi dans la souffrance physique, car c'est
à travers elle que le martyr culpabilise son entourage. Dans les Notes
du sous-sol comme dans A rebours apparaît l'image de la personne qui
a mal aux dents (rappelons, que Freud voyait dans la dent arrachée un
symbole de la castration et, par là, de la mort). Cependant, chez Huysmans,
l'horreur de la souffrance tient à ce que le héros est contraint de
quitter son paradis artificiel pour voir le dentiste et, par conséquent,
de se confronter à une réalité sale, laide, rude. En d'autres termes,
des Esseintes a peur de perdre son monde imaginaire artificiel, dans
lequel le mal et la mort sont bannis. Dans les Notes du sous-sol, la
dent malade s'inscrit dans l'échange culpabilisant avec les autres :
elle devient pour la personne un moyen de tourmenter ses proches, car
ses gémissements les empêchent de dormir. Le malade est, en effet, plein
de malice,244
il aime la douleur, car elle lui donne un pouvoir sur la conscience
coupable de ses proches.
“Je ne suis plus un héros pour vous,
tel que je voulais paraître avant, je ne suis plus qu'une petite crapule.
Soit ! Je suis content que vous l'ayez compris. Ca vous dégoûte d'écouter
mes gémissements malins ? Tant pis. En voilà d'autres…”245
Curieusement, la force est du côté du
faible, c'est le martyr qui domine le héros, la victime le bourreau,
la femme l'homme.246
Cette emprise paradoxale par la faiblesse
est encore plus évidente dans le rapport entre le paradoxaliste et son
serviteur Apollon. Nous pouvons dire qu'il s'agit d'une nouvelle dialectique
du maître et de l'esclave qui, dans l'interprétation de Dostoïevski,
est complètement opposée à celle de Hegel. L'homme du sous-sol, dans
son rôle de maître, essaie d'imposer au serviteur sa volonté, de le
punir en refusant de lui donner son salaire. Mais la punition se retourne
contre lui, car il s'avère entièrement incapable de l'assumer, il n'arrive
pas à demeurer dans le refus de donner. De son côté, le serviteur ne
lui adresse aucune requête, il ne l'implore point; tout se passe comme
si s'était lui qui punissait le maître malheureux par son silence en
le privant d'une occasion  de le noyer dans le torrent des mots
qui l'étouffe. Pis encore, le serviteur semble parfois sur le point
d'éclater de rire, au risque de saper toute la gravité du rapport de
pouvoir. Or, comme nous l'avons appris avec Stavroguine  dans Les
démons, il n'y a pas de pire ennemi du maître, obsédé par son honneur
et ses droits, que le rire. L'identité phallique peut à tout moment
s'effondrer, alors que celle qui est sacrifiée d'avance ne risque rien.
La souffrance est un bien en soi car
elle culpabilise l'autre, elle sape son identité et l'entraîne dans
l'échange vertigineux du "moi" et du "non-moi",
du masculin et du féminin, de la vie et de la mort. On n'aime l'autre
qu'en tant que victime : ce principe issu de la culture chrétienne annonce
la société du spectacle du XXe siècle. Le don concret et utile ne fonde plus le lien social, car les institutions et les intermédiaires l'ont
rendu obsolète; il sera remplacé par la circulation de discours et d'images
victimaires qui culpabilisent. Ayant acquis le statut d'équivalent universel,
la souffrance délégitime le pouvoir du maître traditionnel; tout comme
l'argent dans le monde de Marx, elle circule librement dans la société, affranchie des actes et des positions sociales concrètes.
Ce parallèle avec l'argent permet de
comprendre le statut ambigu de la souffrance dans l'imaginaire décadent
: elle est la force du faible, la promesse de bonheur contenue dans
le malheur. Mise en discours à l'Est, ou mise en image à l'Ouest, elle
commence à acquérir un statut autonome ; le moyen devient fin en soi,
l'échange avec autrui peut être consommé dans la solitude. C'est bien
en cela que réside l'aspect moderne du masochisme : le "moi"
désire la souffrance comme telle, comme capitalisation de la "promesse
de bonheur" qui n'a plus de lien avec l'autre concret. Si l'argent
était la cristallisation de la partie utilitaire du don, le discours
et l'image victimaires pourraient être considérés comme la "chosification"
de sa partie émotionnelle. En ce sens, la dissociation de la circulation
de l'argent et de celle des discours/images victimaires peut être conçue
comme un trait fondamental de la modernité.
2. Les sursauts de l'éthique du don
 (Dostoïevski)
Nous avons introduit l'opposition entre
l'éthique du don et l'éthique économique, que nous appellerons l'éthique
du contrat. C'est devenu un lieu commun de dire que le passage du don
au contrat, dans le processus de modernisation des sociétés, est une
sorte de dégradation des valeurs morales. Il faut cependant souligner
qu'il s'agit de deux codes éthiques distincts que l'on rencontre, à
des degrés divers, dans toutes les sociétés humaines :  alors que
l'éthique du don implique la générosité, le devoir, la dénégation de
soi, l'éthique du contrat est fondée sur l'égalité, la liberté par rapport
à autrui et, par conséquent, la mobilité sociale. Alors que la première
est liée aux rapports entre les membres d'une communauté, la seconde
touche à la société (Gemeinschaft - Gesellschaft).
Une analyse plus précise montre que l'échange
selon la modalité du don présuppose que le temps social soit structuré
en trois moments distincts : 1/ le geste libre et généreux de donner,
effectué comme si l'acteur ne songerait pas à être dédommagé, 2/ l'état
d'endettement du débiteur qui, ayant accepté le don, est en état de
dépendance par rapport au créditeur, 3/ le contre-don par lequel le
débiteur se libère du créditeur et qui n'est jamais l'équivalent exact
du don, car il s'agit d'endetter l'autre à son tour et, par là, de perpétuer
le lien social.247
Comme l'a souligné Mauss, il s'agit d'une triple obligation : donner,
accepter le don d'autrui et le rendre.248
Dans la perspective de l'éthique du contrat,
ces trois moments distincts sont confondus en un seul grâce à l'intermédiaire
(nous entendons par intermédiaires l'argent, les règles juridiques explicites,
l'information…) qui permet à l'acteur social de calculer par avance
son intérêt : il s'emploie à donner et à recevoir une valeur identique.
En ce sens, l'échange économique intériorise le méta-regard sur l'ensemble
des échanges.
Une autre façon de formuler cela serait
de dire que l'éthique du don implique un certain inconscient, alors
que l'éthique du contrat fait apparaître les intérêts en jeu à la surface
du langage. Pour parler comme Bourdieu, le donateur traditionnel fait
comme s'il n'était pas conscient de "l'intérêt de son désintéressement",
il refoule le bénéfice que l'investissement symbolique lui apporterait.249 Cependant,
il ne s'agit pas d'un acte cynique : dans les cultures pré-modernes,
il s'agit d'un comportement bien sincère motivé par des notions telles
que l'honneur, le prestige, le devoir, etc.; Bourdieu désigne l'investissement
dans de telles fictions culturelles comme les "biens symboliques"
qui circulent dans la société et qui échappent à la logique de l'économie
explicite.
Le processus de modernisation est lié
à une expansion de l'éthique du contrat qui tend à remplacer l'éthique
du don dans de plus en plus de domaines de la vie : l'intérêt inconscient
dont parle Bourdieu commence à être explicité par des intermédiaires
sociaux (les lois, l'argent, l'information neutre et objective). Pour
ainsi dire, il n'est plus de bon ton d'être inconscient ; il faut "prendre
conscience" de l'économie sous-jacente à tous les échanges humains.
Ce mouvement est lié à une mise en question des identités traditionnelles,
à un effacement des différences sexuelles et sociales et, par conséquent,
à un sentiment de décadence. Dans la partie présente, nous proposerons
d'une part une analyse des formes de cette crise et, d'autre part, des
"solutions" que l'imaginaire moderne invente pour y remédier.
Le cadeau empoisonné
Dans son essai Dostoïevski et le parricide
(1928), Freud se trouve confronté à l'importance démesurée de la notion
de dette dans l'œuvre et dans la vie personnelle de l'écrivain. Son
explication reprend les prémisses de la Généalogie de la morale à l'envers.
Nietzsche avait ridiculisé le sentiment de culpabilité en démontrant
qu'il trouvait son origine dans les dettes matérielles contractées entre
les personnes. Pour Freud, Dostoïevski - un névrosé débordant d'un sentiment
de culpabilité provoqué par ses désirs refoulés - remplace celle-ci
“par quelque chose de tangible, le poids
d'une dette”.250
En quelque sorte, la dette joue, par
rapport à la culpabilité, le rôle de thérapie. Dès que l'écrivain commençait
à sentir en lui la montée du sentiment illogique de la culpabilité,
il se mettait à jouer à la roulette, et ceci non pas pour gagner, mais
pour perdre ; de cette façon il se mettait dans un état d'endettement
qui représentait, pour lui, la punition qu'il désirait inconsciemment.
Jour après jour, il rompait les promesses faites à sa jeune femme de
ne plus jouer pour s'offrir des occasions de s'injurier et de se mépriser
à travers son regard. Une fois le désir de punition satisfait par le
biais de ces humiliations, son inhibition était surmontée et il pouvait
se remettre au travail, en s'autorisant un nouveau pas vers le succès.
Non seulement la dette précède la culpabilité,
dans la perspective d'une généalogie philosophique, mais elle lui succède également sous la forme d'un symptôme de défense que repérera le psychanalyste.
Le rapport interhumain, qui avait déjà une fois été intériorisé, se
trouve de nouveau extériorisé. Dans le cas de l'interprétation freudienne
du jeu maladif à la roulette chez Dostoïevski, l'endettement spectaculaire
envers l'autre serait, dans le présent, une sorte d' "acting-out" d'un problème refoulé dans le passé : la dette actuelle met en scène
un état de dette antérieur, celui de la dépendance passive à l'égard
du père menaçant. L'analyse de Freud présuppose un certain nombre d'équivalences
: mettre en jeu sa fortune signifie mettre en jeu sa vie, car la dette
envers l'autre revient à une perte de soi-même. Cependant, le prix du dépassement de la dette est le sentiment de culpabilité : la dette est
l'inverse de la culpabilité. Dostoïevski et son héros oscillent autour
de l'axe de la violence dans l'échange avec autrui, pour basculer tantôt
dans la dette, tantôt dans la culpabilité.
Pourquoi le désir homosexuel présumé
de l'écrivain envers son père devrait-il susciter sa culpabilité ? Pourquoi
est-ce précisément l'endettement que l'inconscient choisit comme stratégie
d'autopunition ? Tout désir incestueux - qu'il soit homosexuel ou non
- détruit le lien culturel instauré par l'éthique du don (car cette
éthique implique nécessairement le tabou de l'inceste) : il libère l'individu,
mais, en même temps, le culpabilise, en le laissant seul avec son désir
a-culturel. Pour renouer avec l'autre, il faudrait donc revenir à l'éthique
du don : l'endettement compulsif pourrait, à ce moment, être interprété
comme un retour à la loi culturelle. Dans ce contexte, il convient également
d'évoquer la distinction freudienne entre activité et passivité. Dans
son désir pour le père, Dostoïevski passe, virtuellement, du pôle passif
au pôle actif ; lorsqu'il revient à un état de dépendance envers ses
proches, ces pôles basculent de nouveau et ainsi de suite.251 Rappelons
que l'opposition entre activité et passivité, chez Freud, implique l'opposition
entre masculin et féminin, ainsi que l'opposition entre phallique et
castré. Nous avons déjà évoqué le fantasme d'une oscillation entre les identités sexuelles; au cours de notre analyse, nous aurons l'occasion
de parler de l'échange au sein du deuxième sous-type, celui du phallique
et du castré.
La violence mimétique ou comment se
débarrasser de son double ?
Revenons au personnage déjà évoqué des
œuvres de jeunesse de Dostoïevski, qui sera relégué au second plan dans
ses grands romans : le petit homme aux prises avec l'image masculine.
Son combat l'amène souvent à l'idée de provoquer son rival en duel
pour affirmer son identité virile, ce qui le rend encore plus ridicule.
Car il s'agit, en effet, d'un combat désespéré du "moi" avec
son double.
Dans Le Double, M. Goliadkine, petit
employé sans aucun talent particulier, est déchiré entre de multiples
ambitions inassouvies. Tout se passe comme si son propre désir de réussir
- c'est-à-dire d'entrer dans la bonne société, d'épouser la fille de
son bienfaiteur, de se faire respecter… - bifurquait soudain : Goliadkine
rencontre un second Goliadkine qui aspire aux mêmes buts que lui. L'attitude
du conseiller titulaire envers l'imposteur, son "mortel et encombrant
ennemi", est fortement ambivalente. Il s'agit évidemment d'un rapport
homosexuel qui, d'ailleurs, rejoint la structure paranoïaque du personnage
qui se voit constamment entouré d'ennemis. (Rappelons que pour Freud,
la paranoïa est une défense contre l'homosexualité252). Goliadkine-cadet est, pour ainsi dire, la
contrepartie lumineuse de Goliadkine-aîné : "gai… farceur, sauteur,
enjôleur, rigoleur… papillonnant, tourbillonnant"253, il incarne l'antithèse exacte de son prototype, obsédé par le sérieux de son existence. Notons que Goliadkine-aîné paye
constamment pour Goliadkine-cadet, parfois au sens matériel du terme.
Cet impressionnant jeu de miroirs pourrait
nous aider à comprendre le mécanisme profond du désir. Il y a toujours quelqu'un qui est déjà là avant moi, qui a pris ma place, mon nom, mon
visage : une autre façon d'exprimer cela serait de dire (avec Lacan)
que tout désir est - déjà - celui d'un autre. Nous pouvons aller encore
plus loin en affirmant que le désir du même est provoqué (au sens de
"provoquer en duel") par celui de l'autre. En effet, au début
de la nouvelle, Goliadkine nous est présenté comme quelqu'un de fade
; le médecin ne cesse de lui répéter de sortir, de s'amuser, de profiter
de la vie. L'apparition du double le met dans un état d'excitation permanente,
ses ambitions s'exacerbent, il ne pense qu'à agir, qu'à lutter. Le rapport
de "duel" est, en effet, un échange de désirs : au moment
où l'un convoite un objet, l'autre le convoite plus fortement encore.
Le troisième pôle du récit est l'incarnation
du persécuteur paranoïaque, le docteur en médecine et chirurgie Rutenspitz. Notons que c'est précisément la visite chez ce médecin qui semble déclencher
le symptôme du dédoublement; c'est lui qui finira par conduire Goliadkine
à l'asile, ce qui provoque "une immense, une assourdissante clameur
de joie" parmi ceux qui l'entourent.254
Évidemment, le docteur est d'origine
allemande ; son nom à connotation phallique signifie "pointe de
bâton, de verge". Il convient de dire que le lecteur russe du siècle
dernier associait l'Allemand à la notion d'étranger, à l'Europe, c'est-à-dire
à la modernité. Nous pouvons donc concevoir le médecin comme le représentant
d'un savoir inhumain, "normalisateur", qui n'a plus rien à
voir avec la miséricorde chrétienne ; d'ailleurs, à la fin du récit,
Rutenspitz amènera son patient dans un des établissements étatiques
que la modernité substituait à ceux de l'Église. Quant au prénom de Goliadkine, Jacob, qui est également celui de son double, il évoque
l'association avec l'imposteur biblique ayant, par la ruse, devancé
son frère Ensaü pour prendre la place de l'aîné.255 Si nous rassemblons ces quelques éléments, nous pouvons proposer l'interprétation suivante de la fable dostoïevskienne
: deux Jacobs essayent de se devancer mutuellement sous le regard déshumanisant
de la modernité.
Cette lutte interminable du "moi"
contre son double évoque la notion de "violence mimétique"
introduite par René Girard.256 Essayons de voir si sa théorie - très contestée
- pourrait nous aider à comprendre l'univers du jeune Dostoïevski. Pour
Girard, le fait anthropologique fondamental est l'imitation. Tout savoir
est transmis par la voie du mimétisme, qu'il s'agisse de la vie pratique
ou de l'apprentissage des valeurs. La communauté humaine se trouve ainsi confrontée à un problème difficile : si chacun imite quelqu'un d'autre,
tout le monde doit nécessairement aspirer aux mêmes objets. L'imitation
génère la rivalité, et cette dernière est à l'origine de la violence
inhérente aux sociétés humaines. Selon Girard, la culture traditionnelle
peut gérer cette violence de deux manières : en frappant d'interdit
tout objet proche (tel serait, par exemple, l'interdit de l'inceste),
ou bien en exaltant encore plus la violence mimétique dans le rite,
en l'extériorisant et en la dirigeant vers une victime arbitraire, un
bouc-émissaire dont la mise à mort est censée consolider le groupe.
Qu'en est-il de l'imitation dans les
cultures pré-modernes ? L'homme ne peut pas imiter les dieux ou les héros
culturels, les différences sociales et sexuelles posent des limites
au processus mimétique. Ce n'est qu'à l'époque de la modernité, au moment
où ces différences commencent à être perçues comme injustes et arbitraires,
que tous les êtres humains commencent à aspirer réellement aux mêmes
objets. L'homme, se croyant en train d'accomplir sa libération, se trouve jeté dans le tourbillon des rivalités infinies que la société va canaliser
dans des formes de compétition économique, politique, intellectuelle,
etc. Cependant, c'est précisément à cette époque que les deux mécanismes
de conjuration de la "violence mimétique" commencent à disparaître
: d'une part, les interdits perdent leur statut transcendant et deviennent de pures conventions, d'autre part, les expériences collectives cathartiques
disparaissent sous toutes leurs formes.257 Or, d'un point de vue historiciste, la théorie
girardienne est doublement erronée : ou bien il y a bouc émissaire sans
violence mimétique, ou bien violence mimétique sans bouc émissaire.
La mise en scène de la rivalité spéculaire par l'époque moderne est
en quelque sorte le résultat de la disparition des rites sacrificiels,
qui avaient pour but de marquer les différences sociales et de mettre
un terme à l'expansion illimitée des représentations. La "violence
mimétique" des "deux Jacobs" modernes, au lieu de se
résoudre dans le sacrifice d'un tiers, d'un bouc émissaire pris au hasard,
produit une figure paranoïaque omniprésente, un super-double de l'homme
dédoublé.
Dans la nouvelle, il s'agit évidemment
du docteur Rutenspitz, dont le regard suit Goliadkine partout. Aussi épouvantable qu'il puisse nous paraître, avec ses sourcils épais, ce
personnage paternel devrait, en effet, être interprété comme l'incarnation
du projet de libération de l'homme moderne. Les conseils qu'il donne
à son étrange patient, souffrant d'une maladie que nous ne parviendrons
pas à identifier, sont plus qu'ambigus :
“Je vous ai bien expliqué que votre traitement
doit consister dans un changement  d'habitudes… enfin, des distractions…
enfin quoi, il faut fréquenter des amis et des connaissances, et puis
aussi ne pas bouder la bouteille, hanter régulièrement une société gaie…”258
La situation est rendue plus singulière
encore par le fait que Goliadkine, lui, a l'air de s'excuser : il aurait
sa part de distractions "comme tout le monde". Notons que
le docteur en médecine et chirurgie est à l'écoute de son patient comme
le sont de nos jours les psychanalystes : il n'impose aucune loi à son
patient, il essaie de lever ses inhibitions et de libérer son désir.
La rivalité mimétique, personnifiée par le double, semble être le fruit
de cette libération ; la vision paranoïaque des ennemis qui cherchent
à détruire Goliadkine renvoie à cette même écoute dépersonnalisée et,
à travers elle, à son propre narcissisme. La nouvelle se termine sur
la révélation de la vraie nature du libérateur moderne : il enferme
Goliadkine dans un asile-prison "chauffé et illuminé, pris en charge
par l'État". La violence anticipée, sinon désirée, fait enfin son
apparition : notons cependant qu'il s'agit d'une violence "décevante"
selon les critères du monde dostoïevskien, car anonyme et sournoise,
dissimulée sous l'apparence de soins médicaux.
Si nous considérons la question d'un
point de vue plus général, nous constaterons que, chez Dostoïevski,
la rivalité mimétique est le résultat immédiat de l'effondrement de
la grande figure paternelle qui incarnait la loi : Dieu. Cette proposition
peut être renversée : le fait de renouer avec Dieu aide les personnages
à surmonter les duels et les luttes pour la reconnaissance. Dieu est,
pour ainsi dire, la matrice de tout échange asymétrique
; il a créé l'homme, sans être créé par lui, il est son idéal, sans
le prendre, à son tour, pour idéal ; d'une certaine façon, Dieu est
tout ce qui précède le "moi", il incarne le pouvoir irréversible
du passé sur le présent. La "mort de Dieu", pour Dostoïevski,
ainsi que pour l'ensemble de la pensée moderne, implique l'effondrement
des différences ontologiques entre les hommes : par conséquent, elle
ouvre la voie de la rivalité destructrice.
Cependant, la redécouverte de Dieu n'est
que le privilège de certains élus, tel le starets Zosima. Les mortels
communs échappent au supplice du pauvre Goliadkine, déchiré entre son
double rival et son super-double persécuteur, grâce à la rencontre d'une
autre personne qui se substitue à la figure divine : un autre radical
remplace l'autre absolu. Il s'agit de la personnification de ce que
nous avons appelé plus haut le "non-moi" : il peut s'incarner
dans une femme, dans le peuple, dans l'idiot, autrement dit dans des
figures situées au pôle opposé à l'homme sur l'axe passif-actif. A ce
moment-là, la rivalité mimétique n'a plus de raison d'être, car le "moi"
se mire non plus dans son image spéculaire, mais directement dans le
néant (c'est par exemple le cas du "napoléonien" Raskolnikov
devant Sonia, figure de la souffrance et de la bonté). Goliadkine, lui,
reste confronté à son double, il ne dépasse pas le stade de l'échange
de désirs positifs égoïstes avec soi-même.
Le maillage des dettes
Le rôle des dettes et de la culpabilité
dans le monde de Dostoïevski est prépondérant. S'agit-il simplement
d'un arsenal romantique désuet ou bien avons-nous devant nous le fantasme
d'un nouveau type d'échange interhumain ?
Comme on l'a déjà souligné, tout cadeau
contient une charge destructrice, il est pharmacon : médicament-poison.259 Loin d'être
un acte gratuit et innocent, le don implique, pour ainsi dire, une certaine
volonté de puissance, car il prive son destinataire de sa liberté, en
lui imposant une dette envers le donateur. Personne ne connaît mieux
que Dostoïevski la violence contenue dans l'acte généreux : c'est la
sensibilité à cette dimension cachée de l'éthique du don qui l'empêche de devenir un moraliste ennuyeux.
Prenons comme exemple le nœud du roman
Crime et châtiment. Le point de départ de l'intrigue est une chaîne remarquable de sacrifices, dont Raskolnikov prend conscience grâce à
la lettre de sa bonne mère.260 Pour elle, comme pour sa sœur, il est "tout
notre espoir, toute notre confiance en l'avenir"; mais notre héros
n'a pas l'air d'être trop à l'aise sous le poids d'un tel d'amour. En
lisant la lettre, il apprend que les 100 roubles qu'il avait reçues
étaient, en effet, l'avance demandée par Dounietchka à son employeur
Svidrigaïlov. C'est pour lui que sa sœur s'est endettée en se condamnant
à travailler chez les Svidrigaïlov jusqu'à ce qu'elle arrive à rembourser
la somme. Comme il se doit, son maître sensuel profite tout de suite
de l'occasion pour soumettre la jeune gouvernante, enchaînée par la
dette, à des harcèlements sexuels : il se "moque d'elle", en
lui faisant des "propositions déshonorantes et parfaitement claires". Soulignons l'usage érotique de la dette261 dans le fantasme : une constante dans le monde
dostoïevskien. "Par pitié", Dounietchka ne dit rien à sa femme,
Marfa Petrovna.
“Tu peux imaginer ce qu'elle souffrait
! (…) Que tu saches combien Dounia t'aime et quel cœur d'or elle possède”.
Quant à Marfa Petrovna, tourmentée par
des soupçons, elle fait une scène à Dounia, en allant jusqu'à la frapper,
alors que la jeune gouvernante "cruellement offensée et déshonorée",
accepte tout en silence.262 Deuxième acte : le salaud Svidrigaïlov, pris
de remords, avoue à sa femme son jeu de séduction ; Marfa Petrovna est
prise de remords à son tour : elle demande pardon à Dounia, restaure
sa réputation et entreprend même de la marier à un parent éloigné, Loujine.
Récapitulons ce maillage de dettes impressionnant.
Pour donner de l'argent à son frère, Dounia sacrifie sa fierté. Le don de son silence (le fait qu'elle ne le dénonce pas à sa femme) écrase
Svidrigaïlov qui avoue à Marfa ses intentions malhonnêtes et rend ainsi
justice à Dounia. Marfa est confrontée à ce que l'on pourrait appeler
"un excédent de jouissance" (dans le sens nietzschéen : jouir
de la souffrance d'autrui) : dans sa colère, elle avait donné libre
cours à son désir agressif et détruit la réputation de la jeune fille
; à présent, elle se sent obligée de lui faire le don d'une nouvelle position sociale. Le cercle se referme. Raskolnikov, le centre de tout
cet échange de souffrances, en reste exclu.
