COLLOQUE OECUMENIQUE DE PONTMAIN, 1-2 juillet 1999

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POUR LE JUBILE DE L'AN 2000, POINT DE VUE CATHOLIQUE:


QUELLES SONT LES PRIORITES A ANNONCER?

ET A QUI LES ANNONCER?


INTRODUCTION


Lorsqu'il a prêché la retraite au pape et à la Curie romaine en février dernier, mon évêque, Mgr Léonard, a évoqué un récit saisissant deValdimir Soloviev, dans son Court récit sur l'Antéchrist, écrit en 1900, l'année même de sa mort. Jean-Paul II, qui semblait ne pas connaître ce texte de fait peu connu, a été fort intéressé et lui a dit: "Ce fut un moment très fort!"


Orthodoxe, proche de l'Eglise catholique, l'auteur imagine la situation spirituelle de l'Europe (devenue les "Etats-Unis d'Europe") à la fin du XXe siècle. Des Européens spirituellement exsangues à cause de l'indifférence religieuse; quelques millions seulement de chrétiens authentiques, toujours divisés en catholiques, orthodoxes et protestants, car les anglicans se sont ralliés de puis peu à l'Eglise catholique; un catholicisme plus dépouillé et le pape lui-même, italien d'origine, mais de culture slave, a dû se réfugier à Saint-Petersbourg. Sous l'influence secrète de la franc-maçonnerie, un homme de 33 ans, une sorte de surhomme européen à l'intelligence supérieure, profondément spiritualiste, se laisse convaincre par l'Adversaire que c'est lui-même qui est le Christ, et non pas Jésus de Nazareth... Il publie un livre au succès foudroyant: il prône les valeurs chrétiennes ou évangéliques, en les adaptant aux idéaux de la raison humaine, sans imposer le moindre renoncement à soi et surtout sans jamais mentionner le nom du Christ!


Devenu Empereur des Etats-Unis d'Europe, il s'installe à Rome et réalise en trois ans son programme politique, social et écologique. Mais les chrétiens, avec leurs divisions, le dérangent, car ils sont un obstacle à la pleine unité de l'Europe. Il déplace sa capitale à Jérusalem, y édifie un vaste Temple de l'Unité de tous les cultes et y convoque un Concile oecuménique: en plus des responsables des trois confessions, on trouve 3.000 délégués et un demi-million de pèlerins venus à Jérusalem.


L'Empereur Antéchrist trône sur une immense estrade face aux trois délégations. Il promet aux catholiques de rétablir le pape à Rome avec ses privilèges constantiniens, s'ils le reconnaissent comme leur unique défenseur: presque tous les évêques et cardinaux, la majorité des moines et des laïcs le rejoignent alors sur l'estrade, sauf le pape Pierre II avec quelques moines et laïcs qui murmurent: "Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle". Même discours aux orthodoxes, auxquels il promet d'ériger à Constantinople un musée mondial de l'archéologie chrétienne, pour promouvoir la connaissance des icônes et de la liturgie. La plupart des évêques, moines et laïcs grimpent sur l'estrade, sauf le starets Jean, chef de la délégation, et un groupe de récalcitrants qui vont s'asseoir près du Pape Pierre II. L'Empereur, surpris, promet alors aux protestants une promotion des études bibliques dans le christianisme unifié (un million et demi de marks pour un Institut biblique!). Plus de la moitié des exégètes foncent sur l'estrade, sauf le professeur Pauli et une minorité de théologiens qui rejoignent les "rebelles": Pierre, Jean et Paul(i) se retrouvent ainsi au coude à coude...


Etonné de cette résistance insolite, l'Empereur demande alors à ces chrétiens rétrogrades: "Mais que puis-je faire pour vous? Qu'est-ce qui vous est le plus cher dans le christianisme?" Blanc comme un cierge, le starets Jean se lève: "Sire, ce que nous avons de plus cher dans le christianisme, c'est le Christ lui-même, en qui réside corporellement toute la plénitude de la divinité. Confessez ici et maintenant devant nous que Jésus-Christ est le Fils de Dieu venu dans la chair, qu'il est ressuscité et qu'il reviendra, et nous vous accueillerons comme l'authentique précurseur de sa seconde venue dans la gloire". L'Empereur blêmit et Jean s'écrie d'une voix étranglée: "Mes petits enfants, l'Antéchrist!" Aussitôt il est terrassé par une boule de feu. L'Empereur déclare alors, rassuré, que le Concile reconnaît unanimement son autorité souveraine. Mais le pape Pierre, brandissant sa crosse en direction de l'Empereur, le proclame anathème, avant de s'écrouler, lui aussi. Ce sont les deux témoins de l'Apocalypse... A ce moment, le professeur Pauli monte sur l'estrade et, au nom du Concile oecuménique, confirme la foi en Jésus Christ seul Sauveur et excommunie l'Empereur, puis il invite les fidèles à se retirer au désert pour y attendre la venue certaine de Jésus. La foule des pèlerins s'écrie: "Adveniat! Adveniat cito! Komm, Here Jesu, komm! Oh oui, viens, Seigneur Jésus!".


Les chrétiens fidèles au Christ se retirent au désert où ils sont l'objet d'une terrible persécution. Passons sur les détails de la suite. L'Empereur fait élire comme pape (antipape...) un certain Apollonius, un mystificateur, évêque titulaire d'un diocèse fictif in partibus infidelium, une sorte de charlatan dont les sortilèges avaient enchanté les foules dans les jeux offerts par l'Empereur; il se déclare aussi bien catholique qu'orthodoxe et protestant: un oecuménisme de charlatan. Mais le professeur Pauli, pendant la nuit, parvient à s'approcher des corps de Pierre et de Jean, et ils reprennent vie! Tous trois, réunis dans la même confession du Christ, célèbrent l'unité de la foi retrouvée face à l'Antéchrist.


A ce moment apparaît au ciel, dans la nuit, une Femme qu'ils prennent pour guide, vêtue de soleil, la lune sous les pieds et une couronne de 12 étoiles sur la tête (songeons qu'à Pontmain, Marie apparaît avec une multitude d'étoiles sur son manteau bleu...). Alors les Juifs, qui étaient revenus en Palestine et qui avaient accueilli l'Antéchrist comme leur Messie, apprenant qu'il n'était pas même circoncis, veulent l'affronter, mais la terre s'entrouvre et engloutit l'Antéchrist, l'antipape et toutes leurs troupes. Revenus à Jérusalem pour faire cause commune avec les chrétiens fidèles, ils voient le ciel s'ouvrir et le Christ descendre vers eux avec ses habits royaux et les plaies de sa passion: c'est le retour glorieux.


