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SELON LES ÉCRITURES - par le chanoine Michel Dangoisse (Namur)


LA DATATION DES ÉVANGILES: DU NOUVEAU?

La date à laquelle ont été écrits les évangiles pourrait paraître un sujet mineur, réservé à des spécialistes et sans incidence sur la vie de foi des chrétiens. En fait il n'en est rien. Voici ce qu'en disait le patriarche de Venise, le cardinal Marco Ce: "Non, s'interroger sur la datation des évangiles n'est pas inutile. Les études des pièces archéologiques nous permettent de rattacher le récit des évangiles à Jésus lui-même, à sa vie. Cela permet de prouver l'existence d'une continuité absolue entre le Seigneur et une tradition qui n'admet pas les manipulations. Nous devons accorder un très grand prix à ces recherches".


En fait, le grand public n'est pas au courant des travaux _ et des désaccords _ entre exégètes à ce point de vue: jusqu'il y a peu on faisait souvent silence sur ce problème délicat et brûlant des dernières découvertes, qui ouvrent des perspectives renouvelées, si elles sont fondées. C'est pourquoi elles suscitent passions et oppositions, comme on le verra. Essayons modestement d'exposer au moins les hypothèses en présence et de faire le point, en suivant si possible l'ordre chronologique.


xixe et xxe siècles: la "démythologisation" des évangiles


C'est dans l'Allemagne protestante que s'est développée librement la critique biblique sous l'influence de la philosophie allemande panthéiste. Puis en France ce fut Renan avec sa "Vie de Jésus" pour qui le miracle est impossible; puis von Harnack et l'Ecole libérale protestante ("Jésus a beau être génial, il n'est qu'un homme"). Marqué par la crise moderniste, Alfred Loisy (mort en 1940) situe la rédaction de l'évangile de Jean vers 135 et finit par quitter l'Eglise. P.-L. Couchoud affirme carrément en 1937: "L'histoire de Jésus n'est pas l'élaboration d'un fait qui ait eu lieu, mais la représentation de ce qu'on

désirait passionnement qui ait pu avoir lieu: les souffrances et la mort d'un Dieu pour sauver l'homme". Il y eut toutefois au XX' siècle de grands exégètes catholiques: entre autres les Pères Lagrange et de Grandmaison.


Sous l'influence du protestant Bultmann (mort en 1976) et de la "Formgeschichte" (histoire des formes), on démythologise les miracles du Nouveau Testament, voire même la résurrection du Christ. Dans cette optique, les évangiles seraient l'oeuvre des communautés chrétiennes de la deuxième (ou même de la troisième) génération. En effet les apôtres, plus ou moins analphabètes, n'auraient pu rédiger ces textes: ceux-ci seraient en fait l'expression d'une expérience de foi qui a mis du temps à s'élaborer. Et comme la véritable prophétie ne peut exister, les textes évangéliques où Jésus annonce la destruction du Temple n'auraient pu être écrits qu'après celle-ci, à savoir après l'an 70: ce serait une manière de rapporter l'événement après qu'il ait eu lieu! Pratiquement les évangiles auraient été rédigés loin du milieu juif de Palestine, par des communautés hellénistiques: Jean surtout serait très tardif: 135 (Loisy), ou 150 (Renan), ou même 170 (Baur)?


En même temps se répandait l'idée que, moins on sait de choses du Christ historique, mieux cela vaut pour la foi qu'on a en lui: une certaine exégèse a adhéré à ce point de vue et abandonné plus ou moins discrètement l'historicité des évangiles. Ces théories semblaient s'imposer au point qu'elles envahirent la catéchèse, et qu'il est difficile pour beaucoup de faire marche arrière... Les conséquences ultimes ont été tirées par l'Allemand Drewermann, qui ne représente, a-t-on écrit, qu un phénomène dégénératif interne à l'exégèse". Cette séparation dualiste entre le Christ de l'histoire et le Christ de la foi "conduit à une christologie docétiste, où la réalité, c'est-à-dire l'existence concrète et charnelle du Christ, ... est ecartée du domaine du sens. Mais on perd, de la sorte, l'essence du témoignage biblique" (card. Ratzinger). Le christianisme en effet est une religion historique, une histoire commencée à une époque et en un endroit précis et les évangiles sont un aperçu de la mémoire de ceux qui ont vu et touché la personne vivante du Fils de Dieu.