Le mariage prochain de Dounia et Loujine
est interprété par Raskolnikov comme un nouveau sacrifice, car, selon
lui, il est impossible que sa sœur puisse aimer un tel représentant
des hommes "modernes" pour qui l'argent est la seule raison d'être. Il faut trouver un moyen de rembourser sa dette et d'éliminer
le prétendant (évidemment il est jaloux sans vouloir se l'avouer). En
fin de compte, le poids intégral de la jouissance retombe sur les épaules
de Raskolnikov : c'est à lui que tout a été sacrifié, toutes les souffrances
lui ont été consacrées. Comment expier, comment se racheter ? C'est
à ce moment précis que surgit dans son esprit l'idée d'accomplir un
exploit sur-humain qui rachètera l'ensemble des souffrances et sacrifices
subis à cause de lui. Ce sera le meurtre "napoléonien" de
la vielle usurière, acte ambigu dans lequel se croisent l'intention
d'aider financièrement sa mère et sa sœur  (c'est-à-dire de leur
rendre le don insupportable), le rêve de remplir le rôle du sauveur
de l'humanité qui extermine une "vermine" et le désir de s'auto-détruire.
Alors que les personnages "ordinaires" échangent avec un autre
concret, Raskolnikov se dresse contre la totalité du monde, pourrait-on
dire, de façon "philosophique".
La tonalité de la lettre maternelle elle-même
représente un puissant instrument d'endettement :
Maintenant qu'on sait que Dounietchka
va épouser Piotr Petrovitch, mon crédit s'est relevé tout à coup et…
Afanasi Ivanovitch est prêt de m'avancer jusqu'à soixante-quinze roubles,
remboursables sur ma pension. Je pourrai ainsi t'en expédier vingt-cinq
ou même trente… Sois seulement heureux et nous le serons aussi.
Plus loin elle le supplie de ne pas succomber
à "cette maladie à la mode, l'athéisme".
“S'il en est ainsi, sache que je prie
pour toi, souviens-toi, chéri, comment dans ton enfance, quand ton père
vivait encore, tu balbutiais tes prières, assis sur mes genoux et comme
nous étions tous heureux alors”.263
Pourquoi faut-il que la maman informe
son fils de tout ce que l'on a fait pour lui ? Il s'agit évidemment
d'une stratégie narrative qui introduit le lecteur dans l'intrigue ;
cependant, l'effet que la représentation de la chaîne sacrificielle
exerce sur le protagoniste nous paraît intéressant. Comme nous l'avons
dit dans la première partie, toute représentation pervertit l'éthique
du don : elle généralise son aspect concret et transforme l'acte originellement
libre, en maillon d'une chaîne d'interactions sociales régies par les
lois d'une certaine économie. Comme nous l'avons souligné, les représentations
"économistes" qui se mettent en place dans l'espace occidental
pendant la période de la modernisation font apparaître l'aspect pragmatique
du don, en autorisant progressivement une attitude de plus en plus cynique
envers l'autre264;
cependant, dans le monde dostoïevskien, soumis à une géométrie non-euclidienne,
tout se passe à l'envers : une fois représentée, la dette pèse encore
plus et pousse l'homme à des actes extrêmes. Tout se passe comme si
les personnages refusaient de prendre conscience de l'aspect économique
et systématique de l'échange auquel ils participent, en se laissant
déchirer encore plus profondément par les voix contradictoires des différents
autres intériorisés, débiteurs et créanciers. Cette tension dialogique
confronte nécessairement le "moi" au dilemme radical entre
le don total et l'annulation du don comme tel dans un acte suicidaire.
Le don total
Prenons maintenant l'exemple d'un personnage
positif, comme le "starets" Zosima. Dans une rétrospective,
nous apprenons qu'autrefois le futur guide spirituel était un mâle préoccupé
par son honneur masculin. Nous le voyons succomber à une crise de jalousie
incontrôlable, dans laquelle il provoque son rival en duel. Ce geste
est complètement absurde, car son amour est mort depuis longtemps et
l'ancienne bien-aimée est déjà mariée ; l'idée d'obtenir satisfaction en duel procède seulement d'une méchanceté gratuite. La veille, Zosima
avait déversé sa violence incontrôlable, au point de le mettre à sang,
sur son pauvre ordonnance Athanase qui, contraint par sa position inférieure,
avait subi les coups sans oser se défendre. Notons qu'une fois de plus,
la virilité est associée à l'exercice de la violence sur un être, immobilisé
par un certain type de devoir.265 C'est précisément dans ce point culminant que
le monde de l'honneur et du pouvoir masculin s'effondre. A quel titre
mériterais-je d'être servi par un autre homme, créé comme moi à l'image
de Dieu ? - se demande soudainement le futur starets. Suit la fameuse
révélation :
“En vérité, chacun est coupable devant
tous pour tous, seulement les hommes l'ignorent ; s'ils l'apprenaient,
ce serait le paradis ! ”266
Ayant ainsi reçu la grâce divine, il
se prosterne aux pieds de son ordonnance pour lui demander pardon ;
le lendemain, il présente ses excuses à son adversaire, annule le duel
et se consacre à Dieu.
De quelle manière la culpabilité pour
tous et devant tous impliquerait-elle l'idée de bonheur, voire de paradis
? Il semblerait que l'écrivain, qui fut en son temps un orthodoxe militant,
prenne le contrepied de la doctrine officielle de l'Église. Pour mieux
comprendre Dostoïevski-l'hérétique, revenons sur son interprétation
de l'enseignement du Christ. Selon Dostoïevski, la loi christique exige,
avant toute chose, que l'homme surmonte son "moi" individuel,
qu'il sacrifie sa particularité.
“Aimer un être humain comme soi-même,
selon le précepte du Christ, est impossible. La loi de la personnalité
nous lie sur terre, le moi fait obstacle. Cependant, après l'apparition
du Christ en tant qu'idéal incarné de l'homme, il est devenu clair comme
le jour que le plus haut, l'ultime développement de la personnalité
doit précisément aboutir à ce que (à l'extrême pointe du dévelop-pement,
au stade même où le but est atteint) l'homme, en pleine conscience et
mû par une conviction faite de toute la force de sa nature, trouve que
le plus haut emploi qu'il puisse faire de sa personnalité, de la plénitude
de développement de son moi, c'est en quelque sorte d'anéantir ce moi,
de le livrer entièrement à tous et à chacun, sans partage et sans condition.
Et c'est là le suprême bonheur. Ainsi, la loi du moi se confond avec
la loi de l'humanisme et, dans la fusion, tous deux, moi et tous (en
apparence deux termes opposés) s'anéantissent mutuellement l'un au profit
de l'autre et en même temps atteignent le but le plus élevé de leur
développement individuel à chacun. C'est là le paradis du Christ. Toute
histoire (…) n'est qu'aspiration à ce but (…) Mais atteindre un aussi
grand but est, à mon idée, totalement dénué de sens si au moment où
il est atteint tout s'éteint et disparaît, autrement dit si l'homme
n'a plus de vie une fois le but atteint. Par conséquent une vie future,
une vie au paradis (…)”
Quel serait ce paradis ? On en connaît
seulement un trait : "les hommes ne prennent point de femmes, ni
les femmes de maris, ils vivent comme des anges de Dieu (Matt. XXII,
30, Marc XII, 25).”267
Le fait que Dostoïevski ait écrit ce
texte à la suite de la mort de sa première femme, Marie Dimitrievna,
nous tente de mettre l'idée du sacrifice masculin en rapport avec la
mort culpabilisante de la femme. Le "moi" serait-il pris dans
le cycle infernal du crime et du châtiment, autrement dit du désir de
mort de l'autre et du désir d'auto-punition ? On a souvent observé que
l'imaginaire dostoïevskien comporte une dimension sadique : la femme
est torturée, prostituée, humiliée ; sa souffrance culpabiliserait le
"moi" qui l'aurait inconsciemment souhaitée. Dans la perspective
de la figure érotique que nous avons appelée "l'échange des sexes"
ou, plus généralement, l'échange des pôles actif et passif, nous pourrions
proposer une autre interprétation. La femme est l'autre radical, l'"ennemi"
que la modernité a laissé pénétrer au sein du "moi"; cet autre
est la mort du "moi", il est "non-moi". La mort
de l'autre radical qu'est la femme permet donc à l'homme, ayant perdu
les remparts culturels de sa virilité, d'affirmer sa propre identité
masculine. Cependant, c'est précisément là (quand l'autre radical est
remis à "sa place", quand il est réduit à néant) que le jeu
vertigineux du "moi" avec le "non-moi" devient possible
: l'autre endette le "moi" en lui offrant sa castration et
sa mort, le "moi" doit le payer de la même monnaie. En effet,
"donner tout", comme l'indique le renvoi à l'Évangile de Matthieu,
signifie en premier lieu que l'homme sacrifie sa sexualité masculine
; en d'autres termes, la souffrance et la mort de la femme provoquent
un désir de castration. Le "moi" ne peut pas demeurer dans
sa position "active", car l'objet du désir et le sujet de
l'interdit sont confondus en une seule figure ; son désir se transforme
en envie (envy, au sens kleinien) envers le "non-moi". Seule
l'alternance entre les pôles de l'actif et du passif, de la vie et de
la mort, peut créer le lien érotique.
Au lieu d'être un autre absolu, un tiers,
un Dieu, le Christ s'avère être un tel autre radical, un castré, une
femme, qui a pénétré à l'intérieur du "moi". Il est, pour
Dostoïevski, la limite inaccessible du don de soi, de la passivité,
de la castration, de la mort. Rappelons le silence énigmatique du Christ
dans le dialogue avec le Grand Inquisiteur ; dans le monde dostoïevskien,
ce sont généralement les femmes qui se taisent et les hommes qui parlent.
Seul le fils de Dieu a réellement su assumer le passage du côté du "non-moi"
: c'est bien cela qui fait de lui un objet sublime de l'amour. Cependant,
cette démesure de son altérité rend l'échange non-réciproque : l'homme
en chair et en os ne saurait être un partenaire égal du Christ, car
il n'ose pas franchir le seuil du néant ; il ne peut qu'aspirer à l'idéal
du don total de soi et, par conséquent, se sentir perpétuellement coupable.
Or, le sentiment de culpabilité devient une sorte de reste non-échangé
entre le "moi" et l'autre, un intermédiaire généralisé entre
l'actif et le passif, le phallique et le castré, la vie et la mort.
Désirer la culpabilité, c'est désirer non pas l'autre, mais le rapport
avec lui comme tel (amo amare, "j'aime aimer" avait écrit
Saint Augustin).
Le relation entre le Christ et les humains
représente également le modèle de l'échange entre l'individu et le groupe. Citons un autre long passage extrait cette fois de l'un des textes idéologiques
de l'écrivain où ce dernier s'emploie à prouver la supériorité de l'orthodoxie
sur l'Occident :
“Dans la vraie fraternité [celle que
l'Occident ne comprendrait jamais - I.D.] , ce n'est pas le moi qui
doit se soucier de son droit d'avoir autant de valeur et de poids que
tout le reste, c'est au contraire tout ce reste
qui devrait de lui-même venir à cette personnalité exigeant ses droits,
à ce moi individuel, et qui devrait de lui-même, sans en être prié,
le reconnaître égal en valeur et en droits à tout ce qu'il y a au monde
en dehors de lui. Et ce n'est pas tout : elle même, cette individualité
exigeante et révoltée, devait avant tout se sacrifier elle-même, sacrifier
tout son moi à la société, et non seulement ne pas réclamer son droit,
mais au contraire le livrer sans conditions à la société (…) Et la fraternité,
en retour, doit répondre : "Tu nous donnes trop (…) Reçois donc
tout de nous aussi. Nous nous attacherons de toutes nos forces et à
tout instant à ce que tu aies le plus possible de liberté personnelle,
le plus possible d'épanouissement individuel. Ne redoute désormais aucun
ennemi, ni des hommes, ni de la nature”.268
Le paradis, c'est le lieu de l'échange
sans réserve : tout est donné, tout est reçu. En ce sens, il n'y aura
plus, dans la vie future, d'inconscient social, car le "moi"
n'est plus un dépôt de valeurs symboliques accumulées269 ; le "projet" implicite du sentiment
de culpabilité sera accompli, le "moi" et le "non-moi"
coïncideront.
Mais faut-il que cela arrive réellement
? Si on croit à la révélation de Zosima, il y aurait une autre voie
plus directe : le paradis, au lieu d'être un fait ontologique, consiste
dans la prise de conscience elle-même ("s'ils l'apprenaient, ce
serait le paradis"). Nous pouvons remarquer que chez Dostoïevski
la prise de conscience a un sens bien différent de celui que l'on trouve
chez Nietzsche : ce dernier avait délégitimé la culpabilité en montrant
qu'elle trouvait son origine dans un rapport interhumain passé. Dostoïevski,
lui, suit la logique de Fiodorov : la culpabilité rétablit l'échange
interhumain et  rattache les hommes les uns aux autres, en surmontant
l'égoïsme naturel. La conscience-souffrance culpabilise l'homme, même
si l'autre n'a rien fait pour lui ; elle met en place l'échange érotique
total entre le "moi" et le "non-moi" : son "lieu"
est le sentiment de culpabilité. Contrairement à ce qui se passe dans
la tradition occidentale, prendre conscience ne libère pas de l'autre,
bien au contraire : l'échange avec lui est rétabli dans ses formes les
plus extrêmes.
La souffrance fait jouir non pas à cause
d'une certaine "pulsion" naturelle, mais tout simplement parce
qu'elle rend l'autre autre (il s'agit de l'autre radical, dont le "propre"
est d'être castré, de mourir). Cependant, cet autre est dans le "moi",
c'est pourquoi le "moi" répond à la mise-en-altérité de l'autre
par sa propre mise-en-altérité, c'est-à-dire par la contre-souffrance.
C'est en cela que consiste le secret des chaînes d'endettement qui lient
les personnages dostoïevskiens. On ne peut être aimé qu'en se sacrifiant
pour l'autre, qu'en devenant autre par rapport à lui ; et comme cela
est valable pour tous, ce processus ne peut que se renforcer à l'infini,
jusqu'à la fusion finale dans la "vraie fraternité".
L'archétype "cosmiste" de l'échange
total dostoïevskien est mis en relief par son impact sur les théories
de son interprète le plus célèbre, Mikhaïl Bakhtine (1895-1975). Nous
nous arrêterons donc, en dépit du décalage historique, sur quelques
points de son œuvre, qui dépasse largement le champ des études littéraires.
Dans un essai de jeunesse inachevé, L'auteur
et le héros (écrit dans les années 20), Bakhtine présente le problème
de la relation entre le "moi" et l'autre comme relation entre
le héros et son auteur. Le père serait-il une figure paternelle ? En tous cas, ce serait une forme de paternité bien particulière, car tout
autre est auteur du moi. La raison en est que l'autre possède un avantage
ontologique qui est son exotopie270 par rapport au "moi" : il est à l'extérieur
de moi non seulement physiquement, mais d'abord sur le plan axiologique.
C'est à travers son regard que je suis créé, car même si je percevais ce qui m'arrive (ce qui est impossible en ce qui concerne les événements
les plus importants, la naissance et la mort), je ne pourrais pas assigner
de valeur à ma vie : elle n'est pas pour moi, elle est pour autrui.
Auteur viendrait de augere, "augmenter" ; en ce sens, l'autre-auteur
me fait le "don de ma forme", il m'enrichit constamment, car
il dispose d'un surplus  de savoir par rapport à moi-même.271
Le "moi" n'est pas donné d'avance
: il est le résultat de l'intériorisation des évaluations des autres
(que Bakhtine appelle des transgrédients,
l'inverse d'"ingrédients"). L'échange avec autrui est donc
antérieur au "moi" et constitue son être le plus profond ;
mais pour qu'il puisse s'effectuer, il faut que l'autre fasse un détour
par la fin, qu'il passe par la mort du "moi".
“L'avantage principal de l'autre est
son exotopie temporaire (et non uniquement spatiale). La mémoire d'une
vie révolue (l'anticipation de la fin n'est pas exclue) détient le nombre
d'or qui assure l'achèvement esthétique de l'autre. Une approche esthétique
de la personne en anticipe, pourrait-on dire, la mort, prédétermine
son futur et occulte le destin immanent à toute détermination intérieure.
La mémoire fait qu'une approche s'opère dans une optique de valeurs
et d'achèvement. La mémoire est désespérée, mais, en revanche, elle
seule est susceptible de porter, sans égard à la finalité et au sens,
un jugement sur une vie entièrement présente dans son accomplissement
et son achèvement.”272
En effet, la place que l'autre a prise
est celle de Dieu : il est à la fois mon Créateur et Juge du Dernier
jour, il me donne la vie en me donnant la mort, car je ne peux être
pour lui qu'à travers ma perte réelle ou anticipée. De son point de
vue privilégié "exotopique", l'autre me fait le don de la
forme-valeur en tant qu'ayant-à-mourir (Bakhtine emploie le mot latin
moriturum ). En ce sens, l'autre est le miroir dans lequel je contemple
et anticipe ma propre mort offerte au monde (je le suis moi-même pour
lui). Cependant, il convient de souligner qu'il s'agit d'un miroir verbal
et non pas d'une image (comme dans le "stade du miroir" de
Lacan). Dans le parallèle entre Dostoïevski et ses contemporains occidentaux,
nous avons déjà constaté que la culture russe privilégie la parole par
rapport aux représentations visuelles. Avec Bakhtine, nous comprenons
l'enjeu : la parole en tant que mémoire est détenue par l'autre ; l'image
est perçue par le même. Or, dans l'échange dominé par la parole, le
"je" est entièrement créé par l'autre, son auteur :
“L'homme ne possède pas de territoire
intérieur souverain, il est entièrement et toujours sur une frontière
; en regardant à l'intérieur de soi, il regarde dans les yeux d'autrui
ou à travers les yeux d'autrui”.273
Une deuxième notion à souligner dans
ce contexte est celle du dialogue; nous l'avons déjà évoquée dans l'analyse bakhtinienne de Dostoïevski. Prenons-la maintenant non pas comme outil
d'interprétation, mais comme principe éthique, comme utopie. Pour Bakhtine,
le dialogue est infini, il nie toute réification, toute vérité dernière,
car il y a toujours une nouvelle réplique qui enchaîne sur la précédente.
Le principe dialogique implique la poursuite à l'infini de l'échange,
et par conséquent, une interdépendance totale, sur le plan humain, comme
sur celui de la forme (par exemple, dans les romans polyphoniques de
Dostoïevski, son maître incontesté : "tout doit s'entre-refléter,
s'entre-éclairer dialogiquement"274). En ce sens, il s'agit d'une façon de saper
le pouvoir et de triompher de la mort qui est à son fondement.
Enfin, évoquons la notion de fête populaire
(du carnaval) que l'on trouve dans le livre sur Rabelais. Le principe
du carnaval implique un échange subversif, où les codes de la culture
officielle sont inversés et l'individu se dissout dans le peuple. Pour
Bakhtine, ce principe est profondément lié au principe dialogique :
il a la "structure ouverte du grand dialogue", il élargit
"la scène étroite de la vie privée, d'une époque délimitée, en
une vaste scène universelle". L'échange carnavalesque affranchit
"de tout utilitarisme, de tout but pratique", il "donne
le moyen d'entrer temporairement dans un univers utopique". A la
différence du corps individuel "enfermé dans les limites de la
naissance et de la mort", le peuple est polycorporel : "l'un
livre sa mort, l'autre sa naissance, tous étant fondus".
“Le carnaval met en scène le drame de
l'immortalité et de l'indestructibilité du peuple. Dans cet univers,
la sensation de l'immortalité du peuple s'associe à celle de relativité
du pouvoir existant et de la vérité dominante”.275
En totalisant l'échange interhumain,
la fête populaire prive le pouvoir de sa ressource principale, l'irréversibilité
du temps :
“Dans le tout du peuple, il n'y a pas
de place pour la peur qui ne peut pénétrer dans la partie qu'en l'isolant
du tout, que dans un maillon agonisant, pris séparément du Tout naissant
que forment le peuple et le monde, un tout triomphalement joyeux et
ignorant la peur”.276
Comme nous l'avons dit, les trois figures
de l'échange évoquées renvoient au monde de Dostoïevski. L'autre fait
au "moi" le don de son existence, en passant par sa perte
future anticipée; la négativité est au cœur du rapport interhumain. Mais l'échange avec l'autre, chez l'écrivain comme chez son interprète
Bakhtine, passe uniquement par la parole, qui est à la fois mémoire
et jugement. Les paroles des autres, auteurs de notre "moi",
sont intériorisées au cours de notre histoire personnelle ; nous oublions
leurs origines, mais elles continuent à lutter les unes avec les autres,
à "dialoguer". Dans cette perspective, l'inconscient n'est
qu'oubli, illusion d'un "moi" monolithique au-delà de la lutte
entre nos "auteurs". Toute conscience est souffrance, car
elle renvoie à une multitude de consciences intériorisées décentrées
qui se contredisent à l'infini. La parole intériorisée est donc saturée
de violence : elle porte la contradiction irréductible des situations,
des personnes et des lieux de notre histoire individuelle où il ne peut
pas y avoir de hiérarchie a priori.
Comment sortir de cette lutte infinie
entre paroles et consciences à l'intérieur de nous-mêmes ? Chez Dostoïevski,
ainsi que chez Bakhtine, on la dépasse par une totalisation (une cosmisation)
de l'échange dans laquelle le "moi" s'affranchit de la prison
de son individualité et fusionne avec le peuple.277 Dans "l'état fraternel" dostoïevskien,
ainsi que dans le carnaval de Bakhtine, on (se) dépense sans compter,
on s'oublie, on ne songe plus aux récompenses. Dans les deux utopies,
le bénéfice est de taille : la peur de la mort est vaincue, le "moi"
puise ses forces dans le tout cosmique.
L'archétype dostoïevskien des échanges
Nous pouvons dire que la circulation
des dettes constitue une forme d'économie, non seulement dans la société,
mais également dans l'œuvre d'un écrivain. Comme on peut le constater
dans l'interprétation de Marcel Mauss par Claude Lévi-Strauss, le méta-regard
sur une culture transforme l'acte libre du don en maillon d'une structure
d'échanges et fait apparaître "l'intérêt du désintéressement"
de l'acteur social. Dans le cas du roman, cette méta-position par rapport
aux échanges entre les personnages est inhérente à l'acte d'écriture/lecture
lui-même ; l'économie cachée derrière l'ordre moral semble alors encore
plus facile à discerner ; serait-ce en cela que consiste l'aspect ironique
du roman, dont parle Thomas Mann ?
Essayons de mettre en relief l'économie
du don dans l'œuvre dostoïevskienne. Nous pouvons identifier une sorte
de triangle œdipien, composé d'un mâle viril et méchant, de sa victime
féminine et du héros qui, au lieu de combattre, renverse le sens de
la violence et se lance dans une activité auto-destructrice ; c'est
lui qui gagne symboliquement, c'est lui que nous aimons. Tels sont,
par exemple,les triangles formés par le "petit Français",
Pauline et Alexis dans le Joueur, ou bien par Rogozine, Anastasia Philipovna
et Mychkine dans L'Idiot..
Souvent la figure féminine se dédouble :
elle apparaît d'une part comme ange-sauveur (du type de Dounia, la sœur
de Raskolnikov), et d'autre part comme ange-déchu (du type de Sonia,
sa bien aimée). Ces deux personnifications de la femme jouent en effet
des rôles symétriquement opposés dans le processus de l'échange. La
figure angélique, en essayant de sauver le héros auto-destructeur, ne
cesse de lui donner, de lui sacrifier : curieusement, le fait d'être créditrice la prive de tout attrait érotique. La femme du deuxième type
est souvent une prostituée ou du moins une âme "à sauver".
C'est à elle que le héros va donner et sacrifier à son tour ; sa position
de débitrice constitue sa principale ressource érotique. Ce clivage
entre deux figures féminines symétriques est présent, par exemple, dans
Les Frères Karamazov, où Dmitri prend de l'argent à sa fiancée, qui
ne l'attire pas réellement, pour le donner à Grouchenka, la fille légère
; son amour pour cette dernière s'exprime par le désir de la sauver,
c'est-à-dire de l'endetter, en rivalisant avec ses créditeurs lascifs,
le vieux marchand et son père.
Le héros excentrique et autodestructeur,
bref "l'idiot" - qu'il soit le prince Mychkine, le joueur
Alexis, l'étudiant fiévreux Raskolnikov, ou l'ange Aliocha - incarne
la volonté d'aller jusqu'au bout, de se perdre dans l'acte. Il s'agit
sans doute d'une figure christique, telle que la conçoit Dostoïevski
: un être aspirant à surmonter définitivement sa particularité, à partager
son existence avec l'humanité entière. Cependant, le don total de soi,
pour parler comme Wittgenstein, ne fait pas partie de la vie, il est
la limite de la vie ; l'idéal, qui n'est rien d'autre que la mort de
l'homme concret, ne sera jamais atteint, le héros ne sera jamais achevé.