De ce récit prophétique, retenons qu'il importe aujourd'hui de ne pas remplacer le Christ par le christianisme et de ne pas lui substituer un ensemble de "valeurs", dites chrétiennes, mais qui recouvrent simplement les idéaux spontanés de l'humanité. A la veille du Grand Jubilé, la chose la plus urgente pour l'Eglise, c'est de confesser "à temps et à contretemps": "Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui doit venir en ce monde". En même temps qu'il annonce des persécutions, ce récit de 1900 est porteur d'une immense espérance.


En 1995 on avait demandé à un artiste d'Amérique latine de réaliser une image du Christ avec les objectifs de l'Eglise au passage de l'an 2000. Claudio Pastro vient de présenter une sorte d'icône gravée sur une plaque de laiton doré de 60 cm de diamètre: c'est Jésus Sauveur annonçant l'Evangile. Dans le fond, une caisse noire, symbolisant les ténèbres dont le Christ triomphe; le Christ lui-même est représenté dans un cercle, figure géométrique signifiant souvent la fonction sacerdotale dans différentes religions. Jésus est assis, tenant dans la main gauche l'Evangile et sa main droite est étendue en signe de bénédiction.


Retenons cette image. Car, à la veille de l'an 2000, il faut rappeler que l'évangile est avant tout Bonne Nouvelle, et non un message "catastrophique" ou "apocalyptique". Dans Tertio Millenio adveniente (10/11/94) (= TMA), préparant le Grand Jubilé, Jean-Paul II, loin d'être tourné nostalgiquement vers le passé, loin de tenir un message destiné à faire peur ("les grandes peurs de l'an 2000", si bien exploitées par certaines sectes et qui séduiraient même certains chrétiens), apparaît plein de projets: le Jubilé est une immense invitation à la conversion et au salut. Jean-Paul II disait en février à Mgr Léonard l'interrogeant sur l'expression "une nouvelle Pentecôte pour l'Eglise": "Encore un an! Encore un an!"


"Toute la vie chrétienne est comme un grand pèlerinage vers la maison du Père, dont on retrouve chaque jour l'amour inconditionnel pour toutes les créatures humaines, et en particulier pour le 'fils perdu' (Lc 15, 11-32). Ce pèlerinage concerne le vie intérieure de chaque personne, il implique la communauté croyante et enfin inclut l'humanité entière. Le Jubilé, centré sur la figure du Christ, devient ainsi un grand acte de louange du Père" (TMA, 49).


Cette phrase va inspirer le plan de mon exposé, qui comportera deux temps:

- Premier temps: qu'est-ce que l'Eglise catholique doit annoncer en 2000? Ce kérigme suivra trois axes majeurs.

- Deuxième temps: à qui l'Eglise doit-elle faire cette annonce? A quatre cercles concentriques et toujours plus larges.


Ière partie: LES TROIS AXES DE L'ANNONCE


I. ANNONCER JESUS CHRIST, Fils de Dieu, Sauveur, vrai Dieu et vrai homme


"Je n'ai rien voulu connaître parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus-Christ crucifié" (I Co 2, 2). Dans l'Eglise catholique des derniers siècles on a fait trop de morale (même si elle est importante), et pas assez de dogme: revenons à la proclamation de la foi, et les exigences morales suivront, plus facilement comprises, plus généreusement vécues. D'où le cadeau sans doute le plus précieux que Jean-Paul II ait fait à son Eglise: le Catéchisme de l'Eglise Catholique (1992), qui commence (comme celui du Concile de Trente, dit Catéchisme romain), par l'exposé de la foi, une catéchèse sur le Credo.


1) Or le coeur même de notre message, c'est Jésus. Il a dit: "Je suis la Porte" qui mène vers le Père; nous y penserons quand le pape ouvrira solennellement la Porte Sainte de la Basilique Saint-Pierre le 25 décembre. "Voici la porte du Seigneur: qu'ils entrent, les justes!" (Ps 117, 20). Quand les apôtres n'avaient qu'un quart d'heure entre deux trains à Césarée ou à Thessalonique, ils se contentaient de dire: "Ce Jésus que nous vous annonçons est vrai Dieu et vrai homme, il a été crucifié pour nous sauver, et il est ressuscité: nous en sommes témoins, nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection. Il est le Sauveur de tous les hommes. Alors croyez en lui, faites-vous baptiser". L'Eglise aussi a peu de temps et doit retrouver le kérygme apostolique, les méthodes apostoliques. Au-dessus de la croix sanglante de Pontmain, ce n'est pas pour rien qu'on lit sur fond blanc ces mots: "Jésus-Christ". Dans son style cinglant, le Père Bruckberger écrivait dans "Lettre ouverte à Jésus-Christ" que lorsqu'un prêtre se mêlerait de prêcher sur l'économie, la politique ou le dernier film, au lieu d'annoncer Jésus-Christ, il faudrait dans les églises des commandos de jeunes gens qui commenceraient par muser comme des guêpes, toujours plus fort, pour finir par crier sur l'air des lampions: "Jésus-Christ! Jésus-Christ! Jésus-Christ!"...


Voilà bien l'originalité absolue de notre religion: aucune religion au monde n'affirme que Dieu est tombé amoureux fou de l'humanité au point que son propre Fils s'est incarné en celle-ci et qu'il est mort pour la sauver. Cette affirmation dérange tous les pouvoirs politiques, qui dès le début ont persécuté les chrétiens. Aujourd'hui encore et jusqu'à la fin de ce monde-ci: rappelons-nous le texte prophétique de Soloviev...


Plus que jamais, en l'an 2000, c'est Jésus-Christ que nous devons annoncer, et pas d'abord nos conceptions économiques ou sociales. L'échec relatif de saint Paul à Athènes (Ac 17, 16-34) doit nous servir de leçon. Paul avait cru bon de "tourner autour du pot" devant l'Aréopage, citant des poètes grecs, pour, tout à la fin, lâcher le mot de résurrection... qui provoqua des quolibets. Certains professeurs de religion ou prédicateurs de retraite ont parfois fait la même expérience...


Aussi à Corinthe, il a changé de méthode: il a carrément commencé par annoncer le Christ, "scandale pour les Juifs, folie pour les païens" (I Co 1, 23). Ainsi doit faire l'Eglise aujourd'hui, par exemple en catéchèse. A Paris tel jeune homme a raconté que, sur le trottoir, un prêtre venait de lui annoncer la personne de Jésus; il est tombé à genoux, en pleurant: "C'est la première fois de ma vie que j'en entends parler...".