I. Le Père O'Callaghan Sj: mots croisés sur Marc 6,52-53


Déjà toutefois en 1935, la découverte en Egypte d'un papyrus contenant un verset de l'évangile de Jean obligeait à dater cet évangile de la fin du 1er siècle au plus tard (vers 95). Puis on en vint à dater les synoptiques, non plus de 80 / 90, mais entre 62 et 70. Puis tout à coup, en 1972, apparut la "bombe" du Père O'Callaghan. Dans la grotte 7 de Qumrân, découverte en février 1955 et qui, seule, contenait 18 fragments de rouleaux écrits en grec (les il autres grottes contenaient des écrits hébreux ou araméens), se trouvait un petit fragment de papyrus de couleur ocre, grand comme un timbre-poste, mesurant 3,9 x 2,7 cm sur lequel, disposées sur 5 lignes, figurent 20 lettres grecques, dont 11 sont nettement visibles, écrites à l'encre noire: le "7Q5".


Pour déchiffrer ce texte, le jésuite papyrologue espagnol O'Callaghan tenta d'abord, grâce à un ordinateur, d'appliquer ces lettres à un passage de l'Ancien Testament: inutile. C'était une sorte de jeu de mots croisés: cette histoire est passionnante comme un roman policier... Puis, par pure curiosité, il tenta une vérification avec le Nouveau Testament. Surprise! les versets

52-53 du ch. 6 de Marc ("car ils n'avaient pas compris le miracle des pains, mais leur esprit était bouché. Ayant achevé la traversée, ils touchèrent à terre à Gennesaret et accostèrent. Et dès qu'ils...") paraissaient coïncider avec le contenu du fragment! Il restitua les lettres manquantes, dont une avec l'aide d'appareils sophistiqués des spécialistes de la police criminelle à Jérusalem: ceux-ci confirmèrent le travail du P. O'Callaghan. Depuis lors on n'aurait trouvé aucun autre texte qui pourrait s'emboîter dans ce fragment: ce serait donc, selon d'éminents papyrologues, la version la plus ancienne de cet

évangile.


Car de l'avis unanime, il y a déjà une date au-delà de laquelle ces textes retrouvés à Qumrân ne peuvent pas avoir été composés: c'est l'année 68, où une légion romaine dispersa ou massacra les membres de cette communauté des

Esséniens (parmi lesquels peut-être un groupe de convertis au christianisme ou de fidèles qui en possédaient des livres sacrés); or avant la destruction, ceux-ci scellèrent leur bibliothèque, en l'enfermant dans plusieurs amphores qu'ils cachèrent dans les grottes voisines. On est donc avant la ruine de Jérusalem (en 70); et, si l'hypothèse du P. O'Callaghan se confirmait, un état de l'évangile de saint Marc existait avant les événements (y compris la prophétie de Jésus sur la destruction du Temple?). Car, affirme le Père de la Potterie Sj, professeur à l'Institut Biblique Pontifical, "les papyrologues sont parvenus, ces dernières années, à un accord unanime: ce texte, quel que soit son contenu, ne peut avoir été écrit après l'an 50". Ceci, des savants l'ont affirmé en se basant sur le type d'écriture et sans savoir s'il s'agissait ou non d'un texte du Nouveau Testament: ce qui exclut toute idée d'apologétique. La marge d'erreur ne dépasserait pas 5 années. D'après un savant paléographe d'Oxford, la date la plus tardive possible serait bien celle-là. Evidemment on pourrait prétendre qu'il s'agirait d'un des matériaux primitifs dont Marc se serait servi pour rédiger son évangile complet: mais on n'en a pas de preuves. Les tenants de cette hypothèse affirment dès lors que l'évangile de Marc fut composé au maximum 20 ans après mort de Jésus. Certains

prétendent même que ce serait immédiatement après la mort de Jésus, vers les années 36-41...