Être "inaccompli" et "ouvert", comme le sont tous
les héros sympathiques de Dostoïevski, implique que l'on assume l'impératif
catégorique de dissolution du "moi" dans la communauté sans
jamais y parvenir, de mourir sans jamais devenir cadavre. On reste toujours
en vie, on reste toujours coupable. Même l'incarnation de la bonté,
le prince Mychkine, n'achèvera jamais un acte de générosité; au lieu
de se figer dans un geste final de bonté, il sombrera dans la folie.
Ce qui empêche les figures masculines
de s'incarner dans l'acte, c'est la parole.
Comme nous l'avons souligné, le geste éthique, le plus souvent accompli
par des femmes, est silencieux (prenons par exemple Sonia Marmeladova
qui laisse l'argent sur la table de son père après s'être prostituée
pour la première fois). La parole à laquelle s'adonnent les hommes dans
leur vanité sape les fondements du don qui est allergique à toute représentation.
Dans la célèbre parabole philosophique dostoïevskienne du Grand Inquisiteur
(Les frères Karamazov), le Christ, c'est-à-dire l'incarnation de la bonté et de la générosité, ne dit pas un seul mot : c'est l'Inquisiteur
qui polémique avec lui-même.278 Ce texte qui, en Russie, a inspiré d'innombrables
interprétations et exégèses, est l'affirmation de l'aspect ouvert et
inaccompli de la vie. Alors que le Christ avait insisté sur la liberté
de l'homme, l'institution de l'Église, fondée en son nom, ne mise que
sur son besoin de sécurité, de protection contre le devenir :
“As-tu donc oublié que l'homme préfère
la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal
? Il n'y a rien de  plus séduisant  pour l'homme que le libre
arbitre, mais aussi rien de plus douloureux. (…) Nous avons corrigé
ton œuvre en le fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité.”279
Dans le monde de Dostoïevski, la liberté
est souffrance, et la souffrance est vie ; par contre, la servitude,
qui amène la paix, est du côté de la mort. Cette idée traverse l'ensemble
de l'œuvre dostoïevskienne ; limitons-nous à l'exemple des attaques
de l'écrivain contre les projets utopistes et socialistes dans les Notes
du sous-sol : une fois édifié, le "palais de cristal" du bonheur
sur terre ne sera que le triomphe de l'ordre "mathématique"
sur la vie; la société parfaite étouffera l'homme, et transformera la
communauté humaine en "fourmilière" où tout rapport humain
sera parfaitement automatisé et où personne n'aura à assumer l'échange
sacrificiel avec les autres.
La dignité de l'homme réside dans sa
capacité à souffrir ; comme chez Fiodorov, c'est elle qui rend la Russie
plus vivante que ce "cimetière" qu'est l'Occident. Dans les
carnets de Crime et châtiment nous lisons :
“Idée du roman. Conception orthodoxe
en quoi consiste l'orthodoxie. Il n'y a pas de bonheur dans le confort,
le bonheur s'achète par la souffrance. L'homme ne naît pas pour le bonheur.
L'homme mérite son bonheur et toujours par la souffrance”.280
La souffrance est, pour ainsi dire, la
garantie que nous sommes toujours en vie, qu'on ne nous a pas abandonné
dans cette solitude absolue qui effrayait Fiodorov : c'est en cela que
consiste la logique de ce masochisme philosophique. Vivre signifie échanger
avec l'autre ; mais le vrai rapport interhumain ne peut être fondé que
sur l'axe de violence qui oppose le "moi" et le "non-moi",
ergo  il faut sacrifier et souffrir pour rester en vie, souffrir
signifie combattre la mort. On pourrait renforcer le paradoxe : il faut
sans cesse mourir pour rester en vie.
Revenons à la structure des échanges
dostoïevskiens. Outre la femme clivée et l'idiot, le triangle œdipien
comporte un troisième point qui est habituellement occupé par une incarnation
du pouvoir masculin. Il s'agit d'un homme achevé ou, plus précisément,
centré sur son propre "moi" désirant, même si l'obsession
de la parole le pousse souvent à l'autodestruction dialogique mentionnée
plus haut. Le pari du récit romanesque est donc bien clair : faut-il
préférer l'égoïste obsédé par son "moi" ou bien l'idiot généreux
? D'une façon plus générale la question est : faut-il vivre son propre
désir ou bien le sacrifier au désir de l'autre ? Et encore : qui va gagner,
celui qui se garde ou celui qui se perd ? La réponse à ces questions
est plus qu'évidente : celui qui possède une identité masculine ou sociale
stable sera toujours le perdant dans la compétition avec l'idiot prêt
à aller jusqu'au bout.
Nous pourrions présenter grossièrement
la structure des échanges érotiques dostoïevskiens de la manière suivante
:
Il s'agit de deux triangles œdipiens
superposés : l'un passe par la femme-créditrice, l'autre par la femme-débitrice. Économiquement parlant, la figure paternelle du pouvoir détient les
ressources. Quant à Ego (c'est-à-dire l'idiot auquel le lecteur s'identifie),
souvent il ne possède rien d'autre que lui-même et, par conséquent,
il ne peut que se donner. C'est par le radicalisme de son pari (tout
ou rien, vie ou mort) qu'il devient le complice des figures féminines
qui, elles, sont radicales par nature, car elles donnent leur corps.
En effet, ce complot tacite entre les femmes et le héros a pour but d'expulser le père du véritable échange interhumain : ses possessions
matérielles mettent son être profond à l'abri de la circulation sociale,
il ne risque rien d'essentiel, il ne fait donc pas réellement partie
de la  communauté.
Cependant, ce pôle du pouvoir masculin
n'est nullement une position sociale ; parfois le vrai pouvoir est précisément l'inverse du pouvoir légal : le leader charismatique Stavroguine n'en
serait qu'un exemple. Qu'est-ce que le pouvoir dans l'imaginaire dostoïevskien
? Dans la contre-dialectique du maître et de l'esclave que nous avons
déjà évoquée plus haut, le vrai maître de la situation est, en effet,
le serviteur Apollon qui affole l'homme du sous-sol par son air impassible
et son silence. Pour Hegel, c'était le fait d'être prêt à affronter
la mort, à aller "jusqu'au bout" pour affirmer, dans la négation,
son "moi" idéal, qui légitimait la position du maître face
à l'esclave craintif ne pensant qu'à préserver sa piètre vie biologique.
Chez Dostoïevski, c'est le maître qui a peur de perdre l'identité de
son "phallus" social devant le serviteur qui, lui, n'a rien
à perdre, car son identité est d'emblée confondue dans l'océan du peuple.
De même pour Stavroguine (Les démons) : derrière la façade du sur-homme
se cache la peur inavouée de devenir ridicule. Le fardeau du phallus
tient à l'angoisse de le perdre : l'idiot heureux décide de tout perdre
d'avance, son bonheur consiste dans la mise-en-circulation de son être
entier.
Le pouvoir, pour Dostoïevski, est fondé
sur l'identité du désir, sur une sorte de noyau immuable qui, à l'intérieur
de la personne, n'est jamais atteint par l'autre. Il est "miracle,
mystère, autorité"281 ; il est une transcendance à la fois esthétique,
épistémologique et éthique, autrement dit une transcendance absolue.
Le pouvoir est une sorte de mort, une rupture de l'échange humain fraternel
; le père est le cadavre parmi nous.
A cette occasion, il convient d'évoquer
l'étude d'Alain Besançon282  sur les archétypes de la culture russe.
Selon lui, la figure paternelle qui détient le pouvoir est, en Russie,
au-delà de toute identification, l'image du Pancrator est inaccessible
à la communication. La culture barre toutes les issues du conflit œdipien,
le fils ne sera jamais comme l'Époux céleste, la seule voie qui lui
reste est celle de la kenose  : souffrir comme le Christ. Comme
nous l'avons constaté dans notre triangle œdipien, le pôle du pouvoir
est celui qui transcende la communauté, qui refuse l'échange fraternel
et total : c'est cette aliénation qui fait la force, mais aussi la faiblesse
du pouvoir, car il existe toujours la tentation de se débarrasser du
poids mort, du corps étranger à la communauté vivante.
Le désir idéologisé
Nous retrouvons cette même structure
d'échange dans les textes idéologiques de Dostoïevski : c'est l'Occident
qui occupe à présent le pôle "masculin" du pouvoir, alors
que l'orthodoxe se voit assigner celui de la souffrance et du sacrifice;
le Pape infaillible est défié par le Christ russe auto-destructeur.
Comparer la réalité nationale à la vie
en Occident est un des genres les plus en vogue dans la Russie du XIXe
siècle283. Les expositions universelles fournissent une excellente occasion d'exprimer
des sentiments ambivalents envers la civilisation industrielle, que
Khomiakov avait appelée ironiquement "le pays des saintes merveilles",
dans son poème qui annonçait le crépuscule  de l'Occident et appelait
l'Orient à se réveiller. A la différence de leurs contemporains occidentaux,
qui cherchent à savourer l'exotisme des autres cultures, les voyageurs
russes considèrent l'Occident comme un exemple à suivre ou à rejeter.
L'Orient, pour un Loti ou un Kipling, est géographiquement autre ; pour
les auteurs de la périphérie de l'Est, l'Occident se présente comme
autre dans le temps, c'est-à-dire comme un futur éventuel de leur propre
pays. Le courant "occidentaliste" cherche à rattraper le retard
aussi rapidement que possible; les "slavophiles", dans leurs
différentes métamorphoses, militent contre l'Occident décadent, et appellent
à un retour aux sources autochtones de la culture.284 Ces deux types de pensée se combinent dans un
troisième type messianique prônant une voie de développement nouvelle,
qui permettrait de sauter par-dessus la modernité capitaliste pour se
retrouver immédiatement dans le royaume de Dieu sur terre.
Le messianisme de Dostoïevski ne comporte
aucune référence au progrès social. Son slavophilisme, quant à lui,
n'est ni celui du "kvas et radis noir" (selon l'expression
ironique de Bielinski), ni celui d'une simple politique visant à unifier tous les Slaves sous l'égide suprême de la Russie. Outre cette union
politique, il souhaiterait voir
“une alliance spirituelle de tous ceux
qui croient que notre grande Russie, à la tête des Slaves unis, dira
au monde entier, à toute l'humanité européenne, à toute la civilisation
sa parole nouvelle, une parole saine et telle que le monde n'a jamais
entendue. Cette parole sera dite pour le bien et pour l'union en vérité
de toute l'humanité en une alliance nouvelle, fraternelle et universelle,
dont les principes sont immanents au génie des Slaves, et par excellence
à l'esprit du grand peuple russe, qui a beaucoup souffert et qui a été
tant de siècles condamné au silence, mais qui a toujours inclus en lui
de grandes forces pour l'élucidation et de la solution de nombreux malentendus,
amers et de plus en plus fatidiques, de la civilisation européenne occidentale”.285
Notons que cette vision messianique commence
à apparaître de façon régulière dans les écrits de l'écrivain après
son premier voyage en Occident (1862) ; nous pourrions dire qu'elle
représente une réaction compensatoire à la crise identitaire profonde
que provoque chez lui la rencontre avec la civilisation industrielle.
Les Notes d'hiver sur d'impressions d'été (1863), un texte peu connu
qui voit le jour après le retour de Dostoïevski en Russie, sont le meilleur
témoignage de cette crise. Le genre est difficile à identifier; il mêle
impressions de voyage, attaques farouches contre l'Ouest et réflexions
sur la mission de la patrie. L'antithèse ironique sur laquelle s'ouvre
la polémique est construite à partir de la métaphore de l'enfance : comment
nous Russes, si fascinés par l'Europe, ne sommes-nous pas encore "définitivement
transformés en Européens" ? Est-ce parce que nous "n'avons
pas grandi" ?286 En effet, l'Occident (il faut entendre par là
: la modernité) apparaît comme le destin de la Russie, tout comme l'adulte
est celui de l'enfant. Nous voilà donc confrontés à nouveau à la question
cruciale qui traverse la pensée moderne : faut-il que l'enfant s'identifie
au parent, faut-il que le fils devienne père ?
Analysons l'argumentation de Dostoïevski.
Avant de s'en prendre aux Occidentaux, il s'attarde longuement sur les mœurs brutales et barbares de sa Russie natale. Le narrateur est bien
conscient du fait que son discours manque de cohérence, qu'il est aux
prises avec les paradoxes que sa propre pensée est en train de produire
:
“Vous vouliez parler de Paris et vous
voilà arrivé aux verges. Où est Paris dans tout ça ?”287
Un épisode de la pièce Le Brigadier de
Fonvizine surgit dans l'exposé sans raison apparente. C'est l'histoire
d'un officier odieux, Gvozdov288, qui se saoule régulièrement et bat sa femme.
Ange comme toutes les femmes russes, celle-ci possède une capacité illimitée
de pardon : le jour où il vieillit et perd sa jambe (l'amputation évoque
évidemment l'idée de castration), c'est elle qui le soignera289. On n'a
qu'à s'incliner devant le peuple russe : brutal, violent, il est pourtant prêt à des actes de générosité formidables. Cependant, il existe des
intellectuels qui veulent se placer "au-dessus du peuple avec une
suffisance de caporaux, en tels feldwebels de la civilisation"
; les mains sur les hanches ils déclarent rétrograde tout ce qui concerne
ce peuple. Ils veulent modeler un autre homme total et universel, comme
si le peuple n'était que de la cire entre leurs mains.290 Pour Dostoïevski, les "feldwebels de la
civilisation", avec leur occidentalisme hautain, essaient de se
mettre à l'abri de la circulation des souffrances ; ils ne se soucient
que des apparences. L'unique alternative à la violence - cette dimension
fondamentale de la vie humaine dans l'univers dostoïevskien - c'est
la fausseté du paraître. Mais dans la société des belles apparences,
la violence reste toujours présente ; la seule différence est que celui
qui l'exerce est alors hors de la portée de l'échange total avec la
communauté.
Ces réflexions "parfaitement superflues"
sur la réalité russe sont le point de départ d'une attaque contre l'Occident,
ce lieu du paraître où l'individu se coupe de l'échange cosmique des
souffrances en se retirant dans la forteresse de son intérêt privé.
Précisons que l'Italie, où Dostoïevski avait également séjourné, est
curieusement absente de son récit : dans les Notes, ainsi que dans Le
joueur, ses attaques sont concentrées sur les grandes puissances européennes
: la France, l'Angleterre, l'Allemagne. Ces trois cultures représentent,
en quelque sorte, trois figures de l'âge "adulte" de la civilisation.
Selon le préjugé peu original de Dostoïevski,
les Allemands sont des gens ennuyeux, lents, voire stupides, car ils
ne pensent qu'au travail et à l'ordre. Une analyse plus attentive montrerait
que ce qui effraye l'écrivain dans cette culture est le principe de
l'héritage. Pour comprendre le préjugé anti-allemand de l'écrivain,
il conviendrait de nous référer au Joueur, dont l'action se déroule
dans la ville imaginaire de "Roulettenbourg". Le récit oppose
l'héritage, le fruit du travail du Vater291 allemand, et le jeu, par lequel le fils, seul,
gagne ou perd tout : alors que le premier a toujours une dimension mesquine
et égoïste, le second est entouré d'une aura romantique. Le héros, Alexis
(que nous pouvons identifier comme un précurseur des "idiots"
et qui, en outre, est une projection autobiographique), passe une nuit
avec Pauline après avoir gagné cent mille florins en un soir; plus tard,
il part pour Paris avec la suspecte Melle Blanche, qui dilapide tout
son argent, en attendant que le général hérite sa fortune pour l'épouser.
Le "petit français" (franzuchtchik), lui, s'acharne à faire
la cour à Pauline en espérant la voir bientôt riche; mais c'est le russe
Alexis qui séduira les deux femmes grâce au jeu.292
Dans l'optique de l'interprétation freudienne
déjà discutée selon laquelle le jeu maladif est une forme d'auto-destruction,
nous pouvons dire que le défi lancé par les Russes aux Allemands à Roulettenbourg
traduit la juxtaposition du principe d'accumulation (c'est-à-dire de
non-réciprocité, de l'échange rompu) et du principe de l'échange total.
L'héritage qui lie l'identité du fils à celle du père est remis en question
par le comportement suicidaire du fils qui, paradoxalement, s'avère
être la seule stratégie gagnante. Notons que dans L'Idiot, la stratégie
narrative est différente : les deux héritages tombent du ciel, à Rogojine
d'abord, puis à Mychkine. Or, l'héritage soudain présuppose que le père
n'a pas eu le temps de transmettre au fils sa volonté, de l'endetter
; il meurt donc non seulement comme corps, mais également comme sujet.
D'ailleurs, il s'agit d'enfants sans famille (les deux autres dans le
roman sont Nastassia et Hippolyte). L'héritage venant d'un père absent
est un événement aussi arbitraire que le gain
à la roulette : il n'y a pas envers qui être en dette, le père n'est
pas donateur, et l'héritage n'est pas un don. D'ailleurs, ceci nous
aide à comprendre pourquoi il est toujours chiffré en argent.
Revenons aux clichés nationaux dostoïevskiens.
Les Anglais, quant à eux, inspirent plus de respect à l'auteur : le personnage d'Astley, dans Le joueur, est une des très rares figures
sympathiques d'Européen de l'Ouest dans l'œuvre de Dostoïevski. Ce faible
pour la culture britannique apparaît plus étrange encore si on songe
aux images terrifiantes de Hay Market que Dostoïevski décrit dans ses
Notes ; elles font penser à La condition de la classe ouvrière en Angleterre de Friedrich Engels, pourtant situé au pôle idéologique inverse du fondamentaliste
russe. A Londres, la guerre de tous contre tous est déclarée ouvertement;
des foules ivres se bousculent dans les rues, les femmes se prostituent,
l'argent règne sans partage. Mais Londres est également le symbole de
l'orgueil humain triomphant : l'exposition universelle en est l'expression
suprême. Nous retrouvons le fameux "Palais de cristal" qui
deviendra, en Russie, la métaphore de l'utopie réalisée, du paradis
sur terre293.
Devant cette image puissante, le narrateur des Notes est tenté de croire
que le but final de la civilisation est atteint une fois pour toutes,
que la volonté humaine a remporté une victoire définitive sur la nature.
Londres révèle la vérité ultime de la vie humaine qui a pour nom la
violence : c'est ce qui explique la clémence de Dostoïevski envers les
Anglais. Même si cette violence circule autrement qu'en Russie, même
si elle ne comporte aucun sens moral, on peut néanmoins respecter une
culture qui lui fait face.
C'est la France qui, parmi ces trois
grandes puissances, suscite le plus de mépris. Rappelons à cette occasion
que l'intelligentsia russe, y compris Dostoïevski lui-même, était fascinée
par la France et largement francophone. Cette circonstance rend l'agressivité
de l'écrivain envers la culture française encore plus obscure. Dans
une lettre à Starkhov, il écrit qu'en France
“on pourrait mourir d'ennui, voilà, je
vous jure, un peuple qui donne la nausée… Le Français est tranquille,
honnête, poli. Mais il est faux et pour lui l'argent est tout. Aucun
idéal. Ne leur demandez pas de convictions, ni même de réflexion.”294
La France, légère et paisible, commet
le crime impardonnable de dissimuler la réalité de la violence. Les
bourgeois français, hypocrites, qui s'appellent amoureusement "Bribi"
et "Mabiche", sont, en réalité, pleins d'égoïsme, de calcul
et de tromperie. A les voir de l'extérieur, on les croira pourtant parfaitement
heureux : leurs seuls soucis apparents sont de "voir la mer",
de "se rouler dans l'herbe" et de faire des promenades autour
des fontaines.
Cependant, en dernière analyse, ce que
l'écrivain reproche aux Français, c'est leur attitude envers l'amour.
Le grand adversaire de l'auteur semble être le célèbre amant latin,
le duelliste qui ne "changera pas d'un iota même si la terre s'écroule
sous ses pieds". Le duelliste latin est la figure du pouvoir masculin
par excellence : achevé, identique dans son désir, il est obsédé par
ses droits, y compris le droit à la jouissance. Notons par ailleurs
que la notion de droit, chez Dostoïevski, renvoie toujours  au
"droit du crocodile" ; les faibles, les enfants, les femmes
n'ont, semble-t-il, pas de droits. Or, les droits de l'individu sont
ce qui reste après tout échange avec l'autre, ce qui trace les frontières
entre les êtres humains. Nous pourrions dire que l'écrivain s'insurge
contre ce qu'Hannah Arendt appelle le "droit d'avoir des droits"
et qui représente une dimension fondamentale de l'Occident. L'homme
moderne - car c'est de lui qu'il s'agit - ne désire pas l'autre, il
se désire à travers ses droits.295 Si nous voulons aller plus loin, nous pouvons
dire que pour Dostoïevski, le droit fondamental est celui de l'homme
sur la femme, le droit de demeurer dans le pôle "actif" de l'échange sexuel. Ce qui effraie l'auteur, c'est la possibilité de posséder
une femme sans risque et sans péril, grâce au mécanisme des droits et
des possessions. En effet, dans les Notes et Le joueur, l'amant latin
apparaît comme l'incarnation de ce mécanisme qui nie l'échange vivant
entre les sexes.
Essayons de résumer. Le refus de Dostoïevski
de voir la culture russe devenir "adulte" s'appuie, face aux
trois grandes puissances, sur trois figures : le mépris de l'héritage
à l'allemande, le refus du triomphe par la force à l'anglaise et le rejet du droit à l'amour à la française. La figure christique russe
oppose à tout cela sa mission sacrificielle et l'idéal de l'échange
cosmique dans lequel on donne et reçoit la mort. Dans cet échange, la
séparation n'a pas lieu d'être, et l'enfant n'aura pas à "grandir".
Nous pourrions dire que les textes idéologiques dostoïevskiens, provoqués
par le choc de la rencontre avec la modernité occidentale, témoignent
d'une sorte de mondialisation de la crise œdipienne.
3. L'éthique égoïste
Toutes les cultures pré-modernes avaient
valorisé le sujet généreux, celui qui se sacrifie, qui dépense de façon
glorieuse sa force, son savoir, son énergie sexuelle, ses biens. Selon
l'éthique du don, c'était lui qui endettait les autres, c'était lui le maître. L'égoïste, celui qui accumule, qui entasse, qui épargne,
avait toujours été considéré comme moralement inférieur : mesquin et
ridicule, il était représenté dans les genres comiques. A la veille
de l'époque bourgeoise, on se moquait de ses aspirations aux valeurs
nobles (limitons-nous à l'exemple du "Bourgeois gentilhomme")
; mais petit à petit, il commence à renforcer ses positions dans la
culture et à prendre sa revanche sur le vaillant héritier des temps anciens, transformé, lui, en Don Quichotte marginal. Cependant, pendant
longtemps, l'intronisation de l'égoïste bourgeois continue à être ressentie
comme un déclin des valeurs morales, c'est-à-dire comme une décadence.
L'usure cosmique
L'idée de la décadence n'est nullement
une invention du XIXe siècle. Les cultures traditionnelles sont hantées,
elles aussi, par la peur de l'usure cosmique, par la vision de l'épuisement
des forces génératrices de la terre, de la dégradation des mœurs, de
l'effritement des identités. L'idée que tout va de mal en pis dans ce
monde vieillissant, qui avance vers une fin inévitable, n'est nullement
originale ; dans Les travaux et les jours, Hésiode déplorait déjà la
dégradation des valeurs morales :
“Nul prix ne s'attachera plus au serment
tenu, au juste, au bien.”
La cause première de la décadence, dans
l'imaginaire des cultures, est l'éloignement de l'origine mythique,
l'érosion sémiotique de l'acte-fondateur du monde et l'obscurcissement
de son aspect violent. Comment réparer le mal et renverser le processus
de dégradation ? La seule solution, pour l'homme pré-moderne, est le
retour à l'origine, la répétition rituelle du geste fondateur violent,
assimilé à un acte de procréation : il faut symboliquement détruire
et recréer le cosmos pour le rajeunir, pour redonner de la vigueur aux
codes culturels. Il faut effectuer une révolution (au sens étymologique)
des générations ou des couches du sol ; par conséquent, il est nécessaire
de dépenser, de donner, de sacrifier. La grande offrande du monde -
le déluge qui fertilise les terres, le sang versé qui renforce le sens
moral - est donc périodiquement reproduite, car dans le cycle cosmique
le monde se fait et se défait.296 En somme, les cultures tradi-tionnelles disposent
de moyens pour réparer la dégradation et repartir à zéro ; c'est bien
pour cela que l'idée d'une décadence irréversible y est aussi peu présente
que celle d'un progrès linéaire ; en effet, comme l'a montré Pierre Chaunu297,
ces deux notions modernes sont les deux faces d'un même processus.
Reprenons. Pour renverser le processus
de dégéné-rescence, les cultures pré-modernes transformaient de la vie
en objet d'échange. Si, sur le plan humain, elles exigent que l'on se
donne à autrui pour ne pas se perdre, elles présupposent, sur le plan
cosmique, que le monde usé s'offre à la colère de l'autre absolu, Dieu,
qui, seul, peut le féconder en le recréant. La fête est le chronotrope298 sacré
de cette destruction-fécondation joyeuse du monde quotidien, du renversement
des règles, de l'éclatement de la raison ; elle renoue le lien entre
dominants et dominés, hommes et femmes, vivants et morts, humains et
dieux.