2) Cependant il faut bien discerner quel est le Jésus que nous annonçons et bien le reconnaître parmi tous les "Jésus" qui courent le monde! Il y a le Jésus de Duquesne, le Jésus de Drewermann, le "Christ" du Nouvel-Âge et tous les autres, parfois fabriqués sur mesure pour plaire au goût du jour.


Trois critères de discernement:

- Le Jésus authentique est le Fils de Dieu incarné. La Bulle d'indiction de la future Année sainte (29/11/98) commence par ces mots "Incarnationis mysterium".Car "Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, (...) non pour juger le monde, mais pour le sauver"(Jn 3, 16-17). Contre toutes les déviations gnostiques contemporaines, réaffirmons le réalisme de l'Incarnation, qui est, disait Péguy, "la seule histoire intéressante qui soit jamais arrivée". "Mais va donc empêcher les imbéciles de refaire à leur manière le 'drame de l'Incarnation', comme ils disent! (..). Ca leur ferait trop de honte d'avouer aux incroyants que le seul, l'unique drame, le drame des drames - car il n'y en a pas d'autres - s'est joué sans décors et sans passementeries. Pense donc! Le Verbe s'est fait chair, et les journalistes de ce temps-là n'en ont rien su!" (G. Bernanos, Journal d'un curé de campagne).


Revenons au concile de Chalcédoine (451), plus actuel que jamais face aux déviations contemporaines évoquées plus haut: "Suivant donc les Saints Pères, nous enseignons tous d'une seule voix un seul et même Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité, le même parfait en humanité, le même Dieu vraiment et homme vraiment, (fait) d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l'humanité, semblable à nous en tout hors le péché, engendré du Père avant les siècles quant à sa divinité, mais aux derniers jours, pour nous et pour notre salut, (engendré) de Marie la Vierge, la Théotokos, quant à son humanité, un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Monogène, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation; la différence des natures n'est nullement supprimée par l'union, mais au contraire les propriétés de chacune des natures restent sauves et se rencontrent en une seule personne, une seule hypostase. Il n'est pas partagé ou divisé en deux personnes, mais un seul et même Fils, Monogène, Dieu, Verbe, Jésus-Christ, comme autrefois les prophètes l'ont dit de lui, comme Jésus-Christ lui-même nous en a instruits, et comme le Symbole des Pères nous l'a transmis". Pour illustrer ceci, il suffit de regarder les évêques orthodoxes tenant dans une main deux cierges allumés symbolisant les deux natures du Christ, et dans l'autre trois cierges allumés, désignant la Très Sainte Trinité.


Que valent en face de cette foi inébranlable les élucubrations de certaines notes (arianistes...) trouvées dans la dernière édition de la Bible de Jérusalem (1998)? Ainsi, entre autres, en Marc 1, 1, après "Commencement de l'Evangile de Jésus, Christ, fils de Dieu", on lit en note: "ce titre de fils de Dieu n'indique pas une filiation de nature, mais une simple filiation adoptive"...


- Ensuite, ce Jésus est vraiment mort et vraiment ressuscité: il est ainsi le gage de notre propre résurrection (I Co 15, 12-22). "Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est votre foi; vous êtes encore dans vos péchés" (ibid., 15, 18). Or un certain nombre de livres traitent de la résurrection du Christ en termes tellement ambigus qu'ils risquent de la vider de son contenu.


- Enfin ce Jésus doit être affirmé comme le Sauveur de tous les hommes, passés, présents et à venir: même s'ils l'ignorent, c'est implicitement par les mérites du seul Jésus qu'ils peuvent être sauvés. "Il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés" (Ac 4, 12).


II. ANNONCER LA VIE ETERNELLE


Car "la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ" (Jn 17, 3). "Nous n'avons pas ici de cité permanente, mais nous recherchons celle de l'avenir" (He 13, 14). Plus que jamais il nous faut proclamer notre foi dans une autre vie, qui est éternelle: c'est là une dimension qui est essentielle au christianisme, sinon notre vie n'a plus que deux dimension, elle est "raplatie".


Preuve par l'actualité. L'auteur de L'Evangile d'un libre penseur (1998), même s'il est prêtre et vice-recteur d'une université catholique en Belgique, a obtenu un immense succès et le prix des éditeurs religieux en France pour avoir présenté des positions plus qu'ambiguës sur l'au-delà, entre autres dans une émission de télévision le 2/11/98, parlant de "toutes ces inventions de catégories d'enfer, de purgatoire, de paradis: c'était une manière de construire un système qui maintenait les gens dans la peur". Quant à notre propre résurrection à la fin des temps, elle semble réduite à la vie présente: "L'au-delà-, ce que moi je deviens (...), c'est une question tout à fait secondaire (...). Je crois que, si nous ne sommes pas vivants au moment de mourir, nous ne le serons pas après. Et donc tout l'enjeu, c'est d'être vivant maintenant". Bref la résurrection apparaît plutôt symbolique et se passe ici-bas et maintenant.


Devant ces graves dérapages, l'Eglise a besoin d'une solide théologie des fins dernières, (cf. Catéchisme de l'Eglise catholique, 1020-1060), car les croyants sont désorientés pas le climat contemporain. Rappelons le jugement particulier à notre mort (avec les trois possibilités pour l'âme humaine), puis le retour glorieux du Christ, évoqué à chaque eucharistie dans l'anamnèse, notre propre résurrection et le jugement général. Cette perspective eschatologique doit être paisiblement remise en valeur, car elle souvent escamotée. Sur mon calice, j'ai fait graver ces simples mots: Donec veniat ("Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il revienne" I Co 11, 26).


Or nous sommes à un tournant. Car " un temps viendra (il est venu) où l'humanité s'apercevra qu'elle est biologiquement placée entre le suicide et l'adoration" (Teilhard de Chardin). Mais nous n'avons pas le droit de désespérer. Nous sommes comme des mineurs enterrés dans une galerie à la suite d'un coup de grisou; après une journée où ils ont creusé à coup de pioche pour se dégager, épuisés, ils s'arrêtent, découragés. Or voilà qu'ils perçoivent, timides, quelques coups de pioche des sauveteurs à une centaine de mètres! Ils se remettent au travail pleins d'espérance. Nous devons aussi de temps en temps faire silence pour entendre les coups de sauveteurs - les saints et les anges - qui arrivent à notre secours...