Des réactions négatives chez certains exégètes


Si les papyrologues approuvèrent O'Callaghan, la publication en 1972 de ses conclusions suscita par contre le sarcasme chez certains exégètes,... surtout catholiques. Ainsi Mgr Ravisa, membre de la Commission biblique pontificale, et Mgr Kasper, aujourd'hui évêque de Stuttgart, selon lequel certains récits miraculeux seraient "des projections de l'expérience pascale sur la vie terrestre de Jésus". De même le Père Pierre Grelot, professeur à l'Institut catholique de Paris, réagit: "Il s'agit d'une supposition d'un pauvre jésuite espagnol qui a prétendu reconnaître sur un manuscrit grec de Qumrân, dont il ne reste que quelques morceaux de ligne, une phrase de saint Marc, qu'il a même dû corriger, car les lignes n'étaient pas assez longues. C'était une supposition tout à fait absurde... Le fait de l'avoir attribué à saint Marc est une absurdité ridicule!" On a aussi suspecté une rivalité entre les dominicains de l'École biblique de Jérusalem et le jésuite de Rome... Pendant ce temps,

paraît-il, les ordinateurs consultés bien des fois, donnent, imperturbables, la même réponse: "Marc 6, 52-53"!


En réalité, ces réactions sont compréhensibles, car cette découverte, si elle était confirmée, entraînerait une révolution: deux générations d'experts devraient peut-être avouer qu'ils se sont trompés. "Tous les travaux scientifiques menés au cours des vingt dernières années, remarque le Père de la Potterie, montrent qu'aucun texte proposé comme alternative à l'Evangile de

Marc n'est acceptable. Le refus de ceux qui nient cette identification sans lui opposer des argumentations scientifiques est donc aprioriste. Aux preuves concrètes, on se contente de répondre par le scepticisme (...). Mais qu'y a-t-il de si dérangeant dans ce fragment, au point de faire perdre aux scientifiques leur nécessaire neutralité? Les résistances sont de nature

idéologique: les théories formulées jusqu'à aujourd'hui sur la composition des Évangiles sont contredites par cette découverte. Et au lieu de réviser les théories, on préfère ne pas tenir compte des faits".


Et une approbation de plusieurs scientifiques...


L'illustre papyrologue de Milan _ la papyrologue la plus respectee du monde _, Orsolina Montevecchi, s'explique: "Il faut avant tout mettre de côté les préjugés apologétiques ou idéologiques. Il n'y a rien à défendre: même si le fragment trouvé à Qumrân n'était pas un fragment de l'évangile de Marc, le christianisme n'y perdrait rien. Et, en ce qui concerne l'autre `parti', il

n'est pas correct de refuser une confrontation scientifique sous prétexte que l'on est a priori convaincu qu'un Evangile ne peut pas avoir été écrit à une date aussi reculée. ll faut avoir l'esprit libre d'idées préconçues (...). En tant que papyrologue, je peux dire que l'identification me semble certaine".


Déjà en 1972, le cardinal Martini (Milan) approuvait prudemment, disant qu'"une coïncidence fortuite de plusieurs lettres avec un texte littéraire déjà connu est très improbable". Curieusement, le soutien est venu principalement de chercheurs laïcs, de protestants ou d'anglicans. Parmi ces derniers, un évêque anglican,John A. T. Robinson dans Redater le Nouveau Testament (1976), raconte que, s'interrogeant sur les fondements objectifs de la datation tardive, il avait été amené à démontrer, au contraire, que les évangiles avaient été écrits beaucoup plus tôt, en gros entre 40 et 60. En 1985, il tend même à démontrer

que Jean aurait été écrit le premier (The priority of John)... Mais c'est surtout un jeune protestant allemand, archéologue et exégète, directeur d'un Institut scientifique de Paderborn, qui défendit le plus la thèse d'O'Callaghan: Carsten Peter Thiede. En 1986 il se penchera sur l'hypothèse fascinante du jésuite espagnol et pourra examiner trois fois le fragment à Jérusalem. Il

estimera que cette hypothèse repose désormais sur trois supports: la papyrologie, l'archéologie et la chronologie: "Je ne la considère plus comme une pure hypothèse, mais comme une véritable découverte". S. Paul faisait allusion aux témoins de Jésus ressuscité (I Cor 15, 6: "Il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois; la plupart d'entre eux vivent encore et

quelques-uns sont morts"); c'est comme s'il nous disait, selon Thiede, que maintenant ceux qui doutent disposent aussi d'un évangile qui peut être confirmé ou démenti par des témoins oculaires.