Quant à la modernité, les discours qu'elle
produit sur elle-même sont contradictoires : d'une part, ils déplorent
la décadence des temps modernes, d'autre part, ils louent la supériorité
de ces derniers par rapport à toutes les époques précédentes299. Le paradoxe
: plus on accumule dans le processus du progrès économique, plus l'angoisse
de la dégradation inévitable devient forte. Bizarrement un monde qui
refuse de se laisser détruire et recréer s'avère condamné à la décadence
lente et irréversible.
Il nous semble que nous avons là une
clef importante pour la compréhension de la modernité. C'est devenu
un lieu commun que de définir cette dernière comme l'époque de la coupure
avec le passé, dont l'expression la plus célèbre est le vers de L'internationale
:
“Du passé faisons table rase !”
Pourtant, il semblerait que cette coupure
ne soit qu'un effet secondaire du refus des formes rituelles d'une telle coupure. Le projet moderne cherche à refouler le geste-fondateur de
dépense, à nier le retournement carnavalesque du sol, le déluge rituel,
l'offrande sublime. En ce sens, la modernité se présente d'abord à nous
comme le souci de préserver, de garder, de posséder, et donc comme la
suppression des formes traditionnelles de relance du cycle cosmique.300 Par conséquent,
la culture n'a plus les moyens de retrouver la virginité du commencement;
le processus d'accumulation transforme le temps cyclique en temps linéaire
dans un sens tout à fait concret : chaque jour on possède plus qu'hier.
Mais la structure de la possession elle-même semble avoir changé de
sens : il s'agit, pour l'homme moderne, d'accumuler des valeurs qui
ne lui ont pas été données (par le père, par le souverain, par Dieu…)
et qu'il n'offrira pas à autrui : le capital n'est plus un lien symbolique
entre un "moi" et un "toi".
Le méta-sens de possession
Pour Kant301, l'être humain était encore caractérisé par
trois passions : soif d'honneurs, soif de domination, et soif de biens
(Ehrsucht, Herrschsucht et Habsucht). Un demi-siècle plus tard, dans
les manuscrits de 1844302,  le jeune Marx n'identifie dans le monde
capitaliste qu'une seule passion : la soif des biens (Habsucht). C'est
comme si tous les sens humains avaient fusionné dans un seul, le sens
de la possession (ce qui n'est, par ailleurs, qu'un résultat du triomphe
de la valeur d'échange sur la valeur d'usage). Si l'artiste avait donné
une forme esthétique aux perceptions des sens naturels, le collectionneur
- personnage exemplaire de la modernité, tel que le décrit  Benjamin303 - esthétise
ce nouveau méta-sens et transforme "ce lien le plus intime à l'objet,
la possession" en expérience quasi-artistique ; sa collection lance
un défi non pas seulement à l'ordre centralisé, mais aussi à la dissipation
du monde, à la destruction des formes, voire à la mort.
L'attachement excessif aux choses a toujours
été perçu comme le signe d'un rejet de la vie et l'annonce d'une fin imminente. Notons la tendance moderne à substituer la description des
objets à celle des actions : A rebours en serait un exemple extrême.
Collectionneur de livres, de meubles, de fleurs rares et d'objets raffinés,
Des Esseintes semble avoir transformé sa vie en œuvre d'art d'une façon
bien différente des romantiques : il remplace la nature par l'artifice,
l'être par l'avoir. Le roman est une sorte de description baroque de
l'étrange "musée" dans lequel il a transformé sa demeure. En effet, la passion de posséder le vivant renvoie directement à l'aspect
décadent du héros, c'est-à-dire à son impuissance physique et spirituelle.
Le lien de ces deux caractéristiques du personnage pourrait être clarifié
par un passage de Gui Patin :
“L'avarice et la vieillesse sont toujours
en bonne intelligence. Le besoin d'accumuler est un des signes avant-coureurs de la mort chez les individus comme dans les sociétés. On le constate
à l'état aigu dans les périodes préparalytiques. Il y a aussi la manie
de collection, en neurologie "le collectionnisme".”304
Notons, qu'en Russie, où la modernisation
arrive plus tardivement et se fait de façon plus hâtive, le lien entre possession et décadence est encore plus explicite. Le personnage de
Pliouchkine, dans Les âmes mortes de Gogol, qui garde chaque bout de
ficelle et ramasse les restes dans les assiettes, est devenu, en russe,
un nom commun pour désigner l'avare. Comme l'a remarqué Nabokov, l'objet
est curieusement absent des romans de Dostoïevski ; nous constatons que les grands gestes d'endettement se font soit par des dons d'argent,
soit par des dons sexuels (ces derniers prenant le plus souvent la forme
de mariages à contre-cœur). Enfin, la littérature du "réalisme
socialiste" soviétique s'assigne ouvertement la tâche idéologique
de fustiger tout désir de possession en tant que suffisance petite-bourgeoise.
Le marxisme n'est évidemment pas le seul
à faire la critique de la société d'accumulation. Dans La limite de
l'utile, Bataille écrit :
“Capitalisme. Ce système tentaculaire
se distingue des autres en ce qu'il ne dépense qu'à condition d'absorber
d'avantage qu'il ne perd. Les animaux et les hommes absorbent, mais
dépensent fièrement. Le capital purement vorace est amoral et sans gloire :
chaque livraison qu'il peut faire est soumise à la condition du prix
de vente bénéficiaire… Cela suppose en dehors du système l'existence
de forces non encore réduites mais réductibles - sous forme soit de
pays arriérés, soit de domaines de possibilités non encore explorées
(résultat d'inventions nouvelles). Le système cesse-t-il d'absorber
des forces nouvelles, il cesse aussitôt de livrer ses produits (…) Chaque
être sur terre, forcément avide, est pourtant un être de gloire. Étant
impersonnel, manquant d'existence propre, le capital a pu se détourner
de la gloire (souligné par l'auteur)”.305
Ce que Bataille appelle "gloire"
(la Ehrsucht kantienne) est, en effet, la dimension intersubjective
: la nouvelle culture capitaliste réduit le besoin humain de reconnaissance
par l'autre au profit de l'accumulation solitaire d'un futur abstrait. Le capital est précisément le contraire de la fête : alors que cette
dernière est jouissance des sens, éclatement de couleurs, de sons et
de goûts, les délices du méta-sens de la possession (Habsucht)  
sont solitaires et spéculatives ; l'homme jouit d'un calcul quantitatif
de la jouissance virtuelle306.
Nous avons donc souligné que le nouveau
type de culture était caractérisé par un refus de la coupure rituelle,
par une impossibilité de recommencer à zéro. La violence qu'elle a refoulée
dans son aspiration au bonheur de l'accumulation et de l'auto-préservation,
ne surgit que dans un deuxième temps. Il s'agit maintenant de réparer
la décadence générale du monde moderne par la voie d'une révolution
sociale : par un retournement des couches de la société qui n'est plus symbolique, mais bien réel et qui ne se situe plus dans l'espace alternatif
du rite et de la fête, mais dans la vie quotidienne elle-même.
Les guerres de tous contre tous
Nous constatons le lien que l'imaginaire
moderne établit entre trois phénomènes apparemment différents : l'avènement de l'égoïsme, l'effacement des différences entre les êtres humains et
la dégénérescence de l'espèce humaine. C'est dans le nœud de ces trois
visions qu'il faudrait chercher les transformations de la perception
de l'échange à l'époque qui nous intéresse.
Prenons comme exemple La condition de
la classe ouvrière à Londres.307 Friedrich Engels constate que les hommes sont
devenus des "monades" ; dans ce "monde des atomes",
"la guerre sociale, la guerre de tous contre tous est déclarée
ouvertement" ; il est choqué par l'indifférence avec laquelle ils
se croisent dans la rue, alors qu'"ils ont tous le même intérêt,
les mêmes moyens de le poursuivre". L'homme n'est plus qu'un moyen
pour son proche et par conséquent, les forts, c'est-à-dire un petit
nombre de capitalistes, piétinent les faibles, c'est-à-dire la vaste
majorité : ils s'emparent de tous leurs biens et ne leur laissent que
la vie308.
Analysons la logique de l'aliénation
qui serait au fondement de cette société monstrueuse. Plus les hommes
sont commensurables à travers la commodité et l'argent, plus les rapports
sociaux deviennent ouverts et francs. D'un côté, l'égalité devant l'argent
efface les différences sociales traditionnelles ; de l'autre, elle introduit
de nouvelles différences qui sont moins supportables, car arbitraires.
Dans le nouveau monde, le fort et le faible ne sont plus le maître et l'esclave de Hegel. En fait, chacun est devenu l'esclave de l'intermédiaire
: la valeur d'échange. Le capitaliste qui s'empare de l'argent de l'autre
ne l'affirme plus en tant qu'une autre subjectivité, comme le maître
hégélien le faisait avec son adversaire. L'échange avec l'autre concret
fait place à l'échange avec le moyen d'échange lui-même.
D'un autre côté, il semblerait que l'homme
ait perdu le goût de la vie : au lieu de désirer les choses elles-mêmes,
il préfère s'emparer de "leur maître unique, l'argent"309;  
Lukács et Weber définiront cette nouvelle stratégie de vie comme une
stratégie du calcul. On calcule ses sensations possibles, mais on n'en
fait pas l'expérience, car le vrai plaisir (ou, plutôt, la vraie identité
bourgeoise) est dans le calcul lui-même ; en d'autres termes, l'être
humain ne vit plus dans la "nature", mais dans une représentation
unidimensionnelle310
fondée sur la notion abstraite de valeur d'échange. Dans la valeur d'échange,
l'intersubjectivité est complètement bouleversée : la valeur d'échange
n'est pas pour moi (comme l'était la valeur d'usage) ; elle est pour
l'autre, pour celui avec qui j'échangerai l'objet ; cependant, cet autre
n'est plus conçu comme un "toi", mais comme un acteur moyen
sur le marché. Le "moi" et le "toi" se sont confondus
dans la norme sociale neutre.311
En ce sens, l'homme bourgeois a perdu
son "dedans", il est extériorisé dans l'indifférence de la
commensurabilité totale, chiffrée par l'argent. L'intermédiaire universel
qui joue le rôle du tiers dans tous les rapports sociaux n'a plus rien
de transcendant : il n'est qu'un moyen immanent à la vie sociale, un
moyen devenu Dieu. Le seul Dieu dans cette société, écrit Engels, c'est
l'argent ; "en s'emparant de l'argent du prolétaire, le bourgeois
le transforme effectivement en athée".312
La métaphore centrale de La Condition,
caractéristique de toute la tradition militante de gauche, est celle
d'un meurtre quotidien : jour après jour, les riches privent les pauvres
de leur vie. "La société sait cela et pourtant ne fait rien", conclut Engels ; il s'agit donc d'un "meurtre prémédité".313 Les prolétaires
ont le droit légitime de rendre aux bourgeois la monnaie de leur pièce
en préparant leur extermination finale dans l'acte de la révolution.
Cependant, pour en revenir au parallèle avec Hegel, la mort que capitalistes
et prolétaires se donnent les uns aux autres n'est pas celle qu'échangent les maîtres de La phénoménologie de l'esprit : privée de gloire et d'intersubjectivité,
elle est devenue une sorte de néant pur. Le bourgeois et le prolétaire
sont devenus l'un pour l'autre des "autres radicaux", des
ennemis intérieurs, des "non-moi". Nous avons déjà évoqué
ce problème à propos de la femme qui, s'étant introduite à l'intérieur
de l'identité masculine, commence à être perçue comme "ennemie".
Dans le cas de l'imaginaire de la lutte des classes, le processus est
semblable : alors que les maîtres féodaux avaient leur territoire, c'est-à-dire
leurs ancêtres, leur identité, le bourgeois et le prolétaire sont, par
définition, déracinés et sans "forme", ils se confrontent
au sein d'un seul monde, d'une seule identité humaine universelle. Il
n'est donc plus question de reconnaissance, mais d'élimination de l'autre.
Qu'en est-il du statut éthique des différences
interhumaines dans la théorie de Marx et d'Engels ? D'une part, l'industrie moderne permet de remplacer les hommes par des femmes et des enfants
; il n'y a plus de division du travail fondée sur la nature humaine,
"les  distinctions d'âge et de sexe n'ont pas de validité
sociale pour la classe ouvrière".314 Les prolétaires n'ont pas de patrie, pas de
famille, pas de liens particuliers à la culture, pas de passé : il semblerait
que le Manifeste nous présente le tableau apocalyptique de la décadence
fatale de la vie humaine sous la pression du progrès industriel. Pourtant,
nous apprenons que la lutte ouvrière vise à… abolir la famille, la patrie,
l'État, c'est-à-dire tout ce qui reste de ces mêmes différences. On
peut se demander naïvement : est-il souhaitable qu'il n'y ait plus de
différences entre hommes et femmes, etc. ? Si la réponse est "oui",
il ne faut pas combattre le capitalisme ; si elle est "non",
il ne faut pas souhaiter l'avènement du communisme.
Essayons d'interpréter autrement. L'homme
moderne est devenu le double de son prochain. Au lieu de l'endetter
par la stratégie du don, il aspire à jouir comme lui, en même temps
que lui, à sa place. L'un et l'autre ont perdu leurs racines, leur territoire
irréductible, leur passé, et doivent par conséquent lutter pour maintenir
leur identité face à la menace de l'autre radical. Or, les identités
ne sont plus garanties par un rapport à l'autre transcendant, l'ancêtre
mort et son image, Dieu : elles se forgent par la négation d'un autre
immanent, l'ennemi.
Les déclarations des nouvelles guerres
légitiment ce type d'identification négative : la lutte des classes,
celle des sexes, celle des nations, etc. Leur archétype, l'image
de la "guerre de tous contre tous", n'est pas une invention
d'Engels. C'est la culture anglo-saxonne, avec Hobbes, qui avait annoncé
la nouvelle éthique sociale; de son côté Mandeville, dans sa célèbre
Fable des abeilles, avait montré que la santé sociale et le bien-être
de tous ne peuvent être que la somme des égoïsmes individuels : il raconte
l'histoire d'une ruche censée être l'image de la société, qui dégénère
dès que les abeilles commencent à penser au bien commun.
En analysant les origines de l'éthique
égoïste moderne, il conviendrait de nous arrêter également sur l'œuvre
de Schopenhauer, qui exerce une influence considérable sur l'imaginaire
de la fin du siècle. Au premier abord, il semblerait que l'aspiration
à un ascétisme esthétique, éthique et métaphysique, à laquelle aboutit
Le monde comme volonté et comme représentation, aille en sens inverse
de l'égoïsme. Mais ce n'est pas au profit de l'autre, mais au profit
du "moi" que Schopenhauer nous invite au sacrifice de la vie,
son but étant de libérer ce "moi" de la volonté et, par conséquent, de le faire échapper à la cruauté absurde du devenir. Nous pouvons donc
dire qu'il s'agit d'un ascétisme égoïste, mû par le souci de ne pas
se perdre dans l'échange avec l'autre, de rester à l'abri de la circulation
cruelle de vie et de mort. Ce n'est pas un hasard si cette vision va
de pair avec la misogynie proverbiale du philosophe "pessimiste".
Comme nous l'avons déjà souligné, l'imaginaire indo-européen perçoit
le rapport entre les sexes comme une dépense d'énergie vitale. Or, pour
concevoir un monde sans perte, il faut commencer par nier la sexualité
en tant que voile derrière lequel se cache le devenir, c'est-à-dire
la mort.
L'exemple de Schopenhauer indique que
l'éthique de l'égoïsme n'est pas nécessairement liée à une extériorisation
de la violence, comme c'est le cas dans la vision de la guerre de tous
contre tous. Le philosophe allemand cherche une autre façon de remettre
en question le rapport intersubjectif : si le désir est un autre au
sein du "moi" et si l'on veut pour préserver le "moi"
de l'échange avec l'autre, le désir lui-même devra être sacrifié. Comme
nous le verrons dans les paragraphes qui suivent, c'est en cela que
consiste une des stratégies de libération fin de siècle.
Mentionnons enfin cet hymne à l'égoïsme
qu'est L'unique et sa propriété (1844) de Max Stirner. Le raisonnement
est génial dans sa simplicité. La morale nous incite à être généreux,
à nous sacrifier pour la cause noble d'un être supérieur, par exemple
pour un sultan ou pour la "grande cause du peuple". Mais ce
même peuple ne fait que tirer profit de notre sacrifice : l'être supérieur
lui-même est motivé par un "égoïsme lucratif". De même pour
tous ceux qui exigent nos sacrifices.
“Dieu ne se soucie que de sa cause, n'a
cure que de lui-même, ne pense qu'à lui, ne voit que lui (…) La cause
du genre humain n'est-elle pas… purement égoïste ? (…) Je préfère, au
lieu de continuer à servir avec désintéressement ces grands égoïstes,
être moi-même l'Égoïste. Dieu et le genre humain ont fondé leur cause
sur rien, sur rien d'autre qu'eux-mêmes. Je fonderai donc également
ma cause sur moi-même, qui suis tout autant que Dieu le rien de tous
les autres, qui suis Moi tout, qui suis l'Unique (…) Je n'ai fondé Ma
cause sur rien”.315
Ces arguments irréfutables nous incitent
à poser la question en sens inverse. Qu'est-ce qui avait permis au "moi"
de se sacrifier à l'autre (homme, dieu ou groupe), de croire que les
motivations de cet autre sont fondamentalement différentes des siens ?
Évidemment il a fallu que l'identification avec lui soit incomplète,
qu'une sorte d'oubli le maintienne à distance. Car dès que la raison
arrive à représenter l'autre sur le même plan que le "moi",
l'édifice éthique s'écroule ; l'autre devient un "autre moi",
un autre égoïste. Dès que Max Stirner se permet de penser Dieu comme
un être concret qui entre dans les schémas d'analyse et d'interprétation,
il commence à écrire son "je" avec une majuscule. L'intersubjectivité
est le fondement de l'éthique du don (on jouit comme autre) ; cependant
trop d'intersubjectivité (on peut représenter les motivations de l'autre)
la détruit ; il faut rester dans l'intersubjectivité esthétique, sans
franchir le seuil de la logique ou de l'éthique.
Par ailleurs, Dostoïevski incarnera la
vision de Stirner dans une série de personnages qui s'efforcent de fonder
leur vie sur eux-mêmes, c'est-à-dire sur le rien (Raskolnikov, Kirilov…).
Contre cette entreprise désespérante et impossible, il va professer
une sorte d'oubli extatique de l'analogie entre le "moi" et
l'autre ; l'esthétique du don l'emportera sur la connaissance rationnelle
d'autrui. C'est probablement ainsi qu'il faudrait interpréter sa mystérieuse
formule selon laquelle “la beauté sauvera le monde”.
Hérédité et dégénérescence
Une autre variante de "la guerre
de tous contre tous", qui marque plus profondément encore l'imaginaire
du XIXe siècle, est liée au développement de la biologie. La théorie
de Darwin316
a influencé la pensée de Marx et Engels ; elle est également un des moteurs
de l'"œuvre d'art et de science" d'Emile Zola.
En biologie, la guerre de tous contre
tous est déclarée pour la première fois en 1798 par Malthus. Dans son
célèbre Essai sur la population, il affirme qu'il existe une tendance
constante chez tous les êtres vivants "à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur disposition".
"Si la face de la terre était dépouillée
de toute autre plante, une seule espèce, le Fenouil par exemple, arriverait
à la couvrir de sa verdure, et s'il n'y avait pas d'autre nation que
la nation anglaise, par exemple, en peu de siècles elle aurait peuplé
la terre."317
Chez Darwin, la lutte pour la survie
repose sur le même principe :
“Il naît plus d'individus qu'il n'en
peut survivre.”318
Nous voilà dans un monde sans plan central,
sans Dieu, sans salut, sans message éthique : les "mieux adaptés"
survivent et procréent non pas parce qu'ils sont du côté du bien, mais
au contraire, parce qu'ils s'imposent par la force en écrasant les faibles.
Les êtres vivants échangent des coups, et non des dons. Par conséquent,
toutes les valeurs traditionnelles s'avèrent "transvaluées"319 : au lieu
d'être une fin en soi, les valeurs sont perçues comme de simples moyens
par lesquels l'évolution cherche à créer des "animaux supérieurs".
La beauté, par exemple, n'est qu'un outil de la sélection naturelle
: elle attire le partenaire sexuel et assure la progéniture.320 De même
pour le domaine de l'éthique :
“Le progrès moyen de la moralité et l'augmentation
du nombre des individus bien doués (…) procurent à une tribu un avantage
immense sur une autre tribu. Si une tribu renferme beaucoup de membres
qui possèdent à un haut degré l'esprit de patriotisme, de fidélité,
d'obéissance, de courage et de sympathie, qui sont toujours prêts, par
conséquent, à s'entraider et à se sacrifier au bien commun, elle doit
évidemment l'emporter sur la plupart des autres tribus.”321
La force motrice de la sélection et,
par là, de l'évolution vers des espèces supérieures est complètement
aveugle. Son aspect inconscient est double : d'une part, elle relève
du besoin égoïste instinctif, c'est-à-dire de la nature immuable de l'espèce, d'autre part, elle opère par la loi de la variabilité, c'est-à-dire
par le hasard.322
L'instinct naturel, ainsi que le hasard de la variation, se situent
au-delà de la culture : ils échappent à la conscience et transgressent
les règles sociales.
Le projet de Kant, qui voulait fonder
l'autonomie de l'individu créatif sur la nature en lui323, c'est-à-dire sur un référent situé au-delà
du langage, avait déjà été corrigé une première fois par son mauvais
élève Schopenhauer : pour ce dernier, la nature n'était plus la garantie
de d'une liberté imprescriptible, elle devenait la volonté absurde et
aveugle du vivant qui, au contraire, privait l'individu de sa liberté.
Dans la version biologique, la nature est à nouveau placée sous le contrôle
du langage : c'est à présent la science qui assume la tâche de connaître
la force vitale de l'espèce et de légitimer les besoins de l'individu.
Ainsi, l'homme se trouve soumis à une double surveillance : du côté
de la culture, il doit obéir aux normes éthiques ; du côté de la nature
- et plus particulièrement du côté de la sexualité et de la créativité,
qui avaient jusque là échappé au discours normatif - son être sera surveillé
par le nouveau type de discours scientifique.
L'œuvre d'Emile Zola nous permet de sentir
l'impact du darwinisme sur l'imaginaire de l'époque. Chez lui, comme
chez Darwin, la lutte de tous contre tous est fondée sur le besoin sexuel
: on le rencontre aussi bien au fond des mines de Germinal que dans
les angoisses les plus subtiles de l'artiste (L'œuvre). Il s'agit d'un
besoin profondément égoïste, voire meurtrier ; l'autre est séduit pour
être détruit, comme la prostituée Nana avec ses riches protecteurs.
L'amour n'est plus un échange : la culture capitaliste l'a transformé
en marchandise que l'on consomme en solitaire.
Pourtant, le monde de Zola n'est point
celui de l'évolution triomphante décrite par Darwin. Ici, le combat
des Gras contre les Maigres n'inspire nullement la vision du progrès
de l'espèce ; bien au contraire, l'humanité est hantée par le spectre
de la pourriture, de la stérilité, de la dégénérescence. Il s'agit d'un
dérèglement profond dans le principe d'hérédité, qui prend chez Zola
un tout autre sens que chez Darwin.324 Chez l'un, comme chez l'autre, l'hérédité est conçue comme une force aveugle, indépendante de la volonté humaine ("l'hérédité
a ses lois comme la pesanteur"325); cependant, dans le monde des Rougon Macquart,
cette force devient une tare - celle de la folle Adélaïde Fouque - qui
va perturber l'ensemble de la descendance, en provoquant ivrognerie,
folie, homicide, appétits démesurés, dégénérescence. On a souvent dit
que, chez Zola, la tare héréditaire persécute l'homme comme la malédiction
persécutait les familles des tragédies grecques, maudits par l'inceste
de leurs ancêtres. Cependant, cette comparaison devrait être nuancée,
car le principe de l'hérédité purement biologique n'implique même plus
la transgression d'un quelconque tabou; il s'agit tout simplement des
variations, décrites par Darwin, qui ne mènent nulle part, des impasses
de l'évolution. L'innocent ne paye même plus pour la faute d'un autre
: il souffre à cause d'un hasard naturel. Évidemment, le hasard jouait
un rôle important dans la tragédie grecque ; Aristote l'analyse comme
une des sources principales du tragique dans sa Poétique. Pourtant,
la souffrance tragique implique un acte malmené à cause du hasard, une
"faute grave" qui engage la volonté (ou, si l'on veut : qui fait un court-circuit entre conscience et inconscient).
Le hasard biologique n'engage que le corps.
Le thème de l'hérédité traverse l'imaginaire
de la modernité, de Darwin à Mendel et aux ingénieurs génétiques.326 Il s'agit d'une nouvelle conception de l'échange entre les générations. Les cultures
pré-modernes représentent, elles aussi, une certaine circulation de
traits, de substances, voire d'organes entre parents et enfants327; l'innovation
du biologisme moderne consiste à remplacer le destin individuel par
des lois statistiques. Une malformation n'est même plus une punition
divine : elle est présentée comme le résultat d'une variation arbitraire.
En ce sens, nous pourrions dire que l'objet de la transmission entre
les géné-rations quitte le domaine de la culture; il a perdu son sens
humain, il n'est plus un don, doué d'une "âme" (hau), il devient
une chose inanimée, un cadavre.