III. DEFENDRE D'URGENCE LA VIE ET LA FAMILLE


De cette foi en Jésus Christ et en la vie éternelle découle un devoir grave de défendre la vie humaine et la famille. L'Eglise catholique n'est pas la seule, heureusement, à le faire dans le christianisme, et elle est même en accord à ce point de vue avec les autres grandes religions monothéistes, mais on doit bien reconnaître que ses prises de positions claires et courageuses la placent en première ligne de ce grand combat. Mais ici, l'astuce serait de faire croire qu'elle veut imposer "sa propre morale", alors qu'elle a simplement l'honneur de défendre le droit naturel et une conception complète de l'anthropologie.


Il est urgent qu'elle fasse entendre une voix courageuse dans les grands débats éthiques qui sont en cours. Un certain nombre de savants se rendent compte qu'ils ont besoin des réflexions des philosophes et des théologiens, de peur de jouer aux apprentis sorciers. Car les gens ont vu leurs points de repère disparaître. Beaucoup sont dans la situation d'un commerçant à qui on aurait livré des balances faussées d'avance: ils ne savent même plus qu'ils trompent leurs clients, ni de combien ils les trompent....


1) Citons sans plus les problèmes du respect de la vie humaine qui agitent au moins les parlements de l'Europe occidentale et les USA. Après celui de l'avortement, voici celui de la procréation médicalement assistée (fécondation in vitro, avec son cortège d'embryons surnuméraires qu'on détruit ou dont on ne sait que faire), celui des embryons fabriqués artificiellement dans un but exclusivement scientifique (la Belgique, très avancée dans ce domaine, veut demander une dérogation au Conseil de l'Europe), celui du clonage avec ses perspectives ahurissantes (depuis la brebis Dolly), celui de l'euthanasie, déjà bien avancé aux Pays-Bas (ses protagonistes sont souvent les mêmes que ceux de l'avortement, tant il est vrai qu'on veut toucher à la vie par les deux bouts), etc.


2) Mais il faut aussi défendre la famille, base de la vie en société. On sait les débats sur le PACS en France et la remarquable prise de position de l'épiscopat français à ce sujet. Mgr Patrick Le Gall, évêque de Tulle, a affirmé que "c'est l'anthropolgie que l'on est en train de subvertir... C'est [aux yeux des rapporteurs de cette loi] un premier pas; on ne parle déjà plus d'hommes et de femmes, mais de 'référents masculins et féminins'... Alors que tous les voyants sont au rouge, on voudrait que nous nous taisions?... Les religions du Livre dénoncent ensemble le danger, et on ne veut pas les entendre" (dans France Catholique, 22/1/98). Il y a actuellement un véritable réseau international qui fait campagne pour l'homosexualité, et même pour l'adoption d'enfants par les "couples homosexuels".


3) Sur ces questions, on ne peut se contenter d'une "éthique procédurale" qui semble de règle dans les comités d'éthique contemporains, marqués par le relativisme: après l'expression de toutes les opinions, un vote majoritaire exprime, non pas le bien ou le mal, ni la vérité, mais une convention provisoire, c'est-à-dire ce dont la société a besoin à ce moment de son histoire; c'est donc un consensus mou (cf. Père Jean-Louis Bruguès o.p., Le prêtre et les questions éthiques de ce temps, in Pâque Nouvelle, 1998/3, pp. 7-10).


C'est le moment de rappeler les propos de Jésus, disant que nous sommes la lumière du monde et le sel de la terre. Si jamais le sel venait à s'affadir, il ne serait plus bon qu'à être foulé aux pieds. "Avec quoi le salera-t-on? demandait P. Claudel. Avec du sucre? répondait-il ironiquement. " Le Bon Dieu n'a pas écrit que nous étions le miel de la terre, mon garçon, mais le sel", dit G. Bernanos. Ce prophète chrétien se rendait bien compte que, si les chrétiens sont fidèles à leur mission de proclamer, entre autres, les exigences morales de l'Evangile, ils vont rencontrer la persécution: "Jadis...une tradition séculaire voulait qu'un discours épiscopal ne s'achevât jamais sans une prudente allusion - convaincue, certes, mais prudente - à la persécution prochaine et au sang des martyrs. Ces prédictions se font beaucoup plus rares aujourd'hui. Probablement parce que la réalisation en paraît moins incertaine" (Journal d'un curé de campagne, écrit en 1936!). Tout à fait surprenant, dans "Veritatis Splendor" (6/6/93), est le chapitre consacré par Jean-Paul II au martyre comme conséquence tout à fait possible de la confession de la vérité. Lui, il sait ce que c'est...


A UNE CONDITION...


Ces trois axes de l'annonce chrétienne pour l'an 2000 (le Christ, la vie éternelle, la défense de la vie et de la famille) supposent une condition indispensable: que le message ne passe pas par-dessus la tête des gens. Les documents ecclésiastiques, reconnaissons-le, sont parfois ardus et leur langage, qui se doit d'être universel, n'accroche pas toujours le lecteur. Ce qu'il nous faut, d'urgence, ce sont des relais des documents pontificaux et épiscopaux. Des évêque et des prêtres qui les répercutent dans un style accessible à la masse, avec des applications concrètes dans le domaine de la foi et de la morale.


Mais il nous manque aussi et surtout de bons journalistes, capables de résumer en 50 lignes ou en 3 pages un document de 150 pages, sans le déformer. Car trop souvent la pensée de l'Eglise arrive, via les médias, en morceaux ou tout à fait déformée, quand elle n'est pas totalement passée sous silence dans les journaux ou à la TV. Il importe donc que des chrétiens compétents soient activement présents dans les médias, dans l'audiovisuel, le théâtre, sur CDrom et internet: si saint Paul vivait aujourd'hui, il écrirait dans les journaux, se ferait interviewer par les radios et assiégerait la TV...


Si les gens comprenaient vraiment la pensée authentique de l'Eglise catholique sur les questions brûlantes qui agitent la conscience du monde (Dieu, la mort, la vie, la famille, la justice sociale, les problèmes économiques, etc.), ils accourraient se mettre à genoux devant elle. Car désormais elle n'a heureusement plus cette volonté de puissance qui rendait méfiant. Et ils lui diraient: "Parle, toi. Tu as quelque chose à nous dire que les autres ne disent jamais. Toi, en fin de compte, tu veux notre bonheur, tu ne nous flattes pas et tu ne nous mens jamais. Parle, de grâce!" Il faut faire tomber l'épaisseur, qui me fait tant souffrir, des équivoques qui masquent la vrai message de l'Eglise au monde contemporain. Il y a urgence.