Mais l'opposition se manifeste toujours: tout récemment encore (nov. 1997), les conclusions de Thiede furent sèchement critiquées par Emile Puech: "Nous avons montré l'inanité de ces hypothèses [sur la présence de manuscrits

néo-testamentaires à Qumrân] fondées sur des lectures impossibles et sur des variantes phonétiques et textuelles nullement attestées (...). La preuve de la présence de l'évangile de Marc ou d'un écrit du Nouveau Testament n'a pas encore été faite".


11. Les recherches de Tresmontant et de Carmignac


Ci-dessus viennent se greffer les travaux de Claude Tresmontant (Le Christ hébreu) et de l'abbé Jean Carmignac (La naissance des Evangiles synoptiques): tous deux concluent, eux, que les évangiles furent écrits en hébreu ou en araméen, puis traduits en grec mot à mot et que leur rédaction serait donc de loin antérieure aux dates traditionnellement admises. Par une approche

philologique et historique, Carmignac, spécialiste de Qumrân où il a travaillé plusieurs années, peut affirmer: "Les dates plausibles les plus tardives se situent autour de l'an 50 pour saint Marc, entre 55 et 60 pour saint Mathieu et entre 58 et 60 pour saint Luc. Des dates antérieures sont cependant nettement plus probables: vers 42 pour saint Marc, vers 45 pour l'évangile complet de saint Marc, vers 50 pour saint Mathieu (en hébreu) et peu après 50 pour saint Luc (en grec)".


On assista aussitôt également à une levée de boucliers. Pierre Grelot parla du "trouble que ces thèses ont provoqué dans les esprits, aussi bien en France qu'à l'étranger"... L'oeuvre de l'abbé Carmignac, aujourd'hui décédé, fut frappée d'ostracisme. Il semble même que ses notes seraient difficilement accessibles. "C'est comme aux XIV et XVe siècles, écrit Tresmontant, lorsque les gens croyaient que la terre était au centre de l'univers. Puis quelqu'un s'est aperçu de l'erreur"


III. L'hypothèse de Marta Sordi sur saint Marc


Une des grandes spécialistes du christianisme primitif a cherché, elle aussi, une vérification des découvertes de Qumrân, mais par d'autres voies: par des sources historiques. Ses conclusions, qui divergent des auteurs précédents du moins pour le lieu de la rédaction, ne font pas l'unanimité, mais font cependant réfléchir: Marc aurait écrit son évangile.., à Rome vers 42! La

découverte de O'Callaghan lui fait reposer la question de la première venue de saint Pierre à Rome au début du règne de Claude.


Sur quoi se base-t-elle? Sur toute une tradition chrétienne du Ier siècle. Pierre quitte Jérusalem, après sa libération miraculeuse dans Ac 12, 17: "Puis il sortit et s'en alla dans un autre endroit". Jérôme, traduisant Eusèbe de Césarée, donne la date de 42 pour son arrivée à Rome. Et Papias de Hiérapolis (fin 1e / début IIe siècle) est cité textuellement par Eusèbe (Histoire ecclésiastique III, 39, 15): "Marc, interprète de Pierre, (...) n'avait pas entendu le Seigneur ni ne l'avait suivi, mais plus tard, comme je l'ai dit, il avait accompagné Pierre. Il donnait les enseignements selon les besoins, mais non comme s'il faisait un recueil systématique des discours du Seigneur. Si bien que Marc ne se trompa pas, ayant écrit certaines choses telles qu'il se les rappelait".


Clément d'Alexandrie (Hypotyposeis, VI, 14, 6) témoigne dans un sens un peu semblable: "Pierre ayant proclamé publiquement la Parole à Rome (...), les gens présents, qui étaient nombreux, invitèrent Marc, qui l'accompagnait et qui se

rappelait les choses qu'il avait dites, à les mettre par écrit. Il le fit et remit l'Evangile à ceux qui lui demandaient". Selon Irénée (Aduersus Haereses, III, 1, 1), Pierre et Paul évangélisaient Rome quand Matthieu a écrit son évangile et après leur départ _ ce qui peut vouloir dire: après qu'ils eurent quitté Rome _ Marc, disciple et interprète de Pierre mit lui aussi par écrit

l'évangile annoncé par Pierre: il aurait donc écrit quand ce dernier (qui mourra sans doute en 64 à Rome) était encore en vie, mais après son départ. Et Luc de même, rapportant la prédication de Paul. Nous rappelons ces anciens témoignages pour tenter d'éclairer le débat par une autre méthode.