Il va de soi qu'une telle "objectivation"
de la notion d'héritage dépasse le cadre de la biologie. Comme nous
l'avons remarqué, le processus de la modernisation consiste, au fond,
à "démystifier" la dette des fils envers les pères, à annuler le pouvoir du passé sur le présent et, par conséquent, à rendre l'individu
mobile ; même Dostoïevski, apparemment hostile à la modernité, rejette
le principe de l'héritage pour lui opposer la liberté du fils, qui peut
tout gagner et tout perdre, ou à qui l'héritage tombe du ciel. Comment
expliquer un tel changement ?
Dans la société pré-moderne, l'héritage
est nécessairement doué d'un caractère symbolique, tangible, voire sexué
; au fond, c'est une identité que l'enfant hérite de ses parents, car
l'héritage incarne la volonté des parents léguée aux enfants à travers
la terre, les biens ou le statut social. Ce n'est pas un hasard si selon
la tradition, cette volonté devient irréversible devant l'altérité absolue,
sur le lit de mort.328 Dans le monde bourgeois, l'héritage chosifié
perd graduellement son sens spirituel et son syncrétisme ; en ce qui
concerne l'aspect économique, il commence à être exprimé par le chiffre
de la valeur abstraite transmise du parent à l'enfant. La biologie,
elle, s'emploie à représenter une sorte d'héritage purement
physique, que le chercheur, muni des instruments théoriques nécessaires,
serait en mesure d'analyser séparément, en dehors de la dimension symbolique,
c'est-à-dire en dehors de la culture. Cette nouvelle figure de la transmission
n'a aucun rapport avec la volonté, et son origine n'est plus le lit
de mort, mais le lit de l'amour; nous pouvons dire qu'elle est l'apparition
d'une forme d'inconscient dans l'échange entre les générations.
En d'autres termes, les traits héréditaires,
tels que les étudie la biologie, ne peuvent plus être perçus comme un
don fait à l'enfant par le parent, car ce dernier ne les perd pas
dans l'acte de la transmission : il ne meurt pas pour rendre sa volonté
transcendante, il ne délègue pas son pouvoir à l'enfant. La substance
biologique passe de génération en génération sans changer de "propriétaire"
: elle est tout simplement là, existence qui précède l'essence, fond
immuable pré-individuel qui gomme les différences entre les personnes
pour produire l'image d'un corps unique, d'une espèce solitaire qui
n'échange plus qu'avec elle-même. En ce sens, le fond biologique de
Darwin devient une sorte de capital qui s'accumule dans le processus
de l'évolution et rend superflus les sujets de l'échange : le donateur
et le donataire.
Pour le cosmiste Fiodorov, nostalgique
d'une tradition pré-moderne, les parents donnent la vie aux enfants
en se privant de leur propre bonheur. Ceci oblige les enfants à leur
rendre le sacrifice, en s'engageant à les ressusciter. Dans la fantasmagorie
de l'hérédité telle que la développe la science biologique du XIXe siècle,
la dimension symbolique est tout simplement réduite : l'enfant fait
corps avec ses parents et n'a plus à échanger avec eux en tant que sujet.329 Notons l'attention avec laquelle Zola suit les transmissions des apparences
physiques et des qualités morales de ses personnages, dont ces derniers
semblent rarement conscients : l'hérédité agit derrière le dos de l'homme,
elle fait l'économie de sa subjectivité.
Une autre manière de décrire cette proximité
indifférente au sein de la substance biologique non-échangée est de
dire qu'il s'agit, en effet, d'un corps incestueux. Ceci permet-il d'expliquer
le lien mystérieux entre hérédité et malédiction dans l'imaginaire moderne
? En effet, dans la saga héréditaire de Zola, la substance vitale se
perpétue à travers les générations, non pas pour leur apporter le bonheur
de l'éternité atemporelle, mais pour les pousser vers la catastrophe. Tout comme la vie non échangée s'use et dégénère, le fond biologique
neutre transmis par les parents aux enfants se transforme en tare héréditaire
dont la manifestation principale sont les dérèglements de la sexualité.
Il n'y a plus de coupure (plus de castration, si l'on veut) dans l'acte
de transmission, car l'éthique du don est rendue inutile ; par conséquent,
les identités sexuelles sont mises à mal.
La curée est un des romans de l'époque
qui exprime le mieux ce lien entre la tare héréditaire et l'effacement
incestueux des différences. Zola nous présente un triangle œdipien où
la loi culturelle est remplacée par la poursuite illimitée du bonheur.
“Le père, la belle-mère, le beau-fils
agissaient, parlaient, se mettaient à l'aise, comme si chacun d'eux
se fût trouvé seul, vivant en garçon. Trois camarades, trois étudiants,
partageant la même chambre garnie, n'auraient pas disposé de cette chambre
avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs
joies bruyantes de grands galopins (…). L'idée de famille était remplacée
chez eux par celle d'une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés
à parts égales ; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était
entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l'entendait.”330
Dans ce petit monde, le principe du négatif
se trouve délégitimé; il n'y a pas de raison de souffrir, car c'est
le "moi", et non pas l'autre, qui fait la loi. Notons la métaphore
économique que l'auteur emploie pour évoquer l'idée de cette jouissance
androgyne qui nie l'interdit culturel. Tout se passe comme si les modifications
des rapports entre les générations et les sexes ressemblaient aux développements
sociaux : les différences s'effacent, le don de jouissance fait par
autrui est remplacé par des "bénéfices" solitaires. L'amour
incestueux entre Renée et Maxime n'est qu'un des aspects de la recherche
des "jouissances inconnues" sans contrainte, rendue possible
par la démission volontaire du père, qui est descendu de son piédestal
et devenu un "camarade". Les interdits sont levés, le même
s'est enfin affranchi de l'autre : le triangle incestueux demeure dans
un état heureux d'adolescence pré-initiatique, où les contraintes culturelles
n'opèrent pas.
Même au niveau anthropologique, nous
observons une tendance à l'effacement des différences sexuelles liée,
elle aussi, à la tare héréditaire. Mme Sidonie
“était bien du sang des Rougon. [Saccard]
reconnut cet appétit de l'argent, ce besoin de l'intrigue qui caractérisait
la famille (…), cet hermaphrodisme de la femme devenue être neutre,
homme d'affaires et entremetteuse à la fois.”331
Si la femme développe des traits de caractère
masculins, l'homme devient efféminé. Le jeune Maxime a "cet air
féminin des demoiselles de collège", "la taille mince, le
balancement des hanches d'une femme faite". Dans son adolescence,
il avait même frôlé l'homosexualité.
“La vérité était qu'il recevait autant
de coups que de caresses. Le collège de Plassans, un repaire de petits
bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi un milieu
de souillure, dans lequel se développa singulièrement ce tempérament
neutre, cette enfance qui apportait le mal, d'on ne savait quel inconnu
héréditaire. L'âge allait heureusement le corriger. Mais la marque de
ses abandons d'enfant, cette efféminisation de tout son être, cette
heure où il s'était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais
dans sa virilité”.332
Du Dr Westphal à Freud, en passant par
Weininger et Rozanov, la modernité tente de surmonter le choc d'une découverte effrayante : l'être humain n'a pas d'identité sexuelle garantie,
il est composé d'une proportion fluctuante d'éléments masculins et féminins.
La scission entre les sexes ne peut donc plus être pensée comme définitive.
En fait, c'est la volonté de l'autre, transmettant l'identité sexuelle
dans un acte violent et irréversible d'initiation, qui n'opère plus.
La substance biologique héréditaire, glissant de génération en génération,
est une des représentations d'une identité neutre, bisexuée et fluctuante.
Par ailleurs, l'amour de Renée pour Maxime
comporte un aspect maternel qui renforce le sentiment général d'inceste
: pour sa belle-mère, le jeune homme est une poupée, un joujou. Aucun
interdit transcendant ne les empêche de se livrer à leur désir l'un
pour l'autre et c'est précisément pour cette raison que les différences
de sexe et de génération s'effacent.
D'ailleurs, il s'agit d'un message que
l'auteur souhaite transmettre consciemment à ses lecteurs. Dans sa lettre
à Ulbach du 15 novembre 1871, Zola précise son projet de la manière
suivante :
“J'ai voulu montrer l'épuisement prématuré
d'une race qui a vécu trop vite et qui aboutit à l'homme-femme des sociétés pourries ; la spéculation furieuse d'une époque s'incarnant dans un
tempérament sans scrupule, enclin aux aventures ; le détraquement nerveux
d'une femme dont un milieu de luxe et de honte décuple les appétits
natifs.”333
La "race", définie par les
liens d'hérédité334,
est un corps incestueux qui jouit de lui-même. Plus vite elle assouvira
ses désirs, plus vite elle s'usera.
Dans son étude sur Zola, Michel Serres335 introduit
une métaphore qui permet de  bien visualiser le processus d'épuisement
des "races" : celle du moteur
à feu. Qu'est-ce qu'un moteur à feu ? C'est un mécanisme inerte, muni
d'une quantité limitée de combustible ; plus il travaille, plus il s'épuise.
En ce sens, le moment de son épuisement final est parfaitement calculable
selon les lois de la thermodynamique : on peut d'emblée savoir quelle
quantité de travail correspond à une quantité donnée de combustible.
Penser l'homme ou bien l'espèce humaine comme un moteur à feu signifierait
donc rendre la mort calculable dès le départ, la représenter comme la
fonction de la quantité de vie consommée. Au lieu d'être donnée et reçue,
la vie devient une substance limitée en possession de l'intéressé, qui s'épuise irréversiblement.
Les deux grands thèmes-moteurs dans l'œuvre
de Zola sont le darwinisme social, fondé sur le besoin égoïste, et l'hérédité.
Dans les deux cas, la volonté d'autrui se trouve remplacée par une certaine
nature, propre au même. Tout se passe comme s'il y avait, au départ,
un réservoir336
vital qui ne communique en aucune manière avec les réservoirs des autres,
et qui soit la nature même de l'individu. Dès lors que l'homme adopte
cette vision de lui-même, toute dépense d'énergie vitale, au lieu de
le rendre heureux, ne peut que l'angoisser et le déprimer, car elle
ne fait que rapprocher la fin imminente, dont il a pris conscience par
avance.
Comme nous l'avons vu, l'image de la
guerre biologique de tous contre tous légitime le besoin égoïste du
même. Cependant, alors que méta-regard du scientifique se réjouit de
constater l'évolution de l'espèce vers des formes supérieures, l'écrivain,
lui, se met du côté de l'individu soustrait à l'échange avec l'autre,
pour vivre avec lui l'angoisse devant l'épuisement de son stock vital,
la décadence et la fin imminente.
L'égoïsme exemplaire
Toujours est-il que l'angoisse et le
pathos critique ne sont pas la seule façon de vivre le renfermement
du "moi" sur lui-même : l'expérience de la dégradation et de
l'épuisement peut, paradoxalement, être au fondement d'une nouvelle identité. "Le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les
décadents" écrit Baudelaire en 1863 dans Le peintre et la vie moderne.
Walter Benjamin généralise cette thèse, en affirmant que "le héros
est le vrai sujet de la modernité"337 : alors que les romantiques avaient construit
leur mythe à partir des notions de sacrifice et d'abnégation, les modernes,
de Balzac à Baudelaire, misent sur la résolution et la souffrance; la
mort glorieuse a fait place au suicide, dernier acte de souveraineté
de l'individu. Nous pourrions dire que la ruse de la raison moderne
consiste à transformer l'impasse de l'égoïsme en spectacle, à esthétiser
sa dégénérescence.
Le roman d'Oscar Wilde Le portrait de
Dorian Gray (1891) est la meilleure illustration de notre thèse. Au
premier abord, le récit ressemble à une fable morale classique : après
avoir fait une sorte de pari faustien avec le Diable, le jeune Dorian
s'adonne sans retenue aux plaisirs et aux vices, car ce ne sera pas
lui, mais son portrait qui en payera le prix. A la fin, l'ordre éthique
est rétabli, et le héros subit un juste châtiment.
Essayons d'interpréter le texte autrement.
Dorian est muni, au début du roman, d'un "réservoir" de vie
(de jeunesse, de beauté, de santé) limité, dont le portrait est une
sorte d'indicateur : au fur et à mesure que le stock de vie s'épuise, l'image vieillit. Nul autre n'a accès à l'indicateur du réservoir :
le héros est seul avec son angoisse face à la fin qui approche, tout
comme les personnages de Zola et de Tolstoï que nous évoquerons plus
loin. Le décalage entre l'apparence sociale (le jouisseur extravagant)
et la réalité existentielle (l'épuisement du stock vital) s'accroît
jusqu'au dénouement spectaculaire : Dorian poignarde le portrait, et
le lendemain on le trouve mort, méconnaissablement vieilli devant le
portrait qui, lui, a retrouvé sa beauté et son innocence initiales.
Le réservoir est épuisé, l'indicateur remis à zéro.
Dans cette optique, Le portrait peut
être considéré comme une fable de la modernité. L'égoïste exemplaire
transforme la consommation de sa propre vie en objet de contemplation
: entouré de beauté et de plaisir, il est seul devant la mort. Son "héroïsme"
consiste à assumer cette nouvelle édition de la condition humaine, selon
laquelle la vie et la mort ne peuvent plus être un objet d'échange.
La tare du corps incestueux
Chez les Karamazov, la tare transmise
du père aux fils rend ces derniers sensuels et avides. Le besoin égoïste
que Dostoïevski identifie au fond de la nature humaine est lui aussi
profondément lié à la sexualité : il implique la volonté d'exercer sur
l'autre une emprise sadique, le désir de jouir, comme chez Nietzsche,
de son immobilité. Alors que dans le passage de Kant à Marx, les trois
"soifs" caractéristiques de la nature humaine s'étaient réunies
en une seule, la soif de possession (Habsucht), elles semblent converger,
chez Dostoïevski et Nietzsche, dans la soif de pouvoir (Herrschsucht), la volonté de puissance sur l'autre, dont Freud va souligner plus tard
l'origine sexuelle.
Ce n'est pas un hasard si, dans Les frères
Karamazov, le plus "taré" de toute la famille est le fils
naturel - c'est-à-dire : conçu hors et contre la loi - Smerdiakov :
il est le plus proche du corps incestueux familial, car le lien biologique
avec le père ne passe pas par la médiation de la culture. Or, il convient
de rappeler que la malédiction des bâtards est un thème très ancien,
car il s'agit d'êtres conçus sans la sanction de la loi de l'échange
et de l'interdit culturel que celle-ci implique ; nous pouvons donc
dire que l'idée d'une hérédité purement biologique transforme l'homme
moderne en bâtard. Dans le roman, c'est précisément le fils naturel
qui passera à l'acte, alors que tous les autres frères auraient pu tuer
le père odieux. Notons également que dans Les frères Karamazov, on a
affaire à une fusion avec le corps incestueux paternel, plutôt que maternel,
une fusion de nature homosexuelle qui se passe de la figure féminine.338 L'essentiel,
dans la perspective de notre étude sur les transformations de l'échange,
est que les figures de l'autre-objet et de l'autre-sujet se fondent
en une seule, qu'elle soit masculine ou féminine.
La malédiction de la famille empêche
de surmonter la nature égoïste, de s'arracher au corps fusionnel incestueux
pour sacrifier à l'autre, c'est-à-dire d'introduire la culture comme
rupture dans la continuité de la nature. Dans le roman, comme dans l'ensemble
de l'œuvre dostoïevskienne, une telle médiation culturelle ne peut s'effectuer
que par un renversement du sens de la violence que l'homme assume de
son propre gré; ce retournement abolit tout reste non-réciproque et
installe un échange total avec l'autre. Même Dmitri, le fils le plus
sensuel, aspire à l'abnégation, et essaie de suivre l'exemple du starets
et de son élève, son jeune frère Aliocha : il assume la responsabilité
du meurtre de son père alors qu'il ne l'a même pas commis. Mais la raison
moderne, incarnée dans les procédés juridiques, ne lui permet pas d'accomplir
cet acte de subjectivation suprême et cherche des explications "objectives"
de son comportement. En ce sens, les procédés juridiques de l'époque
nouvelle ne font que légitimer le refus de l'échange avec l'autre, en
mettant l'homme à l'abri de son propre désir auto-destructeur.339 Pourtant,
cela ne fait que détruire l'homme, dont la nature profonde est fondée
sur un échange de souffrances, sur le cycle du crime et du châtiment.340
Essayons d'interpréter l'archétype psychique
qui traverse l'œuvre dostoïevskienne et qui consiste à transgresser
et à se repentir en permanence. Pour se détacher du corps incestueux
héréditaire, l'homme ne peut qu'avoir recours à la violence a-culturelle
; le retour à la culture passe par un effort pour assumer volontairement
la violence. Dans Les frères Karamazov, le crime, réel ou imaginaire,
a pour but de rompre le lien avec le père; le sens profond du meurtre napoléonien perpétré par Raskolnikov dans Crime et châtiment est de
libérer le héros de la fusion avec sa mère et sa sœur. Tout se passe
comme si le personnage assumait tardivement et volontairement l'initiation
que la culture moderne lui avait refusée, dans son refoulement de la
violence rituelle : il accède tout seul à son identité masculine. Ce
n'est qu'après la rupture avec le corps incestueux que le véritable
échange avec l'autre peut avoir lieu.
Dans L'idiot, le problème de l'hérédité
se résout autrement. La tare du prince Mychkine consiste, au fond, dans
son inaptitude à s'adapter à la réalité de sa patrie, la Russie. Compte
tenu du fait que la réalité russe est essentiellement violente (pour
le meilleur et pour le pire), nous pouvons conclure que l'idiotie du
prince est, au fond, son incapacité à faire face à la violence. C'est
ainsi que nous comprenons la stérilité de cette nature débordante de
bonté; jusqu'à la fin, il reste étranger à un monde de passions et de
souffrances. Dans un certain sens, nous pourrions utiliser une métaphore psychanalytique courante pour dire que le prince n'est pas réellement
né; il n'arrive pas à échapper à la fusion avec le corps incestueux,
il ne trouve pas le courage d'entreprendre le chemin initiatique du
crime et du châtiment et reste en dehors du véritable échange avec l'autre.
Face au problème posé par la notion du
corps de l'espèce biologique neutre et incestueuse, l'approche de Dostoïevski diffère radicalement de celle des naturalistes ou des décadents. Au
lieu d'enfermer l'individu dans son "moi" inéchangeable, de
le laisser seul dans son horreur de l'épuisement irréversible du stock
vital, il explore un retour à la violence initiatique, à l'échange total
fondé sur le don de soi qui détacherait l'homme du corps incestueux.
4. La "vraie" mort
La mort et les morts
La mort se présente comme l'horizon de
toutes les autres figures de l'échange : elle est perte absolue et violence radicale, elle implique la métamorphose la plus profonde et l'attrait
érotique le plus fort. L'ambiguïté de l'attitude de l'homme envers la
mort touche aux ambiguïtés de son rapport à l'autre, car mourir, c'est
devenir autre, s'abandonner à l'autre, continuer à vivre dans la mémoire
de l'autre. La crise de l'échange avec l'autre (que nous préférons désigner comme une substitution de l'éthique du contrat à l'éthique du don) est
donc intimement liée à la crise de la perception de la mort.
Selon Jean-Pierre Vernant, la mort a
deux faces dans la Grèce archaïque : d'une part, la belle mort du héros
qui tombe sur le champ de bataille pour rester dans la mémoire des générations
et, d'autre part, la mort lente et paisible qui semble répugnante et
inutile. En d'autres termes, la culture antique juxtapose la mort volontaire
du jeune homme, acte d'individualisation sublime, à la mort laide du
vieillard, qui est un processus angoissant d'effacement graduel ; la
mort voulue à la mort subite ; le sacrifice à la mise à mort.341 Nous pouvons
dire que d'un côté, la mort aspire au surhumain, à la mémoire, au récit,
c'est-à-dire à la culture, et que d'un autre côté, elle touche au sub-humain,
à la décomposition, à la pourriture, c'est-à-dire à la nature. En outre,
ces deux visages du trépas apparaissent comme complémentaires, car c'est
précisément la peur du vieillissement et de l'effacement inévitable
qui pousse le jeune héros à accomplir son exploit. On peut lire dans
L'Iliade :
“Puisqu’aucun mortel ne peut échapper
au trépas, allons-y, que nous donnions la gloire à un autre, ou que
lui nous la donne”. (XII 322-328).
En réalité, la vrai mort, c'est l'oubli,342 c'est-à-dire
la rupture définitive de l'échange avec l'autre. La mort assumée dans l'acte du sacrifice endette les vivants et, par ce biais, assure le
lien avec la trace du défunt. C'est ainsi que l'horreur de mourir se
transfigure miraculeusement et devient l'érotisme le plus profond des
relations humaines. Pour Georges Bataille, "l'érotisme est dans
la conscience de l'homme ce qui met en lui l'être en question",
"la complicité et la violation de la loi", l'excès, le gaspillage
; il est essentiellement (et non pas seulement par la force de la métaphore)
lié à la reproduction sexuelle, car il s'agit, pour les êtres discontinus,
de retrouver une continuité.343 La peur de la douleur, le dégoût de la décomposition,
l'angoisse du retour à la nature inanimée devient le fondement libidinal
du lien le plus fort entre les hommes.
Jean Baudrillard reprend cette démarche,
en affirmant que tout pouvoir est un suspense de la mort ; le maître "confisque" la mort à l'esclave ; il ne fait pas à l'esclave
l'honneur de le tuer, il le conserve (ce serait l'origine du mot servus).344 Dans la
perspective de l'Antiquité, nous pourrions dire que l'esclave est celui
qui n'a plus le droit de s'individualiser en choisissant la belle mort
: il est condamné à la mort lente, à l'effacement, à l'oubli. Cependant,
le "monopole" sur la mort imposé par le pouvoir, la séparation
originaire de la vie et de la mort, est "l'opération même de l'économique";
la "vie résiduelle" est désormais l'objet des calculs de valeur
et du temps social abstrait. L'obsession de la mort et la volonté de
l'abolir par l'accumulation engendre le capital ; la réversibilité et
l'indétermination entre vie et mort font désormais place au progrès.
“Nous sommes tous otages, c'est là le
secret de la prise d'otages, et nous rêvons tous, au lieu de mourir
bêtement à l'usure, de recevoir  la mort, et de donner  la
mort. Car donner et recevoir est un acte symbolique (c'est l'acte symbolique
par excellence), et qui ôte à la mort toute négativité indifférente
qu'elle a pour nous dans l'ordre "naturel" du capital.”345
Vladimir Jankélévitch, lui, distingue
trois morts : la mort à la première, à la deuxième et à la troisième
personne.346 Mourir à la première personne, mourir soi-même, est inimaginable et
insupportable. Par contre, la mort d'un "il", c'est-à-dire
le fait objectif d'un décès, n'est plus qu'une idée abstraite ; nous
savons qu'on meurt comme nous savons que les objets tombent vers la
terre. Entre ces deux limites - la mort irreprésentable et la mort qui
n'est que représentation - il existe un intermédiaire : la mort de mon
prochain, l'être aimé qui est un "moi" et ne l'est pas à la
fois. C'est précisément cette figure de la mort du "tu" qui
est chargée d'ambivalence : elle réunit l'horreur et la fascination,
la perte et l'éternité. La mort du prochain est bien réelle, pourtant
elle ne m'anéantit pas ; elle me permet de vivre la mort dans l'expérience
intersubjective.
Ce que les pratiques mortuaires rituelles
mettent en scène, c'est la mort ambivalente du "tu" : il ne
suffit pas que le défunt disparaisse physiquement, il faut aussi le
faire partir, le tuer symboliquement. Selon les cultures, on écrase
le cadavre sous une pierre lourde, on l'incinère, on lui casse un os
du pied pour qu'il ne puisse pas marcher, on perce un trou dans la peau
pour que l'âme s'envole, etc. Un mort qui revient - un revenant - dérange
les vivants et menace de contaminer la vie par le virus du néant, du
chaos, du mal, de l'inhumain. Il faut donc "apprivoiser" l'échange
avec lui, en l'obligeant à observer certaines règles culturelles et
en réglementant les lieux et le temps du contact. Les vivants livrent leurs offrandes aux morts, pour recevoir d'eux protection et sagesse;
mais cet échange ne peut s'instaurer qu'après la mise à distance de
ces derniers, après leur meurtre symbolique.
La civilisation moderne opère, sur le
plan humain, une rupture sans précédent du lien entre les morts et les
vivants pour accoucher du fameux individu autonome. L'événement le plus
troublant pendant la Révolution française est certainement la profanation
des tombeaux des rois et de l'aristocratie dans un souci d'"égalité
devant la mort".347 Les bolcheviks répéteront la même stratégie
symbolique dans les années 20 pour démystifier la religion en montrant
au peuple que ses saints vénérés sont en proie à la pourriture. En effet,
la révolution est dirigée non seulement contre les dominateurs vivants,
mais également contre les morts : il s'agit, au fond, d'annuler la dette
envers l'autre et d'instaurer un échange rationnel selon l'éthique du
contrat. Ironie de l'histoire, les deux entreprises de révolte contre
les morts aboutiront à des résultats semblables : à l'Ouest, le tombeau
monstrueux de Napoléon aux Invalides; à l'Est, le mausolée de Lénine
au pied du Kremlin.