IIe partie: A QUI ANNONCER CETTE BONNE NOUVELLE?


Il ne suffit pas d'avoir déterminé les priorités et les urgences du message à l'occasion du Grand Jubilé: il faut aussi savoir à qui envoyer ce message en usant du langage adapté.


Paul VI, dans sa première encyclique Ecclesiam suam (6 août 1964), a génialement proposé un dialogue en quatre cercles concentriques: du plus large, celui de l'humanité comme telle au plus proche. Nous nous inspirerons de cette méthode, tout en renversant l'ordre: nous irons du plus proche au plus lointain.


A) A L'EGLISE CATHOLIQUE ELLE-MÊME


Ici dans le cadre de ce Congrès, nous nous contenterons d'un exposé très succinct et schématique. Quelle sont ses priorités pour elle-même? "Le travail commence aujourd'hui et ne finit jamais. Telle est la loi de notre pèlerinage sur la terre et dans le temps" (ibid., 121). Il y a une phrase de Vatican II (Unitatis redintegratio, 6), qui ne fut plus jamais citée depuis, sauf par Jean-Paul II dans Ut unum sint (1995): "L'Eglise, au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a perpétuellement besoin en tant qu'institution humaine et terrestre".


Le problème actuel de l'Eglise catholique (elle n'est pas la seule à le connaître), c'est qu'on voudrait s'en faire une conception "démocratique", un vaste forum où on dégagerait de toutes les idées des chrétiens une synthèse acceptable sous forme de plus petit commun dénominateur. Mais à ce train-là l'essentiel de la foi serait à brève échéance évacué, parce que trop contraire à la logique spontanée de l'esprit humain. "La vérité intégrale concernant Jésus n'a pu se maintenir à travers les siècles que grâce à la tradition venant des Apôtres et fidèlement perpétuée par le Magistère de l'Eglise, notamment lors des conciles oecuméniques. Abandonné à des procédures de vote majoritaire, le trésor de la foi aurait aussitôt été transposé en un humanisme universellement acceptable" ( Mgr A.-M. Léonard, Communications du diocèse de Namur, juin 1999, pp. 198-199.


Trois priorités:

1) Exhorter les catholiques à la sainteté, par une vie morale dynamique. "Nous sommes bien, pour Dieu, la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent" (II Co 2, 15). C'est assurément dans ce but que Jean-Paul II a procédé à autant de canonisations! Et l'Indulgence du Jubilé ne doit pas rappeler les mauvais souvenirs du XVIe siècle: elle doit entraîner les fidèles à la sainteté, puisqu'elle exige la confession et la communion, et il est même précisé cette fois que la visite aux prisonniers, aux malades, aux personnes âgées est une démarche également prévue comme un pèlerinage vers le Christ!


2) Promouvoir la beauté d'une liturgie digne et le renouveau de la vie sacramentelle (surtout l'Eucharistie et la Réconciliation). Si la foi s'est maintenue en URSS sous le régime communiste, c'est principalement grâce à la splendeur de la liturgie. Danger d'une liturgie désacralisée et bâclée.


3) Oser faire entendre un appel clair au sacerdoce et à la vie consacrée: c'est une priorité pour l'Eglise. Pour l'appel au ministère sacerdotal et diaconal, en tout cas, il faut revenir à une tradition ancienne: l'Eglise interpelle une personne par un appel extérieur en fonction des besoins d'une communauté (au lieu d'insister trop sur un appel intérieur, un attrait personnel). Pensons à Ambroise, à Augustin, à Jérôme, prêtres "par obéissance" à l'appel d'une communauté. "Si la trompette n'émet qu'un son confus, qui se préparera au combat?" (I Co 14, 8). "Quand les prêtres manquent, les martyrs surabondent et l'équilibre de la grâce se trouve ainsi rétabli" (G. Bernanos, Dialogue des Carmélites).


B) AUX CHRETIENS NON-CATHOLIQUES


C'est le cercle de tous les "frères" unis par le même Baptême et actuellement séparés. Leur communion et leur unité doivent être une priorité pour tous les chrétiens: une condition pour une évangélisation crédible. Or, "naguère tout apparaissait si clair dans l'Eglise catholique que, pour ne pas être catholique, il fallait être soit imbécile, soit de mauvaise foi" (Dom Van Parys, ancien Abbé de Chevetogne).


Voici le bréviaire du dialogue selon Pascal, applicable aux relations entre tous les chrétiens: "Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés; or on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé" (Pascal, Pensées, 9, éd. Brunschvicg).


1) Une condition sera de guérir les blessures du passé et de purifier notre mémoire à tous. Il faut prendre une conscience plus vive des péchés contre l'unité commis au cours de l'histoire: c'est surtout au 2e millénaire que se sont produites les grandes déchirures. Lire TMA 33 et 34. Alors le Grand Jubilé pourra consacrer une grande espérance: ibid., 34.


"Nous tous, bien que nous n'en ayons pas la responsabilité personnelle et sans nous substituer au jugement de Dieu qui seul connaît les coeurs, nous portons le poids des erreurs et des fautes de ceux qui nous ont précédés. Mais nous aussi, fils de l'Eglise, nous avons péché, et ainsi l'Epouse du Christ n'a pu resplendir dans toute la beauté de son visage. Notre péché a fait obstacle à l'action de l'Esprit dans le coeur de beaucoup de personnes. Notre manque de foi a fait tomber beaucoup de personnes dans l'indifférence et les a éloignées d'une rencontre authentique avec le Christ (...). Que personne, en cette année jubilaire, ne s'exclue de l'accolade du Père! Que personne ne se comporte comme le frère aîné de la parabole évangélique qui refuse d'entrer dans la maison pour faire la fête (cf. Lc 15, 25-30)! Que la joie du pardon soit plus forte et plus grande que tout ressentiment! (Jean-Paul II, Bulle d'indiction, 11).


Tout en tenant compte des conditionnements du passé, il faut demander pardon pour les péchés de violence et d'intolérance du passé: ibid., 35. Le pape actuel a plusieurs fois posé des gestes courageux en demandant pardon au nom de l'Eglise catholique: croisades, inquisition, Saint-Barthélemy, tentation d'antisémitisme, etc. On ne peut pas dire qu'il n'ait pas donné l'exemple. Il a le désir de régler un grand nombre de différends historiques avant le Grand Jubilé, sans se décourager. Il souligne aussi un aspect positif du passé: l'oecuménisme des martyrs et des saints, TMA, 37 , cité dans Ut unum sint (UUS) 84 (1995); cf. aussi Bulle d'indiction, 13.