IV. La "bombe" de Cartsen Peter Thiede sur Matthieu 26


Car une autre bombe encore allait éclater. A Oxford existent 3 fragments d'un papyrus du Magdalen College, appelé actuellement P 64: on y trouve quelques lignes en grec qui font assurément partie du chapitre 26 de l'évangile de Matthieu (l'onction de Béthanie et l'annonce de la trahison de Judas et du reniement de Pierre). Ils proviennent d'un codex. En 1953 Roberts les datait de la fin du Ier siècle. Depuis lors on ne les avait plus étudiés. Or voilà qu'en 1994 le professeur Thiede, qui avait soutenu l'analyse du 7Q5 faite par O'Callaghan, en refait un examen approfondi. Par la paléographie comparative, "on peut affirmer, dit-il, que les fragments d'Oxford sont à peu près de l'an 50 de notre ère. Par mesure de sécurité, on ajoute environ 20 ans de chaque côté, ce qui donne 30 et 70 comme dates extrêmes. Mais la date la plus probable est bien 50".


La grande presse, alors, s'empare de l'affaire. "La nouvelle datation, écrit le Times de Londres, prouve de façon décisive que dans l'intervalle de la génération qui a suivi la crucifixion, Matthieu était déjà écrit; peut-être même encore plus tôt... Donc cela veut dire que les acteurs de cette histoire étaient là autour quand le récit en fut écrit". La presse italienne enchaîne

(dans Avvenire): "Matthieu, l'ancien percepteur, aurait écrit son évangile pratiquement en direct". Aux USA, le Pr. R. Fuller, jusque là un des principaux chercheurs opposés à l'idée de l'ancienneté des évangiles, se dira convaincu par les conclusions du Pr. Thiede.


Évidemment cette découverte rencontrera la même opposition; ainsi un chercheur français du CNRS traduit comme suit son sentiment: "C'est une farce!" Et E. Puech conclut de son côté: "On n'a pas encore de preuve matérielle de l'évangile de Matthieu écrit dans la première génération chrétienne. Ceux qui claironnent [ces hypothèses] sont des imposteurs. A preuve

du contraire, on doit en rester aux hypothèses communes de la composition des évangiles dans la deuxième moitié du 1er s".(1)


(1). Nous ne pouvons ici détailler l'autre découverte du Père O'Callaghan: parmi les 18 fragments de la grotte 7, le plus grand fragment, le 7Q4, dit-il, appartiendrait à la 1ère épitre de Paul à Timothée (1 Tm 3, 16 à 4, 3). On sait que pas mal d'auteurs attribuent les deux lettres à Timothée et la lettre à Tite à un faussaire de la fin du 1er ou du début du IIe siècle. Or un programme informatique très poussé aurait établi que ce fragment ne pouvait appartenir qu'à la Première à Timothée. La conviction du jésuite espagnol, qui fut objet de moqueries, a été relayée par ie professeur Thiede. Le texte ne pourrait être postérieur à 68, pour les raisons déjà dites à propos de 7Q5; et comme Paul a été décapité à Rome vraisemblablement en 67, on est en droit de penser que cette lettre fut composée du vivant de l'Apôtre, par lui ou, sur son ordre, par son secrétaire Sylvain.


Conclusion


Il y a des chrétiens qui, en voulant rechercher le "noyau dur" de l'évangile, à savoir ies paroles mêmes assurément prononcées par le Seigneur lui-même, se trouvent dans la situation de l'homme qui veut arriver au coeur même de l'oignon: il enlève pelure sur pelure, et pour finir il n'a plus rien dans les mains. Et il pleure.