Mais la désacralisation de la mort, pendant
l'époque moderne, prend aussi des formes moins spectaculaires. Le déclin des valeurs viriles et guerrières font perdre à la "belle mort"
toute raison d'être ; la mort laide et absurde devient le seul horizon
de la vie humaine. Tout ce qui touche au trépas commence à être systématiquement
refoulé dans la sphère du privé, voire frappé d'un interdit.348 Pour en
revenir à la typologie de Jankélévitch, c'est la figure ambivalente
de la mort à la deuxième personne qui devient problématique ; la culture
ne peut plus penser que les extrêmes, la mort irreprésentée du "moi"
et la mort sur-représentée du "il".349
Dans cette perspective, il nous semble
utile de rappeler l'évolution de la théorie freudienne.350 Dans Réflexions sur la guerre et la mort (un
texte de la première topique), Freud pense que l'homme ne peut pas imaginer
sa propre mort, que "chacun de nous est persuadé de son immortalité",
car "l'inconscient ne connaît pas le négatif".351 Par contre,
quand il s'agit des autres, "notre inconscient est prêt à les mettre
à mort pour rien" (comme on dit "va au diable !").352 La mort n'est que castration, privation d'une possession ; on peut la représenter
à travers la perte éventuelle d'une faculté.
La "pulsion de mort" que Freud
va opposer dès 1920 (Au-delà du principe de plaisir) à la "pulsion
de vie", marque un tournant majeur. Dans la deuxième topique, la
mort n'est plus conçue dans l'optique de la privation et de la rivalité
avec le père ; elle est à l'œuvre à l'intérieur de l'être humain lui-même.
La mort est maintenant pensée comme transcendance de tout conflit ici-bas,
pourtant cette transcendance s'avère fondée dans l'immanence même, elle
est "transcendance immanente" (Heidegger). Nous pouvons donc
identifier, dans la théorie freudienne, les deux extrêmes : la mort objectivée dans la représentation d'une perte, et la mort du "moi",
irreprésentable et impensable. Par contre, la mort donnée et reçue du
"tu", avec toute la complexité intersubjective qu'elle implique,
semble absente de la théorie.
La mort et le progrès
La réconciliation de la perte absolue
avec le projet d'accumulation illimitée pose un problème sérieux à la
pensée progressiste. Dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès
de l'esprit humain (achevé en 1893), Condorcet divise la civilisation
en dix périodes, dont la dernière inaugure la perfectibilité indéfinie
de l'homme. Campanella avait déjà écrit que les solariens seraient exempts
de "goutte, de rhumatisme, de catarrhes, de sciatique, de coliques, d'hydropsie, de flatuosité". Quant à Condorcet, il est persuadé
que "le Progrès dans la médecine conservatrice, l'usage des aliments
et des logements plus sains", ainsi que l'abolition des deux causes
principales de la dégradation, "la misère et la trop grande richesse",
vont faire disparaître toutes les maladies transmissibles ou contagieuses.
"On ne peut pas le prouver pour toutes les maladies mais il est
très vraisemblable qu'il sera pareil avec eux". Ainsi, pas à pas,
l'auteur est amené à faire face au problème fondamental.
“Serait-il absurde, maintenant, de supposer
que le perfectionnement de l'espèce humain doit être regardé comme susceptible
d'un progrès indéfini, qu'il doit arriver un temps  où la mort
ne serait plus que l'effet, ou des accidents extraordinaires, ou de
la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu'enfin
la durée de l'intervalle moyen entre la naissance et cette destruction
n'a elle-même aucun terme assignable? Sans doute - conclue Condorcet,
- l'homme ne deviendra pas immortel ; mais la distance entre  le
moment où il commence à vivre et l'époque commune où, naturellement,
sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d'être, ne peut-elle
accroître sans cesse ?”353
En d'autres termes, la solution du problème
de la mort est dans sa remise à l'infini, dans son expulsion hors du
domaine culturel.
Notons également que l'inégalité est
perçue comme la cause principale de la mort comme de tous les autres
maux; on peut remédier aux différences de richesse, d'héritage et d'instruction
entre les peuples et entre les personnes,354 on peut donc remédier au trépas. Par conséquent
la mort n'est plus perçue comme une fatalité, elle cesse d'être la dimension fondamentale de la condition humaine. Nous avons déjà abordé la question
du statut ambigu des différences érotiques dans l'imaginaire moderne.
Quel pourrait être le lien symbolique entre la disparition des différences
et la dissolution de l'altérité radicale de la mort dans un ajournement
infini ? Chez Condorcet, tout se passe comme si la mort perdait son attrait érotique; dans l'utopie, elle n'est plus offerte à l'autre (car
il n'y a plus de guerres, plus de souffrances) ; par conséquent, elle
ne peut plus avoir de sens humain. Il ne reste que deux possibilités
de mort : mourir par erreur, ou mourir par usure. Évidemment, dans le
monde de l'immanence, toute erreur peut, en principe, être rectifiée
par la raison ; quant à l'usure qui horrifiait le Grec ancien, elle
est perçue par le progressiste comme le résultat logique de la bonne gestion des énergies vitales. Le bouleversement des perspectives est
radical : ce n'est plus la mort (c'est-à-dire, la trace idéale qui lie
le "moi" à l'autre) mais la vie qui est le fondement de l'univers
du Progrès ; au lieu de donner un sens à la mort, l'homme s'emploie
à chercher des moyens pour prolonger à l'infini la vie ; le travail
de la mémoire est remplacé par celui du refoulement.355 Dans le moment infiniment repoussé de la "difficulté
d'être", la vie est entièrement consommée (pour revenir à la métaphore
utilisée plus haut, la vie devient un réservoir, un stock de bonheur
limité). La mort d'un tout, d'une volonté, fait place à l'épuisement
progressif du corps conçu comme instrument de la vie.
L'absurdité du projet a été ressentie
avant la lettre par Jonathan Swift, le critique le plus amer des Lumières.
Dans l'un de ses voyages, Gulliver accoste sur l'île de Luggnagg, où
l'immortalité existe, au moins pour quelques élus du hasard. Mais contrairement
à ce que Gulliver aurait pu imaginer, la vie éternelle s'avère être
une sorte de malédiction, car c'est uniquement la vie et non pas la
jeunesse que les immortels préservent.
Prenons au sérieux cette littéralisation
parodique du rêve le plus ancien de l'humanité. La vie des immortels
est devenue réellement une fin en soi, comme le souhaite l'humanisme
moderne; elle n'est pas donnée ou reçue, ne laisse pas de trace, n'a
pas de mémoire; la meilleure métaphore de cette existence biologique
entêtée est le vieillard. Pour souligner la démission de la volonté
au profit du corps, Swift nous informe que la société condamne les Struldbruggs
immortels à la "mort civile" après l'âge où les femmes et
les hommes normaux sont censés mourir ; la vie-pour-la-vie se referme
sur elle-même, elle n'échange plus avec le monde extérieur, elle hante
le monde, sans cheveux, sans dents, égoïste, affreuse, d'"l'allure
spectrale".356
Comment consommer la vie jusqu'au bout ?
Charles Fourier pousse plus loin encore
cette éthique du bon épuisement du réservoir vital. La fantasmagorie
que l'on rencontre dans ses textes comporte, elle aussi, un certain
aspect cosmique ; cependant, en la comparant à la vision de Fiodorov
et des cosmistes russes, nous constatons qu'elle prend le chemin inverse
: au lieu de chercher à exalter l'éthique du don et la fusion avec l'autre,
Fourier opte pour le principe de la jouissance qui mène nécessairement
à la consommation totale du "moi". La pensée de Fourier fait
en quelque sorte pendant à celle de Fiodorov, présentée plus haut dans
le cadre de notre typologie des métamorphoses de l'échange avec l'autre.
Il ne faut pas demander moins, il faut
demander plus,357
affirme Fourier. Mais le "principe de plaisir" est conflictuel
en soi. Ce n'est pas la réalité qui pose des problèmes, car elle peut
s'améliorer ; c'est le désir qui se contredit en permanence, car il
est composé de douze passions irréductibles, dont la passion dite "papillonne",
qui exige une alternance permanente (on pourrait dire la passion de
la différence). Fourier comprend qu'on ne peut penser la satisfaction
de l'ensemble des passions qu'en postulant une évolution indéfinie et
vertigineuse du genre humain, qui quitte le domaine du social et même
du monde intelligible, pour aboutir à la métempsychose, impliquant
“les résurrections et transmigrations
progressives qui nous sont garanties
et auxquelles nous devions croire
aussi fermement qu'aux vérités mathématiques.”358
Il n'y a qu'un moyen de satisfaire toutes
les passions à la fois : c'est de renaître périodiquement.359 Et comme,
dans ce système, c'est le désir qui crée le réel, Fourier brosse un
tableau fascinant de la métempsychose. Nous apprenons que chaque âme
dispose de 810 vies intra-mondaines et d'un même nombre de vies extra-mondaines
et, comme la durée moyenne de la vie sera double en Harmonie, ainsi
que dans l'au-delà (?), cela nous fait 71 000 ans à passer dans les deux mondes.360
Cette extériorisation de l'essence humaine
fondée sur l'ontologie du plaisir rappelle Sade. Dans les "règlements"
des Cent vingts jours, le narrateur suit une démarche presque fouriériste
: souhaitant "échauffer" son lecteur, il propose un choix
de six cents plats divers, c'est-à-dire six cents passions. Car
“si nous n'avions pas tout dit, tout
analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te
convient ? C'est à toi à le prendre et à le laisser ; et petit à petit
tout aura trouvé sa place”.361
D'ailleurs, Fourier lui-même jugeait
fort bien l'œuvre de Sade, en lui reprochant d'"engorger"
la "composite" et la "papillonne". Cependant, Sade
se contente de demeurer dans l'en deçà, ses personnages sont figés dans
un seul rôle (celui de la victime ou du bourreau), alors que le "papillonnage"
reste le privilège exclusif du lecteur.
Permettons-nous encore un parallèle.
Le déploiement du désir construit à partir de la métaphore musicale
rappelle le système philosophique de Schopenhauer, le contemporain de
Fourier. Dans son système, la "volonté" semble aussi inconsciente
que les douze passions, comme ces dernières, elle est non-identité.
Pourtant, cette essence de la vie est une source de "pessimisme"
pour l'Allemand, alors que pour le Français elle implique un optimisme
sans limites; alors que le premier perçoit la mort comme l'absurde suprême
de l'existence, elle représente, pour second, l'orgasme final de l'humanité.
La juxtaposition des deux visions devient plus évidente encore dans
leur rapport aux croyances orientales dans la réincarnation. Il s'agit,
au fond, de la question de la dette : le remboursement du karma, dans
la religion hindo-bouddhiste, exige que l'homme remplisse toutes les
"tâches", tous les rôles sur la roue de l'incarnation, pour avoir le droit de se dissoudre dans l'esprit originaire du Brahmane.
Ce qui attire Schopenhauer dans la vision karmique, c'est la possibilité
de mettre fin aux souffrances par la dissolution du "moi"
désirant ; Fourier, lui, est fasciné par les incarnations elles-mêmes
qui, dans son système, ne sont pas perçues comme une punition pour des
dettes antérieures, mais comme la source principale de jouissance.
Nous l'avons dit, la logique du "monde
amoureux" exige que l'âme change de corps et de rôles, car c'est
le seul moyen de satisfaire toutes ses passions. Le monde lui-même est
constamment amélioré : pour en profiter, il faudrait y vivre. En Harmonie
l'âme
“d'un Roi, d'un César sera beaucoup plus
heureuse en renaissant dans le corps du moindre des humains.”362
La possibilité - théorique, morale, humaine
- de changer le monde entier en fonction du désir rend l'entreprise
de la négativité inutile; il n'y a aucune raison de se priver du bonheur,
de le sacrifier à autrui, car c'est maintenant la Raison qui a pris
en charge le lien social. En Harmonie, l'ascète de Schopenhauer n'est
plus qu'un malheureux aveugle, privé d'une des "passions".
Aucun point de vue privilégié n'est plus légitime, sauf celui du système,
tel que le conçoit l'utopiste. Dans le délire du "monde amoureux"
il n'y a pas d'autre point de repère que le misanthrope Charles Fourier lui-même, que sa concierge va trouver mort à genoux près de son lit,
en prière, entre ses fleurs et ses chats.
Si le désir ne rencontre plus de limite
externe, la mort n'est qu'un moyen d'"alterner entre les délices
de l'une et de l'autre vie"363 : elle nous donne la chance de renaître sur
terre "avec le corps d'un Alcibiade ou d'une Aspasie", "Antinoüs
ou Phryné". Toujours est-il qu'être mort est un plaisir à part
entière, car les "ultra-mondains", munis des "corps aromaux", jouissent d'un bonheur inconnu qui consiste à "exister à chaque
instant", "à se mouvoir sans forcer les jambes", à traverser
toutes sortes d'obstacles à une vitesse vertigineuse, etc.364 On a presque
l'impression de lire une brochure publicitaire quand Fourier nous informe
des différents types d'immortalité : la simple (renaître dans un nouveau
corps), la composée (comprenant la mémoire des vies précédentes, la sagesse,
le savoir ; soit l'immortalité-accumulation), la bi-composée (comprenant
le rapport des âmes à la grande âme planétaire, à l'éternité, soit l'immortalité
totale).365
Être mort est pourtant un "malheur
relatif" parce que les trans-mondains, comme dans toutes les mythologies,
ont un savoir supérieur : ils "voient notre globe en état d'organiser
l'Harmonie" et sont donc déchirés entre la réalité et le bonheur
promis par le futur.366 On pourrait dire que le "malheur relatif"
est une fonction de la distance entre le désir et son objet, à laquelle
les âmes des morts sont plus sensibles. En ce sens, le royaume de l'Harmonie
est établi non pas seulement au profit des vivants, mais aussi des défunts
: une fois l'utopie réalisée, les trans-mondains n'auront plus peur de renaître : mourir sera comme "se coucher suivi du sommeil".367
Soulignons que c'est précisément la réalisation
du rêve qui amène le déclin graduel de l'humanité. Nous, âmes individuelles,
partageons pendant l'éternité le sort du "grand corps, nommé la
Planète, qui est un androgyne"; nous faisons partie de la grande
âme planétaire (c'est en cela que consiste notre immortalité "bi-composée").
"A l'époque du décès de la Planète, sa grande âme et par suite
les nôtres inhérentes à la grande, passeront sur un autre globe neuf,
sur une comète qui sera implantée, concentrée et trempée." Ainsi,
l'âme planétaire se sépare du globe défunt et rejoint une jeune comète
(= un jeune corps); la carrière de la comète représente un huitième
de la carrière planétaire. Lorsque la comète est mûre et suffisamment
raffinée, l'âme s'implante à nouveau et recommence "une carrière
d'Harmonie sidérale". La grande âme passe de planète en planète,
les petites âmes s'amalgament à elle - une fusion qui donnera lieu au
décès corporel de la planète, "à l'époque nommée vulgairement fin
du monde".368
Le désir n'a plus d'autre limite que
sa propre agitation, son impatience, sa non-identité, son "papillonnage".
En rejetant toutes les contraintes du "principe de la réalité",
il déborde les limites étroites de l'individu, se généralise (car si
tout le monde a accès aux mêmes plaisirs, la notion d'individu perd
son sens), et commence à papillonner de monde en monde. La notion même
de désir perd alors son sens, car il n'y a plus rien à désirer, tout
est accompli et éprouvé. En ce sens, Fourier conçoit pour la première
fois dans l'histoire de l'Occident une vision de la mort absolue de
l'humanité. Après la mort-souffrance du chrétien, il y a lieu d'imaginer
une résurrection, car le désir de vie est sacrifié et "investi"
dans la banque idéale de l'au-delà. Après la mort corporelle du matérialiste,
il y a recombinaison des atomes, car le désir de vivre est inhérent
à la nature dont nous ne sommes que des fonctions temporaires. Dans
tous les systèmes philoso-phiques ou religieux un reste, idéal ou matériel,
perpétue l'existence. La vie est condamnée dans le seul cas où le désir
devient le fondement unique de la vie et où la légitimité de toute contrainte
externe de la réalité est niée. Après la satisfaction du désir il n'y
a vraiment plus rien.
Nous pouvons formuler cela de la manière
suivante. Le désir du même a pour limite le désir de l'autre : une partie
de notre désir lui est sacrifié, soit dans un acte conscient, soit dans
la logique de la vie commune. Ce reste de notre désir investi dans l'autre
n'est pas seulement le fondement du lien interhumain : il assure la
survie de ce même désir, car c'est à travers la dette de l'autre que
nous arrivons à durer dans le temps. Le projet de l'affranchissement
total du désir par rapport à sa limite qui est le désir de l'autre fait
en sorte que le "moi" n'a plus de raison de durer dans le
temps, il s'anéantit dans la satisfaction sérielle de l'ensemble de
ses désirs.369
Reprenons le parallèle avec le projet
de résurrection immanente de Fiodorov. En sacrifiant entièrement le
désir à l'autre (aux "pères défunts"), ce dernier aboutit
à la vision de la préservation indéfinie du désir, c'est-à-dire de la
vie, et de l'abolition de la mort. Fourier, qui aspire à la réalisation
totale du désir du même, ne peut qu'arriver à l'idée de la fin du monde
absolue.
L'interdiction du mal
Dans notre analyse, nous avons, à plusieurs
reprises, indiqué que la modernité se caractérise par une tendance au refoulement de la mort. Tout se passe comme si cette dimension fondamentale
de la vie humaine se trouvait expulsée des rapports de l'échange, et
n'assurait plus le lien érotique entre les hommes. Une des critiques
les plus amères de cette métamorphose culturelle est faite par Samuel
Butler dans sa contre-utopie, Erewhon370 (1872).
A travers le regard du voyageur/narrateur,
le lecteur apprend que dans le pays de Erewhon, être malade est considéré comme un acte immoral, voire criminel : on peut se voir condamné à une
peine considérable pour un simple rhume.371 L'essence humaine est extériorisée ; dans son
qui pro quo ingénieux, Butler remplace ce qui est de l'ordre du caractère par l'aspect physique (les Erewhoniens vont apprécier le narrateur pour
son apparence qu'ils appellent son "bon caractère"), alors
que le mal est banni de la ville et projeté sur les statues de la montagne,
difformes, malades.372
Erewhon est l'utopie de la santé et de
la beauté, où l'hygiène sociale est imposée par l'appareil de l'État.
En d'autres termes, le rapport éthique intersubjectif est aliéné par
un système de répression ; la question du beau et du bien est réduite
à une procédure juridique. Toute défaillance physique est sévèrement
punie, alors que celui qui vole, incendie, etc., est traité comme malade
et soigné à l'hôpital.373 Dans cette
utopie du "dehors", on punit l'individu pour les faits, non
pas pour les intentions ; on sanctionne le malheur, on soigne le crime
:
“la mauvaise chance, la perte d'argent
ou d'un ami cher n'est pas moins gravement sanctionnée que la défaillance physique.
[…Car] le bonheur est le seul objet de
vénération humaine.”"374
Nous ne saurions donner une meilleure
définition de la modernité qui délégitime la souffrance, pour tenter
de fonder la société sur le seul souci du bonheur individuel. Le jeu
narratif consiste à imaginer l'interaction des différentes institutions
veillant à ce même bonheur. Ayant par exemple subi une perte douloureuse,
vous êtes coupables et allez en prison, mais comme la société d'assurance
vous a payé une indemnité (c'est-à-dire que vous avez eu de la chance),
on vous accorde une circonstance atténuante. En fait, les juges d'Erewhon
sont de vrais nietzschéens : ils n'entrent pas dans des "questions
métaphysiques" concernant les origines de ceci ou de cela, et ne
se demandent pas si les parents du prisonnier étaient malades et ainsi
de suite ; un serpent est tué parce qu'il est serpent, non pas parce
qu'il a de mauvaises intentions : la faute est entièrement la sienne.375
Pour ce qui est de la mort elle-même,
les Erewhoniens la jugent comme un moindre crime que la maladie, car
en mourant, l'homme ne peut plus être puni. La mort n'existe pratiquement
pas ; on "considère la plus grande partie des morts comme n'ayant
jamais été nés".376 Le problème ne se poserait même plus si on connaissait
le moment précis de sa mort.377 Il n'y a pas de cimetières, on incinère les
cadavres pour les faire disparaître. A l'occasion d'un décès, on envoie
à la famille en deuil des larmes artificielles qui correspondent en
nombre au degré d'intimité378 : en d'autres termes, même le deuil est transformé
en échange contractuel, on peut le calculer à l'avance, on n'est jamais
en proie à l'émotion.
À Erewhon, la mémoire est l'objet d'une
gestion sociale, par conséquent le travail du deuil n'est plus nécessaire et l'échange avec les morts est pris en charge par la rationalité sociale.
Prenons l'exemple des monuments mortuaires. Dans toutes les traditions,
ces derniers étaient érigés après la mort de la personne et donc par
les autres. En Erewhon, les statues-monuments sont construites par les
intéressés eux-mêmes de leur vivant ; le but principal est de louer
les vertus de leur modèle, c'est-à-dire sa santé et sa beauté; celui
qui n'est pas assez "vertueux" demande à un ami de poser à sa place devant l'artiste.
Moins d'un siècle plus tard, Orwell développera
ce même thème de la gestion étatique de la mémoire dans l'anti-utopie, 1984 (1948). Le passé de l'Océanie est carrément réécrit jour après
jour suivant les exigences du moment politique ; tous les documents
anciens, y compris les journaux, sont réédités jour après jour. Les
hommes disparaissent, ils sont "évaporés", et leurs traces
dans la mémoire font l'objet d'une production industrielle.379 Cependant,
chez Butler, la simulation de la trace-mémoire a encore le goût d'un
naturalisme à la madame Tussaud. En Erewhon, il faut périodiquement
détruire toutes les statues mortuaires : selon la loi, aucune ne peut
être gardée plus de 50 ans. A un moment donné, les sculpteurs furent
payés pour ne pas faire de sculptures ; enfin, on a atteint le stade
où, au lieu de construire et de détruire ensuite, on met sur la place
publique une simple inscription :
“Ici, il aurait dû y avoir une statue
représentant …”380.
Le niveau de dématérialisation maximale
est atteint : la réalité de la mort est définitivement refoulée, il n'y
a plus que des signes qui circulent dans l'espace social. Rappelons
à ce sujet que l'époque moderne est également celle de l'appropriation
de la mort par la nation : le culte des "grands hommes" d'un
Auguste Comte en est l'illustration sur le plan des idées. L'espace
public laïque s'empare de la mémoire collective pour instaurer un nouvel
ordre social rationnel, fondé non plus sur la transcendance du rapport
à l'autre absolu, mais sur celle de l'immanence idéologique. La satire
de Butler est un des premiers avertissements des dangers d'une telle
soumission de la mort à la raison politique.
Dans La volonté de savoir, Foucault analysera
cette démission de la mort comme fondement de l'ordre social. Alors
que l'aristocratie s'affirmait à travers le sang, la bourgeoisie va
rendre l'individu responsable de son corps, de sa sexualité, de son
bien-être futur. L'aristocratie valorisait l'ancienneté des ascendances
; la bourgeoisie va miser sur la descendance, liée à la santé de son
propre organisme.
“Il s'agissait d'un autre projet : celui
d'une expansion indéfinie de la force, de la vigueur, de la santé, de
la vie (…)
   Le droit de mort tendra
dès lors à se déplacer ou au moins à prendre appui sur un pouvoir qui
gère la vie.”381
Butler semble avoir anticipé les conséquences
de cette victoire de la vie sur la mort. Dans le monde qu'il décrit,
il n'y a plus d'altérité; le référent ultime de l'autre - qui est son
absence/présence dans la mémoire - se transforme en simulacre. Comment
s'effectue le lien social dans un pays tel qu'Erewhon, si l'échange
humain le plus profond a perdu son sens pour devenir pure convention
? Le roman nous l'indique : par le calcul égoïste et par la violence
étatique, les deux tendances extrêmes entre lesquels a hésité notre
siècle.
La mort absurde
Deux auteurs sont particulièrement obsédés
par la "vraie mort", celle que l'individu, affranchi par rapport
à l'autre, vit seul dans l'angoisse et dans l'horreur : Zola et Tolstoï.
La mort d'Olivier Bécaille est particulièrement
intéressante de ce point de vue. Zola commence le récit avec la mort
du narrateur. Depuis son tout jeune âge, il avait eu peur de mourir.
Cette "idée fixe" qui le tourmente nous rappelle les angoisses
de Lazare dans La joie de vivre. Même dans les moments les plus heureux
passés avec sa femme Marguerite, le supplice secret le poursuit.
“La mort s'est dressée entre moi et tout
ce que j'ai aimé (…) Cette attente d'une séparation fatale gâtait mes
joies, détruisait mes espoirs (…) à quoi bon le bonheur d'être ensemble,
puisqu'il devrait aboutir à un déchirement si cruel ?”382
Le pire, c'est la honte secrète dans
laquelle il doit vivre sa souffrance, car il n'ose dire son mal à personne.