Le Pasteur Raiser, alors secrétaire du C. O. E, avait proposé un concile chrétien universel à mettre en place en l'an 2000. Même idée dans TMA 55, qui propose "une rencontre pan-chrétienne significative", mais ce geste "doit être proposé correctement et préparé avec soin, dans un esprit de collaboration fraternelle avec les chrétiens des autres confessions et des autres traditions, de même que dans un esprit d'ouverture reconnaissante à l'égard des autres religions dont les représentants voudraient bien manifester leur attention à la joie des disciples du Christ".


Un élément encourageant, c'est le changement dans le vocabulaire: on abandonne de plus en plus l'expression "frères séparés" pour parler des "autres chrétiens" (UUS, 42). Et on parle volontiers de l'Eglise comme "communion".


2) Rapports avec l'orthodoxie


Ils se sont un peu refroidis depuis la chute du mur de Berlin, les catholiques étant accusés de prosélytisme par leur aide matérielle en Russie et dans les pays de l'Est. "Comment aider sans diviser?" (Dom Van Parys, ancien Abbé de Chevetogne). "Dieu veuille raccourcir le temps et l'espace. Que bientôt, très bientôt, le Christ, l'Orientale lumen, nous permette de découvrir qu'en réalité, en dépit des nombreux siècles d'éloignement, nous étions très proches, parce qu'ensemble, peut-être sans le savoir, nous marchions vers l'unique Seigneur, et donc les uns vers les autres" (Orientale Lumen, 28, 1995). Une pleine communion avec les orthodoxes et leur splendide liturgie sauverait les catholiques qui, sur le plan liturgique chez nous dans certaines églises, sont menacés par des célébrations plates et désacralisées.


Quelques événements encourageants:

- Déjà en 1979, à Istanbul pour la Saint-André, participant sans concélébrer à la Divine Liturgie, Jean-Paul II a déclaré: "Il me semble ... que la question que nous devons nous poser n'est pas tant de savoir si nous pouvons rétablir la pleine communion, mais bien plutôt si nous avons encore le droit de rester séparés".

- La rencontre récente (du 7 au 9 mai 1999) de Jean-Paul II et du Patriarche Théoctis à Bucarest: c'est le tout premier pays à majorité orthodoxe qui ait invité le Pape! Pareil événement ne s'était plus produit depuis 1054. Le Patriarche a salué en Jean-Paul II "le successeur de Pierre"; ce dernier, respectueux de l'autorité de l'évêque qui l'avait invité à bénir le foule, lui répondit: "Non, c'est d'abord à vous de le faire". Dans un souci oecuménique, il avait renoncé à se rendre en Transsylvanie, où vivent la majorité des catholiques (latins ou de rite byzantin). "C'est une visite inoubliable, dit le Pape. On a passé ici le seuil de l'espérance. Merci. Que Dieu vous bénisse tous". A l'aéroport, après le départ de Jean-Paul II, un prêtre orthodoxe s'est approché du nonce apostolique en lui murmurant: "Le père est parti...".


3) Rapports avec les protestants


- La personne de Luther est enfin dégagée du caractère outrancier de certaines biographies catholiques et les chrétiens de la Réforme portent un regard plus objectif sur les catholiques.

- Le rapprochement avec les protestants a stimulé les études bibliques chez les catholiques: qu'il protège les catholiques de la tentation regrettable de remplacer dans la liturgie certains textes des Saintes Ecritures par des textes d'auteurs contemporains, poètes ou chanteurs! Personnellement je collabore financièrement chaque année à l'oeuvre des "Gédéons" qui distribue gratuitement des Bibles dans les prisons, hôtels, lieux de loisirs, etc.

- Le 31 octobre 1999, à Augsbourg, aura lieu une Déclaration commune catholico-luthérienne sur la justification.

- N'empêche que demeurent des questions controversées et délicates: "le Baptême, l'Eucharistie, le Ministère ordonné, la sacramentalité et l'autorité de l'Eglise, la succession apostolique" (UUS, 69). La clef des problèmes reste la succession apostolique et le sacrement de l'Ordre (cf. Décret Unitatis redintegratio, de Vatican II, 22).


4) Relations avec les Anglicans


Sans parler du problème de la validité des ordinations anglicanes, il faut bien reconnaître que la décision des Anglicans (1992) d'ordonner des femmes prêtres et même évêques a ajouté au XXe siècle un lourd handicap à un héritage historique déjà complexe. Et que cela a heurté, non seulement les catholiques, mais encore plus les orthodoxes. Cela a provoqué des tensions et des déchirures à l'intérieur même de la Communion anglicane. Toutefois a été signé récemment un document catholico-anglican sur l'exercice de l'autorité.


5) La question de la primauté du Pape


Un jour, dans une grande rencontre oecuménique, Paul VI s'est présenté en disant simplement: "Je suis Pierre": ce n'était pas une provocation, mais la conviction des chrétiens depuis toujours, et pas seulement des catholiques. Toutefois il y a eu sans nul doute chez ceux-ci une conception trop juridique et centralisatrice de la primauté. Aussi le Pape lui-même demande qu'on l'aide à "trouver une forme d'exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l'essentiel de sa mission" (UUS, 95, et la suite, ainsi que 96). Lors d'un symposium à Rome avec un luthérien, un anglican et un orthodoxe, Jean-Paul II souhaitait qu'on distingue bien les éléments essentiel de la doctrine de la foi catholique à ce sujet des questions légitimement discutables ou qui n'engagent pas de façon définitive.



5) La restauration future de l'unité


Beaucoup de chrétiens non catholiques redoutent l'unité, comme s'ils devaient être "annexés" par l'Eglise romaine. Il faut plutôt concevoir l'unité comme une entrée dans la pleine possession des trésors de l'Eglise catholique, sans que les autres Eglises ou communautés doivent rien renier de ce qu'elles ont de positif. "L'union que nous cherchons n'est donc pas l'absorption de l'une par l'autre, ni la domination de l'une sur l'autre, mais la pleine communion entre Eglises qui partagent la même foi et la même vie sacramentelle" (Cardinal Willebrandts, secrétariat pour l'unité des chrétiens, s'adressant à des orthodoxes russes, vraisemblablement en 1979).