Et si, pourtant, avec ce fragment de Marc et les fragments de Mathieu, nous avions les pièces les plus anciennes actuellement connues des écrits du Nouveau Testament? Tout cela démontrerait alors que "les Evangiles n'ont pas été construits progressivement après la destruction du Temple par les communautés de la deuxième ou la troisième génération, pour entretenir la mémoire, et exprimer symboliquement la Foi à l'aide de miracles et faits mythiques, comme on nous l'avait dit. Au contraire, rédigeant à un moment très proche des événements, alors que vivent encore de nombreux témoins qui pourraient les convaincre d'imposture s'ils affabulaient, les premiers chrétiens rapportent fidèlement ce qu'ils ont vu, présentent clairement le Christ comme le Messie et tiennent ses prophéties pour d'authentiques prophéties" (C. P. Thiede).


Le fragment de Marc contient un récit, ceux d'Oxford combinent paroles et récits: cela "prouve bien, poursuit Thiede, qu'il s'agit là d'oeuvres complètes, élaborées, et non de `logia', paroles du Christ mises bout à bout. Ils ont rédigé dans la fidélité absolue à l'enseignement du Christ, car il y avait dans les communautés judéennes des normes éthiques, formulées dans le

Deutéronome et qu'on retrouve dans l'Apocalypse: `Ce que tu as reçu, tu le transmets. Tu n'ajoutes rien, tu ne retranches rien' (cf. Ap 22, 18-19). Les premières communautes chrétiennes, issues du judaïsme, ne pouvaient pas ne pas avoir cette fidélité absolue, ce respect, à la virgule près, pour la parole de leur Maître".


On mesurera donc l'importance du témoignage d'Harold Riesenfeld, professeur de Nouveau Testament à Uppsala. Il s'est converti à la foi catholique "parce que je ne pouvais plus accepter l'image du Christ historique dominant dans le cadre

luthérien, à savoir cette création pieuse, plus ou moins fantastique, produit de la communauté chrétienne (...). Mais c'est la christologie rationaliste dominant encore de nos jours qui s'oppose le plus à la découverte d'O'Callaghan (...). D'autre part, nous ne devons pas croire qu'une anté-datation résoudra la crise actuelle. L'adhésion à l'annonce de l'évangile, aujourd'hui comme autrefois, est un acte de foi (...). Avec l'anté-datation, la marge de manipulation de la figure du Christ est certes plus réduite. Et, surtout, la thèse de l'intervention `fantastique' de la part de la communauté chrétienne s'écroule".


Une chose en tout cas est claire: depuis 20-30 ans, un nouveau courant de pensée se fait jour, qui amène à un nouvel échelonnement dans les datations des évangiles, bien plus anciens que ne l'affirmait l'exégèse rationaliste du 19es.: O'Callaghan, Thiede, Carmignac, Robinson en sont des manifestations. Il faudra encore des années pour dépassionnaliser et clarifier le débat , mais, si leurs hypothèses étaient vérifiées, ce fait entraînerait de nombreuses implications théologiques pour notre foi. C'est pourquoi cette discussion sur la date de rédaction des évangiles n'est nullement oiseuse; elle n'est pas

seulement une affaire de spécialistes. Nous souhaitons avoir, modestement et avec prudence, apporté une petite lumière aux chrétiens qui trop souvent ignorent les découvertes que nous avons signalées. Notre foi christologique est solide, reposant entre autres sur des documents très anciens et proches des origines: peut-être que 20 ou 10 ans seulement les en séparent?... Quand on pense que les plus anciens manuscrits de Virgile sont de 4 siècles postérieurs à cet écrivain, ceux de Platon, de 13 siècles, et ceux d'Euripide, de 16 siècles!


On ne peut oublier, rappelle le Père L de la Potterie, que le texte évangélique "transmet avant tout le témoignage de ceux `qui ont vu'. Toute la foi de l'Eglise repose sur le témoignage oculaire du groupe apostolique. Le point crucial du débat actuel est donc ici: dans l'acceptation ou pas de la valeur historique des Evangiles. Nous devons rappeler que, au Concile, c'est grâce à

Paul VI que l'on a inséré dans la constitution Dei verbum, n. 19, le texte suivant: `Notre sainte Mère l'Eglise a tenu, et tient fermement et avec la plus grande constance, que ces quatre Evangiles, dont elle affirme sans hésiter l'historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus le Fils de Dieu... a fait et enseigné' ".