Souvent les époux, couchés côte à côte, frissonnent du même frisson
dans le noir ; ni l'un, ni l'autre ne parle, car on ne parle pas de la mort, pas plus qu'on ne prononce certains mots obscènes ; on la cache
comme on cache son sexe. (D'ailleurs, cet aspect honteux de la mort
est également présent dans La joie de vivre.) Comme nous l'avons déjà
noté, la mort est bannie de l'échange humain ; transformée en affaire
privée, elle ne concerne plus personne sauf l'"intéressé".383
Petit à petit, Olivier Bécaille se rend
compte qu'il n'est tombé que dans un état de "léthargie" et
qu'on va l'enterrer vivant. Comme cette perspective lui semble encore
plus effrayante que la mort, il perd conscience ("ce fut comme
un évanouissement dans la mort elle même"). La véritable angoisse
de la mort évoque, outre la séparation absolue des autres, un sentiment
d'impuissance insoutenable. Notons que dans la version première que
publie Le Voltaire, l'épouse est carrément violée sous le regard de
son mari immobilisé par la léthargie.
Olivier Bécaille est enterré vivant;  
il s'agit d'un fantasme qui préoccupait le siècle et que l'on retrouve
également chez Hugo, Poe, Gogol. Une fois parvenu à sortir du tombeau,
il n'est plus reconnu par ses proches : dans un certain sens, il est
banni de la vie. Cette expérience extraordinaire change complètement
son existence : il est transformé en une sorte de mort-vivant. ("J'étais
un brave homme d'être mort, je ne ferais certainement pas la bêtise
cruelle de ressusciter.") En effet, il ne peut même plus être jaloux.
Depuis
“je suis un homme médiocre, qui a travaillé
et mangé comme tout le monde. La mort ne m'effraie plus ; mais elle semble ne pas vouloir de moi. A présent, que je n'ai aucune raison de
vivre, et je crains qu'elle ne m'oublie.”384
Soulignons quelques moments qui touchent
à notre thème. Zola nous raconte l'histoire de la coupure
entre le mort et les vivants. Les expériences du "moi" et
des autres n'ont plus aucun dénominateur commun : d'un côté, l'angoisse insup-portable, de l'autre, les considérations pratiques de la vie quotidienne.
Le gisant est simplement oublié, comme s'il n'avait jamais existé (nous
sommes, en quelque sorte, en Erewhon). Dans cette optique, le trépas
ne semble plus être un phénomène intersubjectif, l'échange entre la
vie et la mort est suspendu; aucune expérience cathartique ne permet
de faire le lien entre l'en deçà et l'au-delà.
Le sauvetage miraculeux d'Olivier Bécaille
ajoute un trait essentiel à l'histoire. Ayant survécu par pur hasard
à la mort-ségrégation, il va intérioriser la coupure avec les autres
et suspendre tout échange essentiel avec eux. C'est bien pour cela qu'il
n'a plus peur de la mort : le pire est arrivé, la séparation a eu lieu.
Il est devenu adulte ou, si l'on veut, moderne.
L'horreur de la mort laide et incommunicable
est également un des grands thèmes de Léon Tolstoï.385  La démarche principale de l'auteur consiste
à simplifier la mort, à la dépouiller de toute sophistication culturelle.
Kholstomer, histoire d'un cheval par exemple, raconte la vie et la mort
d'un cheval dont la charogne retourne à la terre nourricière, comme
le fait la feuille morte de Marc Aurèle. Dans Trois morts, la mort d'une
femme bourgeoise est opposée à celles d'un paysan et d'un arbre, la
dernière étant présentée comme une sorte de degré zéro du trépas, qui
suggère une foi panthéiste dans la perpétuité de la nature.
Parallèlement, l'auteur s'en prend à
toute tentative culturelle de falsifier cet événement simple et naturel.
La démystification de la mort est le thème de la nouvelle La mort d'Ivan
Ilitch (1859), sur laquelle nous nous arrêterons.386 Comme l'a remarqué Philippe Ariès, ce récit
de Tolstoï marque le début d'un processus de médicalisation de la mort.387 Dès les
premiers signes de la maladie, le héros, homme banal et inintéressant,
s'accroche au médecin qui est supposé nommer et maîtriser le mal. Dans
ce sens, Ivan Ilitch ne va pas mourir devant Dieu, mais sous le regard
de la science médicale. Cependant, ce regard perçoit l'homme d'une façon
nouvelle : il n'est plus un être unique et irremplaçable, il est devenu
un ensemble d'organes que l'on examine un à un ; sa souffrance relève
"d'un débat entre le rein flottant et l'appendice".
L'indifférence de l'objectivisme médical
à l'égard de son destin personnel semble être partagée par ses proches
: ils font comme si de rien n'était pour l'épargner (sa femme le traite
"comme un enfant"), ils sont gênés par la mort sale et dégoûtante
qui approche. Pire encore : ayant découvert par hasard la cruelle vérité,
Ivan Ilitch lui-même devient complice du mensonge. Il a fini par intérioriser
le regard médical : "C'est la mort, et moi je pense à l'appendice !"
- se rend-il compte, horrifié. L'isolement dans lequel le plonge ce
mur de mensonge "rabaisse l'acte formidable et solennel de sa mort".
Car ce qui dégrade l'homme, ce n'est pas la douleur bestiale, mais le
fait qu'elle soit éliminée de l'échange interhumain, qu'elle soit absurde.
Michel Foucault avait cherché l'origine
du discours médical scientifique dans le travail sur le cadavre.388  
En effet, c'est en tant que cadavre ambulant (un autre titre de Tolstoï)
qu'Ivan Ilitch s'observe dès le début de sa maladie : il se considère
comme une sorte de nature sub-humaine, comme un dépôt qui reste exclu
de la circulation cosmique de la vie et de la mort dans l'Univers. "L'acte
formidable et solennel de sa mort" est rabaissé à une décomposition
graduelle d'organes, la mort unique qui couronne la vie de l'homme est
devenue une honte. Nous pouvons dire que le silence des proches exprime
leur incapacité d'assumer la mort de l'autre, de le mettre à mort symboliquement
pour le laisser partir comme on le faisait dans les rites traditionnels;
c'est pourquoi le moribond lui-même n'arrive plus à l'accepter : il intériorise leur horreur et leur angoisse. Le clivage entre la réalité
de la mort et le mensonge social s'accroît : Ivan Ilitch se met à hurler,
mais ses proches continuent à faire comme si rien n'échappait à leur
emprise.
Comme Zola, Tolstoï peint une modernité
qui a banni la mort de l'échange humain. L'homme ne participe plus au
cycle merveilleux de la circulation cosmique ; ayant refusé de retourner
sereinement à la nature, comme le paysan, comme le cheval, comme l'arbre,
il est condamné à la solitude absurde.
La mort réérotisée
Le "supramoralisme" cosmiste
suit un chemin différent du panthéiste Tolstoï : au lieu de chercher
à revenir à un échange entre l'homme et la nature, il se révolte contre
la nature et réinsère la mort dans l'échange interhumain. Le trépas
retrouve son attrait érotique pour redevenir le fondement du lien social.
Revenons au dilemme éthique auquel nous
avait confrontés Fiodorov. Selon lui, la mort de l'autre, présenté comme parent et comme père, engendre, pour le "moi", une dette insupportable.
Quel est le lien mystérieux entre le malheur de l'autre et le bonheur
du "moi" ? Pourquoi le fils devrait-il se sentir coupable
de la mort de son père ? Dans la perspective nietzschéenne et freudienne,
il s'agirait d'un désir agressif refoulé ; c'est parce que le fils avait
souhaité inconsciemment la mort du père, qu'il se sent coupable au-delà
de toutes les évidences que la raison pourrait fournir en faveur de
son innocence.
Chez Fiodorov, l'argument relève directement
de l'éthique du don : la vie et la jouissance sont limitées en quantité.389 En dépit
de l'aspect pieux de cette doctrine qui se veut chrétienne, Dieu, le
donateur suprême, est exclu de la circulation sociale, son intervention
est remise à plus tard. Par conséquent, l'échange entre les générations
se trouve enfermé dans un réservoir clos et limité (qui ressemble en
quelque sorte à celui des décadents et des naturalistes occidentaux,
sauf qu'il est collectif plutôt qu'individuel) : si l'un vit, c'est
parce qu'un autre meurt, si l'un est jeune, c'est parce qu'un autre vieillit, si l'un peut satisfaire son désir sexuel, c'est parce qu'un
autre n'en a plus la capacité. En d'autres termes, cette relation n'est
pas médiatisée par un objet du désir, telle la mère dans le triangle
œdipien : la vie du fils est "pompée" directement dans la vie
du père ("les enfants se nourrissent du corps et du sang des parents").
Et c'est précisément pour cela que le projet du dépassement de la culpabilité
envers l'autre suit un chemin différent de celui proposé par Freud. Au lieu de chercher à inscrire le désir de mort de l'autre dans la culture
et d'essayer de le gérer de façon rationnelle, Fiodorov se lance dans
le projet "supramoraliste" du rachat définitif qui implique
le sacrifice inconditionnel de la sexualité au profit du travail de
recréation des pères défunts.
Comme nous l'avons suggéré au sujet de
Dostoïevski, il s'agit d'un échange qui ne fait pas de différence entre
père et mère, entre rival et objet du désir : ils représentent, avec
l'ensemble des générations précédentes, un seul pôle de l'échange (le
père n'en est que la métonymie). L'éthique du don se trouve donc poussée
à sa limite extrême : le "moi" se trouve en état de dette
envers l'ensemble des autres, il ne peut qu'effectuer un acte total
et cosmique : se sacrifier.
Dans cette perspective, la prise de conscience
a, pour Fiodorov, un tout autre sens. Au lieu d'être une forme de dépassement
de la culpabilité, elle en devient l'expression en étant le lieu du
sacrifice lui-même :
“La conscience est liée inséparablement
à la résurrection ; la résurrection était la première pensée, évoquée
par la mort.”390
La conscience-souffrance est la trace
de l'autre dans le "moi" ; elle rappelle la dette envers lui
et, par là, le maintient en vie. Être conscient est un effort qui contredit
la nature. ("Le mal consiste dans le fait que la nature est inconsciente.391"). Le mal absolu, c'est l'oubli, car la vraie mort de l'autre ne peut être
que le refoulement de notre dette envers lui. En outre, ce thème renvoie
à la pensée byzantine qui, en affirmant la priorité du bien sur le mal,
arguait que le mal non seulement disparaissait, parce qu'il était privé
de nature propre, mais qu'il ne laissait aucune trace dans la mémoire.
Le mal est néant, la mort de l'autre ne peut pas s'inscrire dans la
conscience, car toute trace dans la mémoire ressuscite cet autre en
nous rappelant notre devoir envers lui. En d'autres termes, la question
de l'échange avec autrui est posée de la façon la plus radicale : soit
nous nous engageons à respecter notre dette envers lui, soit nous l'oublions
comme s'il n'avait jamais existé.
La modernité de cette vision apparemment
"réactionnaire" car anti-individualiste, tient au choix de
situer l'échange interhumain exclusivement dans l'immanence392 et à sa
globalisation messianique, qui promet de régler la question de la culpabilité
une fois pour toutes. L'intervention de l'Autre absolu ne saurait réparer
le mal dans le monde; si on laissait tout dans les mains de Dieu, on
ne ferait que culpabiliser d'avantage l'homme. C'est pour cela que Fiodorov
prône un christianisme "actif" ou "majeur" qui,
au lieu d'attendre le Jugement dernier, se charge d'œuvrer ici et maintenant
pour la résurrection générale.
Ce travail implique la maîtrise consciente
de toutes les molécules de l'Univers et, surtout, de notre propre corps :
“Notre corps sera notre œuvre (…) Tous
les espaces et tous les mondes des cieux ne seront accessibles à l'homme
que quand il sera en état de recréer soi-même des substances les plus
originaires, des atomes, des molécules, parce que ce n'est qu'alors
qu'il sera capable de vivre dans tous les milieux, d'épouser toutes
les formes.”393
Le sacrifice de la sexualité, auquel
sont invités les fils, est donc lié au fantasme d'une auto-conception
qui échapperait aux dangers de l'érotisme, c'est-à-dire à l'emprise
de l'autre. La "régulation" du corps sexué n'est pas seulement
une façon de rembourser l'autre, mais également de s'en débarrasser
à jamais.
La maîtrise du monde par le travail et
la science que présuppose l'"action commune" est certainement
inspirée de la modernité. Cependant, il s'agit d'une modernité qui n'est
ni "aliénée", ni "désenchantée" : son avènement
est conçu comme un contre-don inédit par rapport à l'ensemble du passé,
un sacrifice eschatologique dans l'échange entre les générations.
Dostoïevski, lui aussi, rejette l'idée
d'une mort absurde, exclue de l'échange humain; dans la mesure où elle
existe dans son univers, elle est sur-érotisée et saturée de sens. En
effet, la "vraie mort", telle que la décrivent Zola ou Tolstoï,
est pratiquement absente de ses textes. Elle terrifiait l'écrivain,
comme en témoigne sa réaction, à Bâle, devant le tableau de Holbein
représentant le Christ comme un simple cadavre sans aucune promesse
de résurrection miraculeuse.394
En ce qui concerne la mort, Dostoïevski
s'inscrit dans le cosmisme fiodorovien, pour créer un monde opposé à
celui des naturalistes. Chez lui, on frôle la mort, on la défie, on
la conjure : une de ses figures préférées est celle du duel déclaré,
mais jamais mené à son terme. Les personnages parlent de la mort plus
qu'ils ne la vivent; l'échange de la mort entre le "moi" et
l'autre n'est pas suspendu, comme c'était le cas chez les naturalistes,
mais, bien au contraire, il n'est qu'échange sans réalité propre. Dans
ce monde, on échange des signes de mort et non plus la mort elle-même,
mais, à la différence de Erewhon, on y croit.395
Les trois grands meurtres de figures
parentales déjà évoqués - celui de la vieille usurière, celui du père
Karamazov et celui de Dieu - semblent réfuter notre hypothèse. Nous
pourrions les subsumer sous l'archétype du meurtre de l'autre comme
tel, de l'autre généralisé. Dans le cas du père ou de Dieu, porteurs
de la loi, cela paraît évident ; quant à la vieille usurière, il ne
faut pas oublier qu'elle est présentée comme "n'importe qui",
comme un autre pris au hasard. Dans tous les trois cas évoqués, l'échange
est étendu à des dimensions cosmiques : Raskolnikov effectue le meurtre
universel de n'importe qui pour s'imposer en tant que surhomme et libérateur
de l'humanité; le père Karamazov est tué par n'importe lequel de ses
fils; enfin, Kirilov s'en prend à la personnification de l'autre absolu,
Dieu lui-même. La structure triangulaire de l'échange (moi, l'autre
présent et l'autre absent) est donc réduite à une opposition bi-polaire
entre le "moi" et l'autre universel : l'autre-sujet et l'autre-objet
coïncident comme c'était le cas chez Fiodorov. En outre, le désir du
meurtre de "l'autre comme tel" est ambivalent : derrière lui,
nous retrouvons le désir d'auto-destruction, car en portant un coup
mortel, on le reçoit et vice versa. Le meilleur exemple de cette réversibilité
est le "possédé" Kirilov qui se tue en tuant Dieu. Le "moi"
désire le "non-moi", il le pousse vers le néant pour s'anéantir
avec lui.
La mort du père spirituel Zosima396 présente
le problème sous un autre angle : en effet, elle ressemble davantage
à la vision naturaliste de Tolstoï. Comme dans le cas de la mort d'Ivan
Ilitch, la nature et les codes culturels sont juxtaposés pour produire
une déception atroce : on s'était attendu à ce que le corps du starets
décédé échappe à la pourriture comme de nombreux saints de son rang,
selon la tradition orthodoxe. Mais peu de temps plus tard, la pièce
où est exposée la dépouille commence à s'emplir de l'odeur de la décomposition :
elle suscite un sentiment intense de honte chez ceux qui sont présents
- la même honte que les proches d'Ivan Ilitch éprouvaient face à son
agonie. La seconde mort de Zosima se manifeste de la manière la plus
dégoûtante : l'odeur ce qu'il y a de plus bas, corporel dans l'homme. Dieu n'a pas jugé le père spirituel digne de sa grâce et l'a condamné
à l'oubli ; les dettes contractées envers lui seront annulées. Notons
qu'au début, les saints frères font semblant de ne rien remarquer, ils
nient la réalité de la mort comme dans La mort d'Ivan Ilitch. Cet événement
met à l'épreuve la foi d'Aliocha, le fils spirituel de Zosima; il ira
jusqu'à déclarer, devant Rakitine, qu'il ne veut plus accepter l'univers
de Dieu.397
Sommes-nous dans l'univers naturaliste
de la "vraie mort", qui rompt l'échange entre le "moi"
et autrui ? Tout se passe comme si la Providence se retirait au moment
décisif ; elle refuse aux hommes de leur accorder le miracle qu'ils attendent
d'elle ; bien au contraire, la décomposition du starets "devance
la nature", le corps s'avère moins résistant à la pourriture.398 Rappelons
que Fiodorov, lui aussi, refusait de compter sur le miracle "inconditionnel",
et appelait l'humanité à accomplir seule ce que dans le passé on attendait
de Dieu. Une interprétation possible de cet épisode remarquable peut
être que Dostoïevski rejette l'intervention de l'autre transcendant
: pour lui, la mort doit avoir lieu dans l'immanence, pour ainsi dire,
"entre deux", et la relation ne peut pas être médiatisée par
un tiers : je meurs devant toi et tu meurs devant moi. A la mort de
l'autre, le "moi" répond en assumant la mort à son tour, en
entrant dans l'échange total avec lui ; et c'est par cette stratégie
"masochiste" qu'il arrivera à le maintenir en vie, sans avoir
recours à un autre absent. C'est Aliocha qui "répondra" à
la mort du starets en assumant la voie du don de soi.
Le rejet du tiers transcendant, du grand
absent dans l'échange entre le "moi" et l'autre généralisé,
nous renvoie une fois de plus à la parabole du Grand Inquisiteur. Dans
ce texte fondamental pour l'œuvre de Dostoïevski, la triple transcendance
du pouvoir est conçue comme "miracle, secret et autorité".
Le Christ, lui, rejette toute forme de transcendance du rapport interhumain
: vivre c'est tout échanger, tout partager, tout risquer. L'amour du
prochain est une entreprise dangereuse, qui ne connaît pas d'autre loi
que le don de soi. Il ne peut donc pas y avoir d'instance qui médiatise
le rapport entre le "moi" et l'autre : ni l'institution ecclésiastique,
ni le père, la loi ou Dieu lui-même.
Conclusion
Le don :
éthique ou esthétique ?
L'échange interhumain, dans notre perspective,
ne se réduit ni à la raison technique d'un Adorno, liée à la maîtrise
et la domination du sujet, ni à la raison communicative d'un Habermas,
impliquant un horizon de transparence absolue et de partage sans limites.
Nous avons essayé de montrer que le lien entre le "moi" et
l'autre est fondé sur une sorte d'irrationalité intersubjective, sur
une opacité primordiale de l'identité humaine qui relève de l'intériorisation
de la jouissance de l'autre. En ce sens nous avons affirmé que l'intersubjectivité
du don présuppose l'échange esthétique (on sent comme l'autre), mais
exclut la transparence éthique (on doit "oublier" les motivations
économiques possibles de l'autre). L'éthique du don cache une esthétique.
Le don est la forme la plus ancienne
d'échange entre les êtres humains. A travers lui, je m'empare de l'autre
en lui sacrifiant une partie de moi, je l'endette, je m'assure son amour.
En ce sens, l'éthique du don est essentiellement ambiguë399 : elle
ne se réduit ni à la volonté de puissance sur l'autre, ni au désir généreux
de partager. La double nature de l'acte de donner produit des frontières
entre les êtres humains, qui les unissent et les séparent à la fois
; d'une part, l'échange de dons - réels ou imaginaires, matériels ou
spirituels - instaure une continuité dans les rapports sociaux, d'autre
part, il est à l'origine de l'identité du "moi". On comprend
donc la raison pour laquelle les rapports fondamentaux dans la société
pré-moderne, les rapports entre les parents et les enfants, les dominants
et les dominés, les morts et les vivants, les dieux et les humains,
relevaient du don et de la dette. L'homme est un animal qui donne et
qui reçoit, qui se perd pour se retrouver dans l'autre.
Il convient de souligner que l'échange
dans le cadre de l'éthique du don n'est possible qu'au sein d'une communauté400; les rapports
aux étrangers sont régis par l'éthique du contrat, c'est-à-dire par
un système de règles explicites qui ont pour objectif de surmonter la
méfiance des acteurs sociaux et de rendre possible une activité pratique
sans toucher les fondements de l'identité humaine. L'échec du contrat
annonce la guerre.
C'est dans cette optique que nous comprenons
la crise de l'éthique du don dans l'époque moderne. La société industrielle
rompt les liens traditionnels et oblige l'homme à cohabiter avec des
"étrangers" sociaux qui, selon l'expression de Tocqueville,
"sortent du rien et retournent dans le rien". L'homme commence
à échanger comme on le fait avec des étrangers : soit il négocie et
marchande, soit il fait la guerre. L'éthique du don et l'éthique du
contrat changent de places : la première est ghettoïsée dans le domaine
du privé, la seconde intronisée en tant que norme universelle. Sur le
plan de l'imaginaire, ce processus est vécu comme décadence et avènement
des égoïsmes : biologique, économique, esthétique…
Le but érotique immédiat des relations
entre les êtres humains est déplacé, l'autre commence à être conçu comme
un moyen; l'échange avec lui ne peut que suivre la loi d'une téléologie
pragmatique. Au lieu de le séduire, de le fasciner, de le combattre
ou de l'endetter, le "moi" se contente de convoiter la chose
produite par son travail.
Il semblerait que le motif de la reconnaissance
par l'autre (Hegel) et celui de la jouissance de la peine d'autrui (Nietzsche)
soient contradictoires. Pourtant, la contradiction nous semble productive.
La reconnaissance mutuelle des maîtres, acquise à travers la lutte à
mort, implique un rapport intersubjectif ; l'autre est constitué comme
alter ego, digne de jouir de ma mort dans le combat (nous pourrions
élargir cela en ajoutant : digne de mon don, de mon sacrifice). Jouir
du dommage subi par l'autre sans chercher à être reconnu par lui et
donc sans la dimension intersubjective : voilà l'origine la "crise"
moderne, ou, si l'on veut, de la décadence. Nietzsche401 (qui en ce sens peut être considéré comme décadent)
est fasciné par la jouissance qu'apporte l'acte de faire souffrir l'inférieur,
le subordonné, l'impuissant; tout se passe comme si le maître pervers
n'osait plus d'affronter son pair. Les deux relations distinctes - maître/maître
et maître/esclave - se sont effondrées en une seule, celle entre le
"moi" et l'autre-moyen qui ne présente plus d'intérêt en tant
qu'être humain. Cependant "je" reste un autre", c'est-à-dire
l'altérité est le fondement du "moi" social.
“Le désir de l'homme trouve son sens
dans le désir de l'autre, non pas tant parce que l'autre détient les
clefs de l'objet désiré, mais parce que son premier objet est d'être
reconnu par l'autre.”402
Comment réconcilier l'altérité du "moi"
avec sa souveraineté ? Comment sauvegarder les identités après avoir
détrôné l'autre qui en était le pilier ? Nombre de penseurs modernes
postulent une rupture dans le temps vécu : le "moi" pris dans
l'échange avec l'autre se serait libéré ou devrait se libérer pour accéder
à l'autonomie sociale (Marx, Weber), éthique (Nietzsche), ou psychologique
(Freud).
La substitution du rapport vivant à un
rapport aliéné par la chose introduit le calcul dans les échanges ;
une fois privé de sa dimension érotique le pouvoir de l'homme sur l'homme
se trouve délégitimé. Mu par le souci de garder, de préserver, l'imaginaire
de modernité produit diverses figures de non-réciprocité et d'accumulation
: celle du savoir chez Hegel, celle du capital chez Marx, celle des
moyens chez Simmel, celle de la culpabilité chez Freud et, enfin, celle
de la vie chez Fiodorov. Il s'agit de soustraire à la circulation sociale
un certain stock non-échangé qui devient le pilier principal de l'identité;
ce stock existait dans toutes les sociétés précédentes; la modernité
sera la première à le voir croître de plus en plus vite, et tentera
d'en penser les conséquences eschatologiques.
Cependant, les rapports contractuels
relèvent, eux aussi, d'une éthique qui postule que l'homme est avant
et indépendamment d'autrui, et qu'il ne lui doit donc pas d'obéissance
("l'homme naît libre"). L'échange immédiat avec l'autre (impliquant
le devoir, l'honneur, la reconnaissance, etc.) cesse d'être le fondement
de l'identité humaine : soumis à l'impératif de l'utile, cet échange
commence à devenir l'objet d'un faire, d'une gestion rationnelle. C'est
ainsi que nous comprenons la double attitude de l'époque envers elle-même
: d'un côté, elle déplore la décadence de l'espèce humaine en anticipant
sa fin imminente, de l'autre, elle célèbre les libérations des classes,
des peuples, des sexes et des générations, exaltée par les progrès multiples
de l'humanité.