Les chrétiens ne devraient donc pas nécessairement monter dans le navire de l'Eglise catholique; l'ensemble des chrétiens serait comme un flottille de navires entourant le vaisseau amiral, car il faut bien maintenir ensemble le cap dans la même direction, et au moins reconnaître le rôle de "rassembleur" de l'évêque de Rome, chargé de maintenir la communion. Chacun pourrait évidemment garder ses rites propres avec ses livres liturgiques propres (on l'a toujours fait en Orient, sans problème, avant toutes les ruptures). Ceci serait plus délicat pour les protestants, à cause de la question de l'ordination des prêtres et de la succession apostolique des évêques. En réalité les problèmes de discipline ecclésiastique sont secondaires par rapport aux problèmes doctrinaux et sacramentels.


6) Des actions communes à tous les chrétiens


Sans attendre la pleine communion, tous les chrétiens peuvent et doivent collaborer à des activités d'ordre culturel, caritatif ou social. Citons simplement le rôle que les chrétiens sont en train de jouer au niveau international, dans l'esprit du Lévitique (25, 8-28), rejoignant le souhait du Pape de "se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le Jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à l'effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations" (TMA 51).


C) AUX RELIGIONS NON CHRETIENNES


"L'Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions [autres religions monothéistes, hindouisme, bouddhisme, autres religions afro-asiatiques]. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est 'la voie, la vérité et la vie' (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses" Vatican II, Déclaration sur les religions non-chrétiennes, 2).


1) Dans le dialogue interreligieux, Jean-Paul II fait évidemment une place spéciale aux religions monothéistes, c'est-à-dire aux juifs et aux musulmans. Cependant il faudra encore répondre aux critiques adressées à Pie XII à propos des Juifs. Pensant sûrement à la rencontre mondiale des religions à Assise en 1986, le Pape actuel a suggéré pour l'an 2000 des rendez-vous historiques "à Bethléem, à Jérusalem et sur le Mont Sinaï, lieux de haute valeur symbolique, afin d'intensifier le dialogue avec les juifs et les fidèles de l'Islam, et aussi des rencontres avec les représentants des grandes religions du monde en d'autres villes. On devra cependant toujours être attentif à ne pas provoquer de dangereux malentendus, en veillant au risque de syncrétisme et d'un irénisme facile et trompeur" (TMA, 55). Voir aussi Vatican II, Déclaration sur les religions non-chrétiennes, 3 et 4: "C'est la Terre promise qui a marqué l'histoire du peuple juif et qui est vénérée également par les fidèles de l'Islam. Puisse le Jubilé favoriser un nouveau pas en avant dans le dialogue réciproque jusqu'à ce qu'un jour tous ensemble - juifs, chrétiens et musulmans - nous échangions à Jérusalem le baiser de paix!" (Bulle d'indiction, 2).


2) Les chrétiens doivent aussi être en dialogue avec les religions asiatiques, comme le bouddhisme et l'hindouisme. Voir Déclaration sur les religions non-chrétiennes 2. Toutefois ils devront s'interroger sur les raisons de l'engouement des occidentaux à l'égard du bouddhisme, par exemple, qui, avec l'Islam, est un des défis lancés au christianisme dans nos régions Le Dalaï Lama lui-même dit que chacun doit d'abord bien vivre sa propre religion et se garde de prêcher aux occidentaux la conversion au bouddhisme. On n'hésitera pas à mettre en garde les chrétiens sur les faiblesses de ce courant, qui n'est pas nécessairement une religion. On lira un maître-livre, L'Expérience interdite , du Père Joseph-Marie Verlinde, 288 pp., éd. Saint-Paul, Versailles, 1998: aujourd'hui prêtre catholique, il raconte son cheminement personnel à travers l'hindouisme, le bouddhisme, le yoga et le Nouvel-Âge.


A Assise, lors de l'Assemblée mondiale des religions en octobre 1986, le Pape a tenu un langage délicat, mais sans ambiguïté: "Je professe à nouveau ma conviction, partagée par tous les chrétiens, qu'en Jésus-Christ, le Sauveur de tous, on peut trouver la vraie paix, 'paix pour vous qui êtes loin et paix pour ceux qui sont proches' (Ep 2, 17) (...). Le Christ, qui est "le même hier, aujourd'hui et dans tous les siècles", demeure le Sauveur de tous les hommes, même de ceux qui l'ignorent encore.


3) Osons rappeler que le christianisme n'est pas seulement "une facette de la vérité". Que penser de ce vice-recteur d'une université catholique belge, déjà cité, qui écrit: "Le christianisme n'a jamais été qu'un éclat de vérité parmi d'autres, un sens parmi les sens... l'aventure humaine peut avancer sans lui... Plusieurs grandes mythologies circulent dans le monde, des 'récits'. L'Evangile en est un" (L'Evangile d'un libre penseur, 1998, pp. 97 et 98)? Jésus n'a-t-il pas affirmé: "Je suis le chemin, la vérité et la vie"? Voilà qui est typique du christianisme. "Le christianisme, certes, demeure un sens parmi d'autres, mais il est alors justement porteur d'un sens qui se présente comme absolu et capable d'intégrer et de situer par rapport à lui tout autre sens" (Mgr A.-M. Léonard, in Comunications du diocèse de Namur, juin 1999). Tel est le message que, humblement, l'Eglise doit annoncer à ceux qui adorent Dieu sans croire au Christ.


D) AUX INCROYANTS ET A TOUTE L'HUMANITE


1) Les athées


Après s'être annoncé à elle-même quelques priorités de la Bonne Nouvelle, et les avoir offertes aux chrétiens non-catholiques dans un ardent souci d'unité, après avoir aussi lancé son message aux grandes religions non-chrétiennes, se souvenant de Pascal (Pensées, 190) "Plaindre les athées qui cherchent, car ne sont-ils pas assez malheureux?", l'Eglise veut enfin adresser la Bonne Nouvelle au cercle le plus large: "nous n'arrivons pas à en voir les bords qui se confondent avec l'horizon; son aire couvre l'humanité comme telle, le monde" (Paul VI, Ecclésiam suam, 101). Il embrasse tous les hommes, et particulièrement les incroyants.


Paul à Athènes s'entretenait sur l'agora, tous les jours avec les passants, parmi lesquels des philosophes épicuriens et stoïciens qui l'emmènent à l'Aréopage (cf. Ac 17, 17-18). "On retrouve dans le monde contemporain la situation de l'Aréopage d'Athènes où parla saint Paul. Il y a aujourd'hui de nombreux 'aréopages' très divers: ce sont les vastes domaines de la civilisation contemporaine et de la culture, de la politique et de l'économie" (TMA 57).