Au-delà de ces débats, laissons toutefois les derniers mots à Mgr Cerfaux, l'éminent professeur d'Ecriture sainte de Louvain. Un jour à Paris, il termina une conférence sur la Bible en donnant une grande leçon d'humilité, plus que jamais actuelle: "Voilà ce que je pense en ce moment. Mais je veux vous rappeler que les vrais exégètes, ce sont les évêques. Qu'ils me disent ce

qu'ils en pensent. Et s'ils ne sont pas d'accord avec moi, je dépose la plume et je me mets en prière". Il faut donc refuser de séparer, comme on le fait trop souvent, le Christ de l'histoire (qui n'aurait guère d'importance) du Christ la foi (qui seul importerait). Voici d'ailleurs, comme un testament, les dernières lignes tracées à Lourdes de la main même de ce grand maître, le 8 août 1968, peu avant sa mort: "J'ai passé ma vie à me faire la main au métier d'historien. Je crois connaître la documentation chrétienne autant que d'autres. Je n'ai jamais trouvé que l'étude historique diminuait ma foi. J'ai trouvé un contact vivant avec le Christ de l'histoire, et je suis sûr que c'était en même temps le Christ de ma foi. Ce contact m'a enrichi. J'ai voulu vous faire profiter de mon expérience


Essai de bibliographie

- Jean CARMIGNAC, La naissance des Évangiles synoptiques, 104 pp., Ed. F.-X. de Guibert, Paris, 1984.

- E.-M. LAPPER0USAZ, Qoumrân et les Manuscrits de la Mer Morte. Un cinquantenaire, 458 pp, Le Cerf, Paris, 1977.

- Emile PUECH dans Le Monde de la Bible, nov, déc. 1997, pp. 56-58 (presque tout le numéro est conscré à Qumrân "50 ans après").

- John A.T. ROBINSON, Redater le Nouveau Testament, 1976; trad. française de Marie de Mérode avec une Postface de la traductrice, Coll. "Bible et vie chrétienne", Lethielleux, 1987.

- Carsten Peter THIEDE, Jesus, life or legend? Lion, 1990; Idem, Qumrân et les Évangiles, traduit de l'anglais, 146 pp. Ed. F.-X. de Guibert, Paris,1994; Idem, Jésus selon Matthieu. La nouvelle datation du papyrus Magdalen d'Oxford et l'origine des Evangiles. Examen et discussion des dernières objections scientifiques, 100 pp., Ed. F.-X. de Guibert, Paris, 1996.

- Carsten Peter THIEDE et M. D'ANCONA, Témoins de Jésus. La preuve matérielle que l'Evangile selon saint Matthieu est un témoignage oculaire écrit par des contemporains du Christ, R. Laffont, Paris, 1996.

- Interview du prof. THIEDE, par M. Dubois, Famille Chrétienne, 6/4/1996, pp. 16-21.

- Claude TRESMONTANT, Le Christ hébreu, 320 pp., Ed. F.-X. de Guibert, Paris,1983.


Chanoine Michel DANGOISSE, licencié-agrégé en Philosophie & Lettres, rue de la Tour 7/3, B-5000 Namur



Paque Nouvelle 98/1

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Le rédacteur en chef est le chanoine M. Dangoisse (professeur au Grand Séminaire à Namur et à l'école de la Foi du diocèse de Namur-Luxembourg, doyen des chanoines du diocèse)

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Pierre PERRIER, Evangiles de l’oral à l’écrit, Le sarment, 2000, 304 pp., 98 FF


Voulez-vous suivre la passionnante odyssée de la constitution des Evangiles, ni “ tardive ”, ni “ légendaire ” ? Alors, lisez ce livre que vous dévorerez comme un roman d’aventure, du tissage du texte aux colliers de perles ! Loin d’une exégèse historico-critique desséchante, mais avec rigueur, retrouvez la saveur primitive des paroles du “ doux Maître galiléen ”, apprenez comment elles se sont transmises de génération en génération, en des temps troublés, au carrefour de cultures et de civilisations grandioses, en pleine mutation. Une petite révolution, à suivre…, dans le monde de l’exégèse !

L. Goche




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