Le mal comme fin (Bataille)
L'éthique du don pose une question capitale
: comment fait-il que l'être humain puisse s'attacher à la perte, à
la dépense, à la destruction ? Pourquoi au cœur du bien retrouve-t-on
le mal ?
Pour expliquer le phénomène mystérieux
qu'est la jouissance de la perte, Georges Bataille propose des interprétations d'ordres différents. Dans une perspective philosophique, dépenser leurs
biens, leur force vitale, voire leur vie, c'est, pour des êtres "discontinus",
une façon de retrouver leur "continuité".
“La séparation des êtres est limitée
à l'ordre réel. C'est seulement si j'en reste à l'ordre des choses que
la séparation est réelle. Elle est en effet réelle, mais ce qui est
réel est extérieur … Tous les hommes, intimement, ne sont qu'un.403
La loi de la dépense envisage des mouvements
de la vie que rien d'objectif ne mesure.”404
C'est par cet aspect totalisant que l'acte
généreux de (se) donner se rapproche des trois grands "luxes"
de la nature : la manducation, la mort et la reproduction sexuée.405 Des phéno-mènes
tels que la dépense, le sacrifice, le potlatch peuvent être considérés
comme une transcription, dans le domaine social, du mode d'existence
de la nature elle-même, car être, c'est dépenser : le Soleil, origine
de notre monde, ne fait que donner sans recevoir. En effet, dans ce
type d'arguments Bataille suit Nietzsche qui, dans son mépris de la
vie "réactive", avait fondé l'être sur l'activité courageuse
et périlleuse du sujet.
“Être par la dépense, cela veut dire
être souverain. La souveraineté révèle, sur le plan social, la vérité
de l'existence : elle vit dans l'instant, alors que la servitude "emploie
le temps présent au profit de l'avenir". Dans ce sens, la vie souveraine
se situe "au-delà de l'utile" ; sa fin n'est pas l'activité
de production des richesses, mais, au contraire, leur destruction.
Ce qui distingue la souveraineté est
la consommation des richesses, en opposition au travail, à la servitude,
qui produisent des richesses sans les consommer.”406
Détruire les valeurs : voilà  le
fondement de la subjectivité humaine. Il n'y a que le geste souverain
de dépense qui permet à l'homme de demeurer immédiatement dans les finalités
de la vie. L'époque bourgeoise, ainsi que sa pseudo-alternative, celle
du communisme soviétique, mêlent la subjectivité aux choses; elles ne
peuvent être qu'une parodie de la souveraineté, car l'accumu-lation
n'est pas conciliable avec la jouissance de l'instant, d'où procède
la "présence à lui-même du sujet".407
Le troisième type de raisons expliquant
l'amour de la dépense concerne le regard de l'autre. La dépense fascine,
elle noue le lien social. Les deux notions par lesquelles Bataille présente
cette fascination sont la gloire et l'érotisme. Quant à la première,
le geste de dépense est "glorieux" d'une façon bien particulière
: ce n'est pas pour l'autre qu'on le fait, mais pour nous-mêmes. A la
différence du maître hégélien, le sujet souverain qui frôle la mort
ne sera pas reconnu par l'autre, mais par lui-même; la gloire bataillenne
est donc une expérience solitaire face au néant, aux limites de la raison et de l'être.
L'érotisme, quant à lui, exprime le lien
profond entre la sexualité et la mort. Pour Bataille, ce lien tient
à la nature même de ces deux types d'expériences, aussi différentes
qu'elles puissent nous paraître : en étant la limite de la raison et de l'utile, elles sont des fins de la vie au double sens du mot. A travers
la reproduction sexuelle et la mort - et surtout la mort violente, la
mort donnée et reçue - les êtres vivants s'offrent le luxe de nier leur
propre finitude et de rejoindre l'infini de la circulation de la nature.
C'est l'attitude ambiguë envers nos propres limites qui rapproche l'attrait
sexuel et la répulsion devant le cadavre, la souffrance et la jouissance.
Pour résumer, Bataille renverse la perspective
pragmatique dans laquelle nous avons l'habitude de percevoir l'échange
: à l'origine du monde nous ne trouvons pas le besoin d'acquérir, mais,
au contraire, celui de perdre et de gaspiller ; la dépense n'est pas
une astuce de la toute-puissante économie, mais une fin en soi. Selon
Bataille, la métamorphose des régimes d'échange pendant la période que
nous avons parcourue, implique un refoulement de cette vérité fondamentale, un déplacement de l'érotisme social du gaspillage glorieux vers l'accumulation.
Cependant, cette accumulation positive ne peut pas être une fin de la
vie humaine, elle est infinie. Le monde bourgeois est donc nécessairement
condamné à une perte de sens, à l'absurde.
La dialectique des fins et des moyens
En présentant le don dans une perspective
strictement subjective, la théorie de Bataille semble sous-estimer la dialectique du "moi" et de l'autre qui est au fond du don.
Dans cet essai, nous nous sommes concentrés sur des figures imaginaires
représentant la sexualité, la possession matérielle et la mort : trois
domaines "dangereux" qui se situent aux confins de la raison,
et que l'homme a toujours essayé d"apprivoiser". Ces trois
figures de l'échange impliquent une part essentielle de violence culturelle
: le rapport sexuel est rendu possible par une scission du masculin
et du féminin ; la valeur économique naît dans le sacrifice de la jouissance;
la mort, dans sa fonction de lien entre l'en deçà et l'au-delà, n'est
assumée qu'à travers un "meurtre" symbolique qui sépare les
vivants et les trépassés. Dans cette perspective, la modernité, ayant
entrepris de refouler toute forme de violence culturelle, amène une
crise profonde des trois domaines en question.
La "ruse de la raison" des
cultures pré-modernes consiste à changer le sens de la violence, à la
socialiser à travers le don qui consiste à sacrifier à la jouissance
de l'autre, à devenir maître de son désir et, par conséquent, à produire
le miracle : faire en sorte qu'il nous aime. Le négatif et le positif,
la dépense et l'investissement symbolique dans l'autre sont deux côtés
de l'éthique du don et, par conséquent, du rapport intersubjectif ;
l'oubli qui les sépare (et que nous avons appelé l'inconscient du don)
est la différence sur laquelle est fondé le sujet humain.
Pendant la période moderne, nous l'avons
dit, l'accumulation de capitaux (économiques, biologiques, épisté-mologiques…)
remplace le "luxe" de la dépense. Cependant, il convient de
souligner les métamorphoses de la notion d'inves-tissement elle-même.
Le don à l'autre était, lui aussi, un investissement, mais un investissement transcendant408
et sans garantie ; par contre, l'accumulation de capitaux se situe dans
l'immanence des règles et des contraintes sociales explicites. C'est
grâce à ces dernières qu'est aboli le risque ontologique du passage
par l'autre (mon sacrifice aura-t-il un sens ?); mais ce qui disparaît
avec lui, c'est l'érotisme du lien social. En ce sens, la capitalisation effectuée par l'imaginaire de la modernité, est une figure aussi ambiguë
que celle du don : si le don commence par une perte pour aboutir à un
gain, l'accumulation commence par un gain pour aboutir à une perte.
Il s'agit de deux manières d'imaginer
la préservation du "moi" dans le temps ou, si l'on veut, de
penser son immortalité. L'investissement du don nous permet de durer
grâce à la dette de l'autre gravée dans sa mémoire409; l'investissement bancaire immortalise le "moi"
à travers la position sociale qu'il lui assure. Pour reprendre la distinction
de Fiodorov, dans le premier cas il s'agit d'une immortalité transcendante,
dans le deuxième, d'une immortalité immanente. C'est l'immortalité immanente
qui amène la "mort de Dieu" annoncée par Nietzsche : l'homme
n'a plus besoin d'investir dans l'autre, car le développement de l'infrastructure
sociale rend possible la gestion consciente des investissements du "moi" dans son propre avenir. Notons quelques autres formes d'immortalité
immanente qui commencent à se mettre en place à travers l'Europe au
XIXe siècle : l'assurance-retraite (on ne sera plus récompensé par ses
enfants, mais par une institution observant des règles explicites);
l'établissement de l'État de droit (on ne sera plus jugé par la volonté
d'un autre, du maître, mais par une législation et une procédure juridique
publiques) ; l'adoption de la démocratie représentative (le pouvoir
n'est plus un don du souverain au vassal, mais un "capital",
acquis suivant  la règle du jeu démocratique), etc... .
L'imaginaire de la modernité produit
des figures de la capitalisation du même, des corps incestueux qui n'échangent qu'avec eux-mêmes : le peuple, l'espèce, le stock biologique. Ce processus
est accompagné par un dérèglement de la circulation de violence culturelle.
Affranchi par rapport à l'autre absolu, l'homme se trouve aux prises
avec l'autre radical, le miroir inversé de son "moi"; le prix
de la fusion dans le corps communautaire du peuple ou de la classe est l'hostilité envers les autres peuples et les autres classes ; la pacification
du rapport entre hommes déplace l'agressivité vers les êtres "castrés",
les femmes, les juifs, les homosexuels; l'abandon des formes traditionnelles
de symbolisation de la violence comme le sacrifice et l'initiation produit
un reste de violence a-culturelle qui cherche à s'exprimer dans la fantasmagorie
sadique et masochiste.
La violence est-elle une fin ou un moyen
dans les rapports interhumains ? Selon Nietzsche, Dostoïevski, Freud
ou Bataille, elle est une fin en soi, le mal fait jouir l'être humain.
Pour d'autres penseurs, tels que Marx, Fiodorov, Darwin ou les libéraux,
la violence n'est qu'un moyen pour accéder à d'autres buts, car c'est
au bien que l'homme aspire (au bien-être égoïste, à l'immortalité, à
la survie de l'espèce…). Cependant, la nature de l'échange interhumain
est ambiguë ; au fond de l'être humain on retrouve le bien comme le
mal, le même comme l'autre. De plus, des déplacements constants s'opèrent
au cours de l'histoire individuelle et collective : l'intermédiaire
se trouve investi des énergies érotiques destinées au but qui, lui,
semble s'effacer progressivement, les moyens commencent à être perçus
comme des fins.
Quelle est la place de cette dialectique
des fins et des moyens dans l'éthique du don ? Essayons d'analyser le
phénomène comme s'il était composé d'étapes successives.410 Au départ,
je veux lier l'autre à moi, je veux m'assurer de son soutien et de son
amour : je lui sacrifie donc une partie de ma jouissance pour m'emparer
de lui à travers son désir. Cependant, le moyen - la dépense que je
fais pour l'endetter - commence à remplacer la fin elle-même (dette,
soutien, amour…). Je commence à aimer la dépense, à jouir du sacrifice
lui-même : mon "je" social a fait un pli pour englober l'autre,
l'autre s'est installé au cœur de mon désir. Troisième mouvement : je
refuse la primauté de l'autre, j'opte pour l'éthique égoïste, c'est-à-dire
que je commence à désirer mon désir. Cependant, cet autre est déjà là,
dans ce même désir que je lui oppose ; par conséquent, mon désir est
contradictoire, orienté à la fois vers le bien et vers le mal ; le fantasme masochiste semble être la meilleure expression de son caractère paradoxal.411
Le dernier mouvement est particulièrement
important pour comprendre la modernité. L'accumulation, qui dans les sociétés pré-modernes n'était qu'un simple moyen pour préparer la dépense
festive, devient, à l'époque capitaliste, une fin en soi : la Habsucht
l'emporte sur la Ehresucht. Le passage de la culture dominée par la
dépense à celle qui est mue par le souci d'accumuler, et la substitution
de l'éthique du contrat à l'éthique du don, ont pour résultat une centralisation
des dettes dans l'institution de l'État qui veillera à la validité des
engagements mutuels. Dans ce processus le sens humain de la violence
elle-même change : une fois institutionnalisée et retirée du rapport
entre le "moi" et l'autre, elle perd son érotisme, pour devenir
simple moyen de gérer la société. La violence extériorisée des institutions ne peut plus fonder l'identité de l'homme, elle n'est que convention
qui se négocie.
L'universalisation de l'échange
Ce processus dialectique est accompagné
d'une déterritorialisation des échanges qui dépendent de moins en moins
du contexte et des subjectivités des participants. En ce qui concerne
l'éthique du contrat, l'universalisation du rapport interhumain a fait
l'objet de nombreuses études. Marx, pour ne mentionner que lui, analyse
l'éclipse de la valeur d'usage (liée aux qualités concrètes des objets)
au profit de la valeur d'échange (liée au temps abstrait de travail
nécessaire pour leur production). Un processus analogique peut être
observé dans le cas des autres intermédiaires sociaux : les lois deviennent
universelles, l'information circule à travers le monde entier, les langues
naturelles sont remplacées par des codes numériques, etc. Par contre,
on ne semble pas avoir assez étudié la médiatisation et l'universalisation
dans la sphère de l'éthique du don.412 Ce qui se produit, c'est que la dette envers
l'autre perd du terrain au profit de la culpabilité qui, elle, ne relève plus d'un bénéfice ou d'un usage utile, mais d'une
jouissance "désintéressée" devant la souffrance d'autrui.
La souffrance et sa contrepartie, la culpabilité, deviennent des équivalents
universaux. Il semblerait qu'en cela le monde dostoïevskien de la culpabilité
irrationnelle sans limites soit le précurseur de la société du spectacle
où les capitaux victimaires circulent à travers les médias413 pour créer
un lien abstrait de jouissance coupable entre les êtres humains. La
meilleure formule de cette culpabilité universelle et amorphe est la
réponse du prince Mychkine au jeune Hippolyte qui le torture avec sa
souffrance :
“Pardonnez-nous notre bonheur”.
Nous avons déjà évoqué la distinction
faite par certains anthropologues entre des dons de deux ordres différents
: le don agonistique fait pour défier ou séduire le prochain, et le
sacrifice offert aux dieux ou aux morts. Le premier peut être rendu,
par conséquent il ne peut fonder qu'une "socialité horizontale".
Pour stabiliser le rapport interhumain, constamment dégradé par la compétition
perpétuelle, il faut qu'advienne le principe du sacrifice qui est adressé
à une "instance supérieure" et qui produit une "socialité
verticale hiérarchisée".414 En d'autres termes, pour stabiliser l'échange avec le semblable, il faut avoir recours à l'échange avec un dissemblable
(un dieu, un mort). Le don asymétrique seul peut stabiliser la rivalité
infinie entre le "moi" et son double ; son aspect irréversible
tient au fait qu'il quitte souvent le domaine de la vie : le sacrifice
préfère le vivant aux choses, car la mise à mort est l'acte fatal par
excellence. La juxtaposition des deux types d'échange est l'un des archétypes
de l'imaginaire dostoïevskien : la rivalité mimétique exprimée par la
figure du duel (qui suscite le surenchérissement identitaire masculin)
est constamment dépassée par l'avènement de la vraie violence : le sacrifice
inconditionnel de soi.
Le projet de la modernité est celui de
l'universalisation de l'échange interhumain : une universalisation qui
se présente à la fois comme un fait sociologique et comme un projet
idéologique. Comme nous l'avons dit, il s'agit d'une déterritorialisation
et d'une objectivation des rapports entre l'homme et son prochain; ils
peuvent maintenant avoir lieu n'importe où, n'importe quand, avec n'importe
qui. L'éthique du contrat joue un rôle essentiel dans ce processus.
Rendre les échanges contractuels, cela signifie qu'on négocie d'avance
les modalités de l'interaction qui va suivre; en représentant l'acte
souverain de la dépense, on spatialise le temps et on élimine le risque
de l'arbitraire subjectif. Cependant, nous l'avons souligné, toute représentation
sape l'éthique du don : elle rend conscient ce qui était inconscient,
c'est-à-dire qu'elle fait apparaître "l'intérêt du désintéressement".
Une fois représentée, la circulation économique devient elle-même un
objet de désir ; c'est à travers elle que le "moi" investit
dans lui-même.
Le processus de déterritorialisation
des échanges moderne est accompagné de nombre de clivages. En ce qui
concerne le don égalitaire, son aspect "agonistique" se dissocie
de son aspect "dépensier" : dans l'espace social commencent
à circuler, d'un côté, des représentations de la compétition entre les
êtres humains fondée sur l'intérêt égoïste (la guerre de tous contre
tous, le besoin naturel…), d'autre part, des représentations de la perte
et la souffrance (la dégénérescence, le masochisme…). Le lien de "cause
à effet" entre les unes et les autres est rompu ; on ne perd plus
pour gagner, on ne souffre plus pour
être aimé, on ne meurt pas pour accéder à l'immortalité. D'un côté,
on est fasciné par le gain, de l'autre, on est fasciné par la perte;
gagner et perdre sont devenus des objets érotiques que l'on peut consommer indépendamment.
Quant au don hiérarchique irremboursable,
son universalisation se fait par la voie d'une dépersonnalisation de
l'Autre transcendant (Dieu, les morts) qui se transforme graduellement
en banque invisible de stock biologique, de "capi-taux symboliques",
ou de capitaux tout court. Un changement important se produit dans la
notion même de valeur. Dans les cultures pré-modernes, celle-ci relève
de la jouissance d'un autre, elle se mesure par la perte de l'objet
et la promesse de compensation. De l'esclave hégélien à la théorie psychanalytique
de l'argent, la modernité prend un raccourci : le seul fait de remettre
sa jouissance à plus tard semble produire de la valeur. Le capital n'est
que le reste non-échangé du rapport interhumain dont personne ne jouit
; il se présente à l'imaginaire moderne comme indépendant des subjectivités humaines, comme un être vorace et cruel qui asservit le monde. C'est
de lui qu'on reçoit, c'est à lui que l'on doit. Notons la condamnation
de l'usure par le Christianisme : l'échange avec une chose (avec l'or)
ne devrait pas devancer l'échange avec le prochain (ce n'est pas un
hasard si le meurtre "napoléonien" de Raskolnikov prend pour
cible une usurière.)
La réduction de l'autre comme pôle transcendant
de l'échange produit deux visions opposées de la condition humaine : celle de l'accumulation infinie et celle du réservoir limité. Par ailleurs,
les deux adoptent des perspectives différentes. Dans la vision du progrès
et du perfectionnement illimités, c'est l'humanité tout entière qui
s'affranchit par rapport à Dieu, aux morts et au passé; celle de la
dégénérescence regarde le monde avec les yeux de l'individu horrifié
par l'épuisement de son stock vital, par la mort sans promesse de résurrection
dans la mémoire de l'autre. Ajoutons que Danilevski en Russie et, après
lui, Spengler415
en Allemagne vont commencer à percevoir la culture entière comme un être fini, aussi seul dans l'Univers que l'est Dorian Gray avec son
portrait ou Ivan Ilitch avec sa mort. Par conséquent, la culture triomphante
de l'Occident s'avère condamnée à l'épuisement inévitable de son stock
vital ; désormais elle va vivre déchirée entre le paradis artificiel
du bonheur égoïste et l'enfer souterrain de la conscience indiquant
la fin imminente.
Etre "je" sans être "autre"
?
Une autre façon de penser les métamorphoses
de l'échange serait de dire que le tiers, le "il" qui assure
la stabilité du rapport entre le "je" et le "tu"
perd sa place dans la culture : les morts sont oubliés, Dieu est tué,
le présent triomphe du passé. L'imaginaire moderne présente ce processus
comme l'avènement de la "déesse Raison". Le passé avec ses
traces, ses blessures, ses traditions, est irrationnel : il crée des
inégalités illogiques et des différences illégitimes. (Le passé est un territoire, il échappe par définition à notre grille d'analyse).
Le projet moderne consiste à affranchir l'homme de son passé et à fonder
le rapport interhumain uniquement sur ce qui peut être maîtrisé (compris,
universalisé) : le présent.
Cependant, il ne peut y avoir d'identité
sans altérité, sans coupure entre le "moi" et un autre. L'abolition
de l'altérité absolue, qui était fondée sur la séparation entre présent
et passé, entre vie et mort, entre ici bas et au-delà, est compensée
par l'altérité spatiale entre le "moi" et le "non-moi";
l'autre radical prend la place de l'autre absolu. Par conséquent, une
nouvelle figure érotique se substitue à la structure triangulaire de
"l'échange des femmes" qui caractérise l'éthique du don :
l'échange des sexes, c'est-à-dire l'oscillation entre le pôle de l'actif
et du passif, du masculin et du féminin, du phallique et du castré,
de l'être et du non-être.
A présent, l'adversaire devant qui le
maître hégélien défendait son territoire souverain, est remplacé par
l'être "inférieur" qui menace de contaminer l'homme déraciné
par le microbe du néant ; on ne le combat pas, on l'anéantit. L'interdit
n'a plus de lieu propre, et son porteur, l'ancêtre (le "père"
de la psychanalyse) est rendu superflu par le fantasme. Dans les mondes
d'écrivains comme Sacher-Masoch et Dostoïevski, nous trouvons un jeu
périlleux du "moi" avec l'interdit qu'il s'impose et transgresse
tout seul ; l'objet du désir lui-même est devenu ambigu, derrière lui
le "moi" commence à soupçonner l'existence d'une volonté mal
intentionnée qui remplace la volonté du tiers absent.
Pourtant, l'échange radicalisé sans la
médiation d'un sujet transcendant entre le "moi" et l'autre
n'a pas pour seul résultat la production d'ennemis ; au pôle opposé
de la vision "réaliste" de la guerre de tous contre tous,
nous trouvons les fantasmes utopiques de fusion dans la communauté.
Chez Fiodorov et Dostoïevski, cette fusion a lieu dans l'immanence du
monde social, elle dépossède tacitement Dieu de son rôle. Les différences
s'effondrent dans un échange "cosmisé" qui ne s'arrête ni
devant le passé, ni même devant la mort, dont la réalité est simplement
niée par le projet de l'"action commune" fiodorovienne.
Mais le rapport immédiat périlleux avec
l'autre peut tout simplement être évité. En effet, une autre tendance
de l'imaginaire moderne est de rendre l'échange avec l'autre concret
illusoire, de postuler derrière lui le "vrai" échange avec une certaine nature à l'intérieur du "moi". Non seulement
la différence entre le "moi" et autrui, mais également la différence entre nature et culture se trouve ainsi intériorisée. L'usage
de plus en plus fréquent de notions telles qu'"espèce" et
"race" marque le début de cette introjection de la nature
au sein du "moi", foyer de la responsabilité humaine. La fusion
incestueuse avec le corps biologique, par-delà l'interdit, retourne
la violence non assumée vers l'extérieur contre les autres "races"
et "espèces".
Une tendance constante, pour l'imaginaire
du vingtième siècle, sera de penser la libération de cette nature intérieure
du "moi" par rapport aux contraintes sociales. La figure du
corps biologique (un corps fondé sur des liens a-culturels) contredit
le principe de l'éthique du don : plutôt que de perdre pour gagner,
le corps biologique gagne et accumule pour finalement tout perdre. Car
avec l'abandon de la destruction-procréation symbolique, la culture
s'est privée de tout moyen de relancer le cycle cosmique et de réparer
la dégénérescence de la vie. Chez un Zola, le lien héréditaire inquiétant
devient tare familiale; dans le monde de Dostoïevski, le héros doit
avoir recours à une violence aculturelle initiatique pour se détacher
du corps incestueux biologique et pour accéder à l'autonomie.
Enfin, les représentations de l'échange
elles mêmes s'accumulent dans la culture sous la forme d'un "capital"
de souffrances / jouissances imaginaires, d'un reste mis hors des rapports
interhumains. Le citoyen de la société naissante du spectacle puise
dans le stock d'images et investit en lui, sans avoir à passer par le
rapport à son prochain. L'imaginaire post-romantique marque un décalage
éthique inédit entre le fantasme et la vie réelle. Pour la première
fois l'art s'affranchit des normes de la vie quotidienne. Tout se passe
comme si l'idée kantienne de l'autonomie absolue de la sphère esthétique416 était
enfin accomplie; un monde autonome du désir est en train de naître qui,
dans la société de masse, va littéralement être fabriqué par des institutions
médiatiques ou idéologiques.
Dans ce passage du désir d'échange avec
l'autre vers l'échange avec le désir lui-même, nous avons constaté deux
voies parallèles : celle de l'imaginaire de la décadence en Occident
qui privilégie le visuel et, plus généralement, l'objet, et celle de
la Russie cosmiste qui mise sur la parole. Il s'agit non seulement de
deux types de masochisme, mais également de deux variantes de la société
de spectacle elle-même : l'une met en scène l'image, l'autre la parole.
Dans le premier cas, la différence entre la chose et sa représentation
remplace, dans l'imaginaire, l'interdit culturel dont l'homme s'est affranchi (comme dans L'Eve future); dans le deuxième, c'est le dialogue irréductible entre les "auteurs" intériorisés par le "moi"
au cours de sa propre histoire qui perpétue le désir (comme chez Dostoïevski,
interprété par Bakhtine).
L'époque moderne confronte l'homme à
la disparition du lien causal entre le bien et le mal. La perte ne mène
plus nécessairement à la récompense, la mort n'est plus une porte vers
l'au-delà. A l'origine de cette schizophrénie
éthique nous trouvons les mutations de l'échange interhumain. L'homme
n'ose plus prendre le risque d'investir dans l'autre, il veut maîtriser
tout seul ses capitaux sociaux ; il ne cesse de développer de nouvelles
stratégies érotiques d'échange avec son propre désir, car plus il se
conserve, plus il se perd.

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