- La Bonne Nouvelle doit être proclamée en particulier dans les milieux de la culture et de l'art: l'absence des chrétiens dans ce domaine serait une catastrophe. Il faudra de même montrer clairement que la science et la foi, loin d'être des ennemis, sont deux chemins convergeant vers une unique vérité.

- De même dans la vie politique à tous les niveaux. Les péchés par omission et par silence dans les différentes assemblées sont les plus graves peut-être que puissent commettre les chrétiens. "La chair doit se faire verbe", nous disait hier Paul-Marie Guibouin. Imaginez l'effet de surprise que produirait à l'ONU ou au Conseil de l'Europe un représentant qui viendrait marteler à propos des problèmes éthiques ou des crises internationales: "Mesdames, Messieurs, nous lisons dans l'apôtre Paul, première épître aux Thessaloniciens, au chapitre 5 (19-21) ce texte prémonitoire: 'On sait bien tout ce que produit la chair: fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions, sentiments d'envie, orgies, ripailles et choses semblables'. Mais nous lisons aussi en saint Matthieu au chapitre 6: 'Ne vous amassez pas de trésor sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent... Nul ne peut servir deux maîtres... Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent' . Prophétique enfin la proclamation d'Isaïe, au chapitre 2: 'Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on n'apprendra plus à faire la guerre'"...


L'Eglise, "experte en humanité"(suivant le beau mot de Paul VI), peut humblement lui dire: "J'ai ce que vous cherchez, ce qui vous manque". "Il faut à ce monde un supplément d'âme" (Bergson). Est-ce qu'on ne va pas assister à la réalisation du propos de saint Jean-Marie Vianney au XIXe siècle: "Un jour viendra où les hommes, las d'entendre parler de l'homme, pleureront quand on leur parlera de Dieu"? "Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose en toi" (saint Augustin, Confessions, I, 1).


2) Les enfants du Verseau


L'Eglise en Occident s'est investie pastoralement depuis des décennies pour rencontrer et évangéliser les athées, pensant qu'ils seraient le modèle dominant dans nos régions. Toutefois voici que surgit un homme à la fois "religieux" et païen que l'on n'attendait guère, comme dit le Père Vernette, dans Le Nouvel Âge. A l'aube du Verseau, 246 pp., Téqui, 1990. "Et c'est à lui qu'il faut annoncer l'Evangile. Dans sa propre langue". L'Esprit Saint peut nous faire signe aussi par le paganisme, la gnose, la nouvelle religiosité et les mouvements du Nouvel Âge. Il faut exorciser tous ces courants de pensée, "évangéliser ce qu'ils ont d'évangélisable".


- Dans cet esprit, nous devrons savoir répondre à certains appels de l'homme contemporain: besoin d'une vision unifiée des choses, désir de convivialité et de chaleur humaine. Les enfants du Verseau veulent expérimenter Dieu "en direct", dans des groupes où l'on est bien ensemble: donc retrouver le sens du corps dans la prière et la liturgie, et le sens des symboles qui parlent au coeur et aux sens (eau et lumière, flamme et encens, gestuelle, icônes). Quand on constate le climat froid et compassé de certaines de nos célébrations...


- De même, on constate une recherche de sagesse, de spiritualité. Donc redécouvrir le christianisme comme sagesse du corps, paix du coeur, harmonie avec la création (François de Sales, Bernard de Clairvaux, François d'Assise): c'est la une "Voie" qui vaut toutes les voies orientales et toutes les gnoses initiatiques. Dans cette perspective, il est clair que les mouvements du Renouveau charismatique, venus du Pentecôtisme et bien assimilés par les catholiques, sont une réponse providentielle et pleine d'espérance - s'ils sont menés avec sagesse - à cette soif de nos contemporains.


- Il faudra donc évangéliser le "religieux" contemporain, car il est souvent en germe le désir de Dieu, comme la soif de l'eau chez la Samaritaine. Mais il y a une dépollution nécessaire, une "écologie spirituelle" préalable. Qu'est-ce qui dans tout ce bouillon est christianisable? "La défense de la nature, la redécouverte de l'intériorité, la recherche de paix et d'unité. Et ce qui ne l'est pas: le culte du moi, le syncrétisme qui nie toute révélation, les multiples caricatures de l'authentique spirituel" (J. Vernette, ibid., p. 211). Jésus n'est pas un avatar parmi d'autres, une des nombreuses manifestations du Christ; et nous n'attendons pas ce Maïtreya, qui en serait une nouvelle manifestation...


- "Redécouvrir aussi les richesses de notre Credo: si nous ne parlons plus de la communion des saints, les gens iront chercher dans le channelling spirite la réponse à leurs questions sur la communication avec les morts. Si nous ne parlons plus de la résurrection de la chair, des fins dernières, de la vie éternelle, ils rejoindront les 23% d'Européens qui croient déjà à la réincarnation" (ibid., p. 212).


- Réapprendre à dire en direct l'Evangile au milieu du vacarme de la nouvelle religiosité: c'est le kérygme de la nouvelle évangélisation de l'Occident, chère à Jean-Paul II.


Dire Dieu en l'an 2000...


"Nous accueillons dans l'Eglise, et avec coeur grand ouvert, des gens qui sont demandeurs de quelque chose. Sans doute avons-nous aussi à nous déplacer parfois pour aller à ceux qui ne sont demandeurs de rien, mais chercheurs de quelque chose: de Quelqu'un? C'est-à-dire à rejoindre les hommes dans les régions où ils posent leurs questions et tracent leurs itinéraires de recherche. Même si leurs moeurs, leur vocabulaire, leurs centres d'intérêts nous déconcertent grandement. Comme Paul de Tarse entendant en songe l'appel du Macédonien à apporter l'Evangile sur des terres nouvelles, ne s'agirait-il pas pour nous aussi d'aller aux croyants hors frontières? A l'approche de l'an 2000 et de l'ère du Verseau..." (ibid., p. 212).


"Or, pendant la nuit, Paul eut une vision: un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière: 'Passe en Macédoine, viens à notre secours!' Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle" (Ac 16, 9-10). Que le Seigneur nous ouvre donc la bouche et nous donne des paroles pour annoncer hardiment ("en parrèsia") le mystère de l'Evangile au monde de demain. Puissent tous les baptisés en Christ avoir la hardiesse d'en parler comme ils le doivent (cf. Ep 6, 19-20), grâce à tous les moyens immenses et magnifiques qui sont désormais à notre disposition.


Chanoine Michel DANGOISSE,

rue de la Tour 7 / 3

B-5000 Namur (Belgique)


un article de la revue « Pâque Nouvelle »

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